Musée national du cinéma à Turin : Cinéma mon amour

On visite le Musée national du cinéma de Turin comme on ouvrirait une gigantesque armoire aux souvenirs.  Délicieux, tendres ou cruels, nos réminiscences de spectateurs émerveillés ou transis rejaillissent au fil des 3200 mètres carrés d’exposition, des 20 000 appareils, peintures et œuvres d’art et plus de 12 000 bobines de film. De quoi rendre espoir aux cinéphiles désabusés par Netflix.

— Musée national du cinéma à Turin
Image courtoisie Museo Nazionale del Cinema – Fondazione M. A. Prolo

«Ils sont venus, ils sont tous là, même ceux du Sud de l’Italie, y’a même Giorgio, le fils maudit, avec des présents plein les bras…» chantait Aznavour (La Mamma,1962). Si le Musée national du cinéma de Turin existe, c’est grâce à une bienfaisante ‘mamma’ italienne, l’historienne du cinéma Maria Adriana Prolo, dont l’immense collection accumulée au fil d’une vie entière en constitue le cœur. Fondé en 1953 et d’abord sis au Palazzo Chiablese, l’enfant chéri de Maria Prolo trouva une prestigieuse résidence en 2000 au sein du fabuleux Mole Antonelliana, le  plus célèbre monument architectural de Turin, situé dans la vieille ville.

— Musée national du cinéma à Turin
Image courtoisie Museo Nazionale del Cinema – Fondazione M. A. Prolo

D’abord conçu comme une synagogue par l’architecte Alessandro Antonelli en 1863, le Mole Antonelliana ne fut achevé qu’en 1889, un an après le décès de son auteur. Avec une hauteur de 167,5 mètres, c’était le bâtiment en briques le plus haut d’Europe à l’époque. Il fut d’abord acheté par la municipalité de Turin et transformé en monument à l’unité nationale, avant de devenir le siège du plus grand musée européen du cinéma. Son ascenseur panoramique aux parois de verre transparent, situé au centre du bâtiment, permet en 59 secondes aux visiteurs de monter jusqu’à une terrasse panoramique de 85 mètres de haut et de profiter d’une vue magnifique sur la ville et sur les Alpes, sans déranger les visiteurs. Vu de l’intérieur, le Mole forme un dôme impressionnant surtout quand, toutes les 15 minutes, les lumières s’allument et les rideaux qui obscurcissent les fenêtres s’ouvrent théâtralement pour permettre d’admirer sa somptueuse architecture. C’est d’autant plus facile que le Grand Hall est semé de chaises longues permettant de prendre une pause tout en profitant des extraits de films projetés en simultané sur deux grands écrans et d’observer les passagers de l’ascenseur qui s’élèvent dans les hauteurs. On se croirait au cinéma!

Ils sont venus, ils sont tous là…

Un premier étage consacré à l’histoire du cinéma permet d’expérimenter et de jouer avec une grande variété de ces dispositifs optiques pré-cinématographiques qui en ont constitué les prémisses, que ce soit le théâtre d’ombre, les instruments d’optique, les lanternes magiques et les premiers appareils photographiques, jusqu’aux tous premiers motion pictures. L’exposition, élégamment agencée, est entièrement numérisée, ce qui permet d’admirer les objets tout en ayant la possibilité d’en apprendre plus sur chacun d’eux en ouvrant les fenêtres interactives (lesquelles fonctionnent).

