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Mostra 2026 – Venice Open hors compétition : The Road to Jericho d’Amos Gitai – Penser la paix avant de la créer

Sur la route qui relie Jérusalem à Jéricho, Amos Gitai construit un dispositif hybride où archives, reconstitutions, témoignages et prises de vues contemporaines se répondent sans jamais se hiérarchiser. Dans The Road to Jericho, le cinéaste israélien reprend une méthode qui lui est familière depuis House, Wadi ou Ananas ‎: partir d’un lieu précis pour en faire le microcosme d’une histoire plus vaste, celle du conflit israélo-palestinien et de ses impasses.

The Road to Jericho d’Amos Gitai
Image courtoisie Mostra de Venise

Le film s’ouvre sur des images d’un Amos Gitai plus jeune, ni tout à fait fixes ni tout à fait animées, défilant comme dans un flip book sur une plage hivernale. La voix de Jeanne Moreau y récite un texte sur ce que les êtres humains croient vouloir et sur l’importance de leurs actes plutôt que de leurs manquements.

« C’est un poème sur les gens, ce qu’ils croient et ce qu’ils veulent et ce qu’ils croient vouloir, même si peu nombreuses sont les choses sur cette terre qui méritent notre intérêt. Et c’est un poème sur ce que les hommes font, car ce qu’ils font est plus important que ce qu’ils n’ont pas fait. (…) »

Ce prologue donne le ton d’une œuvre qui refuse la vulgarisation au profit d’un montage de voix et de pensées empruntées à Virginia Woolf, Flavius Josèphe, Oscar Wilde, Aharon Appelfeld, Arthur Miller, Mahmoud Darwish ou William Shakespeare. Cette constellation littéraire ne relève pas de l’ornementation : elle constitue une véritable matrice de pensée, reliant des voix séparées par les siècles, les langues et les continents.

Peu après, la voix d’Irène Jacob accompagne des images de maisons en ruines et énonce ce qui pourrait constituer le véritable programme du film : « Penser la paix avant de la créer. » Puis vient cette autre idée, tout aussi essentielle : quelle autre façon de lutter sans armes que de combattre par la pensée ? Pour Gitai, la pensée doit être libérée, activée, opposée au courant dominant – celui qui déferle dans les discours politiques et les haut-parleurs. C’est un « combat intellectuel » au sens où l’entendait William Blake : penser à contre-courant.

Au cœur du récit se trouve Khan El Ahmar, hameau bédouin de tentes, abritant une école construite avec des pneus, et une communauté d’environ trois cents personnes. Menacé d’évacuation par des colons, ce village devient le point de convergence où se croisent mémoire et actualité. Les enfants qui l’habitent, filmés dans une architecture minimaliste et dépouillée, dégagent une joie tranquille qui contraste durement avec les scènes reconstituées d’attaques de colons – des images qui soulèvent le cœur.

Gitai convoque également la voix d’Yitzhak Rabin, enregistrée lors d’un entretien de 1994 où l’ancien premier ministre évoquait Gaza et Jéricho, les doutes, les rancœurs accumulées et, malgré tout, une volonté d’avancer. Ramené d’entre les morts par le montage, Rabin s’adresse ainsi directement au présent pour rappeler que la paix se construit avec ses ennemis, qu’elle exige des concessions douloureuses et qu’elle ne saurait être imposée par un camp ni par une puissance extérieure. Ces mots résonnent avec une acuité particulière face aux discours racistes, nationalistes et suprémacistes tenus au sein de l’actuel gouvernement israélien. Le film n’élude pas la suite ‎: à cette interview succède la séquence qui mène à l’assassinat de Rabin, rappel brutal de ce que coûte le refus de la paix.

