Mostra 2026 – Orizzonti : Un détour par Diane de Ann Sirot & Raphaël Balboni – un conte-western sur les fantômes du silence
Un club, une boucle électro, une femme et un homme qui dansent la country au milieu de la foule, baigné·es dans une lumière chaude et contrastée. Puis, sans transition, leurs corps nus miment quelques postures sexuelles, sans que rien de l’intimité de la rencontre ne soit montré. Ann Sirot et Raphaël Balboni préfèrent les signes aux images, le mouvement à la démonstration. Cette entrée en matière donne le ton d’Un détour par Diane, où le désir, la violence, la mémoire et la vengeance circulent moins par ce qui est montré que par ce qui demeure hors champ. Présenté dans la section Orizzonti, ce deuxième long-métrage du duo belge transforme ainsi une histoire de vengeance en un étrange conte-western, burlesque, solaire et profondément mélancolique.

Image courtoisie Mostra de Venise
Au centre, Diane (Ninon Borsei, impressionnante de naturel), 28 ans, une thèse inachevée dont elle assure pourtant qu’elle « avance », jeune femme qui déteste les hommes autant qu’elle les désire. Lorsqu’elle apprend que sa mère (Sandrine Blancke) a été violée à 19 ans, quelques années avant sa naissance, elle ne pense plus qu’à une chose : faire quelque chose de cette révélation. La mère, elle, ne demande qu’une chose : oublier, se reconstruire, devenir enfin la femme qu’elle aurait dû être en reprenant ses études. Cette divergence est joliment cristallisée dans une scène clef : Diane découvre la vérité presque par accident, au cours d’une dispute domestique où sa mère finit par lâcher qu’elle sait, elle, ce que c’est que d’être emmerdée par des connards. Bouleversée, Diane interroge son père, sa grand-mère, cherche à savoir à qui sa mère aurait pu se confier. Elle comprend alors que personne ne savait : c’est la première fois que sa mère en parle. Le traumatisme n’a donc pas seulement été tu ; il a façonné, à l’insu de tou·tes, les comportements de celles et ceux qui ont gravité dans son ombre.
Ce travail sur le non-dit trouve son équivalent dans une esthétique qui joue constamment du décalage entre naturel et artifice. Les conversations des acteur·rices, d’un naturel désarmant, contrastent avec l’artificialité assumée de la mise en scène: certains décors – comme cette cellule de prison aux barreaux dignes d’un western à la Rio Bravo – semblent sortis d’une représentation collective issue de la culture populaire. Le design sonore et la musique originale, signée Julie Roué, font le reste : accents techno-western, thèmes discrets qui accompagnent Diane lorsqu’elle s’éloigne au petit matin, chapeau de cowboy sur la tête, tandis que des policiers à cheval passent à l’arrière-plan. Le couvre-chef devient motif récurrent, presque signature : Diane le porte partout, et des individus traversent l’écran avec un chapeau jusque dans les lieux les plus incongrus – l’hôpital, l’amphithéâtre pendant un cours ex cathedra. Un détail burlesque qui tient lieu de sceau identitaire.
Le cheminement de l’héroïne prolonge la ligne du conte. Après la révélation, elle part en voiture vers le village du violeur, prend en stop un cycliste (Lucas Meister) avec lequel elle s’embrouille pour un mot de trop – « charmante surprise » –, va taguer la tombe, puis recroise le jeune homme et se réconcilie avec lui sur le ton de l’autodérision, se traitant réciproquement de « vieux mecs » avant de partager un verre, une nuit et une conversation comico-surréaliste. On les retrouve au réveil sur une plage. Tandis que Diane part sur les traces d’un mort, sa mère entreprend, elle, de reprendre une vie interrompue près de trente ans plus tôt. Elle reprend ses études et sollicite sa meilleure amie (Naidra Ayadi) pour un stage – amie dont on apprend au passage qu’elle fut jadis la maîtresse du père (Peter Van Den Begin). Le tissu relationnel se resserre, les générations et les secrets se croisent, et le récit devient progressivement rocambolesque sans jamais sombrer dans le mélodrame.