— Musée national du cinéma à Turin
Image courtoisie Museo Nazionale del Cinema – Fondazione M. A. Prolo

Des étapes qui ont mené à la création du cinéma, on passe à ses débuts par le biais d’une enfilade de ‘chapelles’ jouxtant le Grand Hall qui évoquent les débuts du cinéma italien, ses films muets et les cafés turinois. Précisons que sont les frère Lumières eux-mêmes qui introduisirent le médium en Italie en 1896. Le peuple italien embrassa cet art nouveau à tel point qu’à la fin de l’après-guerre, le cinéma italien était devenu l’un des cinémas nationaux les plus influents du monde, avec des mouvements marquants comme celui du néoréalisme. La ville de Turin et sa région constituèrent des lieux importants de tournages, tel qu’on peut le voir dans les chapelles faisant hommage à Ossessione (Les Amants diaboliques) de Luciano Visconti tourné sur les rives du Pô en 1943 et surtout Cabiria (1914), le film muet de Giovanni Pastrone tourné à Turin, qui inventa le genre du film épique. À noter que l’énorme statue du dieu cannibale de Cabiria, soigneusement préservée, orne le hall central du Mole. Les chapelles font aussi la part belle aux sous-genres du cinéma, le cinéma d’horreur, la science-fiction et les fameux western spaghetti, lesquels donnèrent lieu à de véritables œuvres d’art comme Il était une fois dans l’Ouest ou Le Bon, la brute et le méchant. Sergio Leone, Ennio Morricone, Clint Eastwood, Bernardo Bertolucci y faisaient leurs premières armes…  Ah! Revoir les yeux bleus de Terrence Hill dans My name is Nobody (soupir).

Y’a tant d’amour, de souvenirs autour de toi…

Le second étage est consacré aux souvenirs et aux artefacts du cinéma. Que d’émotion face à toutes ces richesses! On déambule du foulard rouge et du chapeau de Fellini aux scénarios de Woody Allen, du masque de Darth Vader à la bibitte d’Alien, en passant par les première machines servant à effectuer le montage. Regarde, l’affiche d’Eyes wide shut! Et là, le terrifiant Tyranosaurus Rex de Jurassic Park. C’est trop, on en peut plus, il faut faire une pause. Profitons de ces merveilleuses chaises longues…

— Musée national du cinéma à Turin
Image courtoisie Museo Nazionale del Cinema – Fondazione M. A. Prolo

Il y a même Giorgio, le fils maudit, avec des présents plein les bras…

Mais voici que la crépitante nostalgie du cinématographe nous appelle vers les hauteurs. Muni d’un audio-guide spécialement adapté, nous gravissons le grand escalier qui cintre le Grand Hall, expérimentant tous les genres du cinéma à travers leurs musiques. D’un écran à l’autre, l’audio-guide nous restitue l’émotion des Beatles courant dans les escaliers de Hard day’s night, Liza Minelli époustouflante dans Cabaret, le beau visage troublé de Juliette Gréco sur les accords de Miles Davis… Les bad boys du cinéma expérimental ne sont pas oubliés et dévoilent les trésors inconnus de Jean Cocteau, Buñuel ou Jean-Luc Godard jusqu’aux nouveaux vidéos de musique en 360º, tel Kids de OneRepublic, publié sur Youtube en 2015.

Jamais, jamais, jamais tu ne nous quitteras…

Ce qui frappe le plus au Musée national du cinéma de Turin, c’est d’observer la façon dont il rassemble des visiteurs de 7 à 77 ans de tous les pays autour d’une même émotion cinématographique, que ce soit les Stones, Stars Wars ou Les 400 coups. Tous épuisés mais souriants, détendus mais excités de se retrouver magiquement unis à la pointe de vagues affectives qui déferlent, les unes après les autres, au rythme de la visite. Un sentiment partagé quoiqu’intime, à la fois puissant, transcendant et évanescent. La magie de cette formidable matrice qu’est le cinéma tient à cela, dans cette expérience partagée de l’image et du son, dans ces aventures au sein de la machine à histoires, à mythes et à métaphores. À l’heure des séries produites à la chaîne et du binging sur bande passante, on peut espérer que cela, au moins, ne nous quittera pas.

http://www.museocinema.it

Anne-Christine Loranger

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Anne-Christine Loranger

Journaliste / Reporter (basée à Dresde)

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