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Mostra 2026 – Orizzonti : What Belongs to Others (Cudze rzeczy) de Grzegorz Dębowski – Une vie par procuration

Un appartement encombré de cartons de déménagement, une police d’assurance égarée parmi les dossiers d’un défunt, des vêtements à revendre : c’est dans ces objets orphelins, fragments d’une existence interrompue, que Grzegorz Dębowski construit What Belongs to Others, long métrage polonais porté par Monika Sabina Kwiatkowska.

— Monika Sabina Kwiatkowska – What Belongs to Others (Cudze rzeczy)
Image courtoisie Mostra de Venise

Kasia pénètre dans les appartements comme on entre dans une vie et les cambriole avec son compagnon, qui organise le butin et en garde l’argent tandis qu’elle prend les risques. Lors d’un vol, elle découvre le corps d’un homme pendu. Peu après, son compagnon se fait arrêter pour un larcin commis au supermarché, contre son avis ; rentrée seule, elle trouve ses affaires jetées hors de son appartement et les serrures changées. Sans ressources ni toit, elle retourne dans l’appartement du mort et s’y installe. Caisses de déménagement, cartons, papiers, dossiers et objets encombrent les pièces : Kasia fouille, trie, s’approprie. Une police d’assurance attire son attention. Elle entreprend alors de se faire passer pour la compagne du défunt et commence à rechercher ses proches – d’abord pour toucher l’assurance-vie et récupérer ses biens, puis, insensiblement, pour tout autre chose.

Le film tient sa promesse la plus intéressante dans ce glissement : ce qui commence comme une arnaque devient une enquête intime, puis une forme d’habitation par procuration. Kasia interroge la sœur du défunt, sa mère – atteinte de troubles de la mémoire, qui la prend pour Karolina, la sœur de Piotr –, puis son ex-épouse. Elle passe même une nuit chez cette mère qui, au réveil, ne se souvient plus de sa présence et appelle la police. Son passé judiciaire pourrait la perdre ; le téléphone de Piotr, qu’elle a en sa possession, suffit pourtant à rendre son histoire provisoirement crédible. Plus troublant encore, la sœur elle-même connaît si peu la vie de son frère qu’elle accepte sans véritable résistance l’idée que Kasia ait pu être sa compagne. Quant à l’ex-épouse, elle n’avait plus de contact avec lui depuis des années. À chaque étape, l’imposture ne s’impose donc pas seulement par l’habileté de Kasia : elle trouve devant elle des liens familiaux déjà distendus, des blancs dans lesquels elle peut s’insérer.

Cette imposture tient aussi à ce que Kasia excelle dans l’art de la discrétion : personnage effacé, regard fuyant, elle sait se fondre dans le décor, comme une petite souris grise dans le métro, toujours présente mais rarement remarquée. Cette qualité d’invisibilité, qui l’a longtemps desservie dans son propre parcours de vie, devient ici son arme et, paradoxalement, le chemin par lequel elle finit par exister aux yeux des autres.

La mise en scène de Dębowski épouse cette logique de l’infiltration douce : peu d’effets, une caméra qui observe sans souligner, des intérieurs saturés d’objets qui racontent une vie mieux qu’aucun dialogue. Mais le récit demande aux spectateur·ices une certaine indulgence. Une inconnue peut s’immiscer avec une aisance déconcertante dans plusieurs cercles familiaux, sans que personne ne vérifie véritablement son identité ; surtout, chaque fois que Kasia s’apprête à faire valoir la police d’assurance, un nouvel obstacle surgit opportunément pour repousser l’échéance. Quelques ellipses et coïncidences finissent ainsi par rendre visible la mécanique scénaristique, qui peine à soutenir jusqu’au bout une histoire dont la charge émotionnelle, elle, reste convaincante.

Le film s’en sort néanmoins grâce à un autre axe, plus tenu : celui de l’emprise. Le compagnon de Kasia, incarcéré, continue de l’appeler, de la menacer, de lui rappeler qu’elle n’est rien sans lui, reproduisant depuis sa cellule le même rapport de domination qui régissait leur vie commune. La scène du parloir, où il s’enquiert d’abord de son solde de cantine avant toute autre considération, dit à elle seule la nature de ce lien. Que Kasia parvienne à s’en détacher – lentement, par paliers, jamais par une rupture nette – constitue le véritable arc du récit, davantage que l’intrigue autour de l’héritage.

Monika Sabina Kwiatkowska porte le film avec une composition tout en dégradés, où la métamorphose ne s’annonce jamais mais s’observe, scène après scène : le raidissement face au compagnon venu réclamer « son » argent de cantine, l’humiliation ingérée puis rendue, le profil qui se redresse, la voix qui s’affirme. L’actrice joue l’apprentissage d’une présence, ce lent passage de l’angle mort au premier plan. Peu d’éclats, mais une progression intérieure qui se lit dans le corps et dans un visage qui apprend peu à peu à occuper l’espace. Elle donne ainsi consistance à un personnage qui pourrait n’être qu’une figure de convention – la femme qui s’invente une identité par nécessité – et en fait quelque chose de plus trouble : une femme qui invente une vie parce que la sienne ne lui appartenait déjà plus vraiment.

Ce qui finit par donner à cette imposture sa dimension la plus touchante tient peut-être à cette idée du possible. La vie que Kasia invente n’a pas eu lieu, mais elle aurait pu avoir lieu. Et parce qu’elle aurait pu exister, elle devient pour elle une force vitale. Le mensonge ouvre alors un champ des possibles : chacun y projette ce dont il a besoin, un deuil, un lien perdu, une famille à retrouver, une existence enfin reconnue. Ce partage du mensonge – chacun y trouve ce qu’il y met – constitue sans doute l’idée la plus fine du scénario.

Le titre trouve là toute sa résonance : ce qui appartient aux autres devient pour Kasia l’espace où elle peut enfin se projeter. Mais l’imposture ne transforme pas seulement sa vie. Elle agit aussi sur celles et ceux qu’elle approche, en révélant les liens distendus, les absences et les regrets qui existaient avant elle. La menteuse n’invente donc pas seulement une famille : elle révèle celle qui était déjà là, fragmentée, silencieuse, presque invisible.

What Belongs to Others ne tient pas toujours des promesses de vraisemblance, et certains rouages scénaristiques grincent visiblement. Mais le film compense ces approximations par une mise en scène tenue, une interprète remarquable et surtout par cette intuition : il suffit parfois d’une imposture pour qu’un visage redevienne humain aux yeux du monde. En se glissant dans une existence qui n’est pas la sienne, Kasia finit par retrouver une place dans la sienne. Et son mensonge, aussi fragile soit-il, agit comme un révélateur des liens que chacun·e croyait perdus.

Imparfait dans son déroulé, mais généreux dans ce qu’il observe, le film touche ainsi à la fragilité du regard que nous portons les un·es sur les autres. Ce qui appartient aux autres peut parfois devenir, paradoxalement, le lieu où l’on retrouve quelque chose de soi.

De Grzegorz Dębowski; avec Monika Sabina Kwiatkowska, Robert Mania, Ewa Pająk, Martyna Rozwadowska, Aleksandra Kolan, Jadwiga Grygierczyk, Marcin Kiszluk; Pologne; 2026; 105 minutes.

Malik Berkati

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