C’est la scène du commissariat qui fait basculer le récit. Emprisonnée après avoir profané une tombe – celle du père de son stoppeur –, Diane y a inscrit en lettres rouges : « Un violeur de moins ». Le retournement est cruel bien qu’attendu : la tombe souillée appartient au père du jeune homme croisé la veille. Condamnée à 60 heures de travaux d’intérêt général dans le cimetière même qu’elle a profané, elle y croise un grand-père anglophone et sa petite-fille, toujours vêtue de rouge. On est ici au cœur du registre du conte : symbolisme et absurdité se côtoient, jusqu’à une conversation de Diane avec sa grand-mère (Jo Deseure, lumineuse), que seul le spectateur identifie. La mort du violeur, foudroyé dans son jardin, concentre toute l’ambiguïté du film : événement à la fois naturel et improbable, comme si le hasard avait rendu un verdict que personne ne pouvait plus prononcer. Pour la mère, soulagement – « C’est réglé, on passe à autre chose et on n’en parle plus à personne » –. Pour la fille, rien n’est réglé : il est mort paisiblement, et cela ne répare rien.
Le film atteint son sommet dans la confrontation des perspectives. La mère reproche à Diane de réactiver une histoire qu’elle veut enfin laisser derrière elle ; Diane lui répond que ce secret ne lui appartient pas entièrement, puisqu’elle aussi en a été façonnée. Sa mère voudrait refermer la blessure ; sa fille découvre qu’elle a grandi à l’intérieur d’une histoire dont elle ignorait tout. « Ce n’est pas moi qui te rends folle, c’est le secret », lui dit-elle en substance. Le film refuse ainsi de désigner une victime légitime contre une autre : la mère a le droit de vouloir oublier, mais Diane a aussi le droit de vouloir comprendre. Entre ces deux besoins irréconciliables se joue moins un conflit familial qu’une interrogation sur ce que le silence fait aux générations suivantes.
Sur le plan visuel, Sirot et Balboni alternent avec brio des cadrages resserrés et géométriques qui évoquent les mouvements de la danse western, et des plans amples, « à la William Turner », jouant sur la profondeur de champ et l’étirement entre zones de flou et de netteté. Cette composition donne au film sa lumière singulière : on est en présence d’une œuvre solaire malgré la lourdeur du sujet, où l’émotion surgit par les marges plutôt que par la confrontation frontale. La romance entre Diane et le fils du violeur – ces deux enfants que l’histoire a appariés malgré eux – permet ainsi au film de privilégier la réparation à la dénonciation frontale.
Au terme de ce parcours, quelques détours burlesques – notamment l’imbroglio des clés de police qui empêche d’ouvrir le sabot de la voiture ce qui provoque une réunion familial involontaire – paraissent toutefois plus mécaniques que le reste, comme si le film poussait momentanément son goût de l’absurde jusqu’à l’artifice pour relancer son moteur narratif.
Mais le plus important est ailleurs, et c’est là que le film trouve sa plus belle idée : Diane part venger sa mère, qu’elle veut protéger d’une histoire qu’elle découvre trop tard, et découvre finalement une histoire qui ne peut être réparée par la vengeance. Son rapprochement avec le fils de celui qu’elle voulait punir déplace le récit vers un autre possible : non pas oublier, ni pardonner, mais vivre avec ce qui a été transmis et tenter de ne pas le transmettre à son tour. Dans ce conte-western aussi étrange que lumineux, Sirot et Balboni choisissent ainsi la réparation plutôt que le règlement de comptes.
De Ann Sirot & Raphaël Balboni ; avec Ninon Borsei, Sandrine Blancke, Lucas Meister, Peter Van Den Begin, Naidra Ayadi, Jo Deseure ; Belgique, France ; 2026 ; 92 minutes.
Malik Berkati
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