Dans une longue séquence d’environ vingt minutes, le film propose un exercice formel remarquable, sans paroles : musique, design sonore, images d’archives de Jérusalem et de Cisjordanie, nouvelles prises de vues par drone, extraits de films de Gitai et plans de forêts balayées par le vent. Ces images évoquent une autre période historique, un autre continent. Une grande partie de ces matériaux provient de la propre filmographie de Gitai, courts et longs métrages, documentaires et fictions confondus, auxquels s’ajoutent des extraits d’une pièce de théâtre. Le cinéaste fait ainsi dialoguer ses propres strates de mémoire avec les archives historiques. Cette richesse éclectique révèle pourtant des liens invisibles : tout est connecté, et c’est peut-être aussi pour cela que l’histoire se répète. La violence peut se déplacer d’un lieu et d’une époque à l’autre ; être victime ici ne protège pas d’être perpétrateur ailleurs. Le film refuse ainsi de penser l’histoire en compartiments étanches.

La bande sonore constitue une couche sensorielle supplémentaire, qui accompagne les images sans les surdéterminer. Les compositions d’Alexey Kochetkov et Kioomars Musayyebi s’enrichissent de la Symphonie n° 1 en ré majeur de Gustav Mahler et de Bells of War de Ha Yehudim. Tantôt elle installe une dimension contemplative, tantôt elle devient plus sombre et menaçante, notamment dans les séquences documentaires consacrées à Khan El Ahmar et aux menaces qui pèsent sur le village.

Le film convoque, vocalement et/ou physiquement, une constellation de figures venues d’époques et d’horizons différents : Irène Jacob, Jeanne Moreau, Arthur Miller, Samuel Fuller, Danny Huston, Sarah Adler, mais aussi plusieurs habitant·es et témoins de la région. Cette polyphonie – voix occidentales et locales, archives et présences contemporaines – façonne une texture sonore dense.

Son geste esthétique ne cherche jamais l’adhésion facile ni l’émotion instrumentalisée. Comme toujours dans son travail, il ne s’agit ni de vulgariser ni de didactiser, mais de passer par l’intellect, la culture et l’histoire de la culture.  Le cinéaste compose un collage de voix, de textes, d’images et de mémoires – une forme d’intelligence collective destinée moins à convaincre qu’à ouvrir un espace de réflexion autonome. Le film nous invite ainsi à penser par nous-mêmes, à chercher notre propre voie plutôt qu’à recevoir une œuvre prête-à-penser. Dans cette perspective, The Road to Jericho s’inscrit dans une veine résolument humaniste : il oppose la pensée au flux dominant des discours politiques et médiatiques, et rappelle que penser à contre-courant peut constituer une forme de résistance.

The Road to Jericho d’Amos Gitai
Image courtoisie Mostra de Venise

L’œuvre demeure calme, posée, profondément pensée – une sortie du volcan et de la lave de l’actualité qui nous engloutissent et réduisent notre capacité réflexive en nous condamnant à réagir sans cesse. Cette posture ne signifie pourtant jamais indifférence, même lorsque le film maintient sa distance analytique et privilégie la contemplation critique sur l’indignation immédiate.

Cette approche pose toutefois question sur le plan de la réception ‎: la densité des références et l’absence de fil narratif explicite exigent un effort soutenu de la part du public, qui ne trouvera pas dans The Road to Jericho les repères d’un documentaire classique. Le choix est cohérent avec le projet du cinéaste, mais il peut de facto restreindre l’accès du film à un public déjà familiarisé avec son œuvre et avec l’histoire du conflit.

Il reste que le témoignage implacable d’une habitante israélienne qui, aux côtés d’autres personnes, tente par sa seule présence de protéger les villageois·es de Khan El Ahmar, donne au film une dimension concrète, documentaire au sens strict, qui équilibre sa dimension essayistique. Entre poème visuel et manifeste politique feutré, The Road to Jericho affirme, sans grandiloquence, que la pensée reste une arme – la seule, peut-être, qui vaille d’être brandie sur ce chemin de Jérusalem à Jéricho.

De Amos Gitai ; France, Royaume-Uni, Israël ; 2026 ; 75 minutes.

Malik Berkati

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