Pessac 2021 : Retourner à Sölöz, de Serge Avédikian, met en exergue la régression de la politique actuelle de la Turquie à travers le génocide des Arméniens de l’Empire ottoman

Retourner à Sölöz s’ouvre sur un homme filmé de dos, au pas dynamique, qui déambule dans les rues d’Istanbul alors que l’appel à la prière retentit. Serge Avédikian, le réalisateur, explique en voix off :

Je suis en voyage en Turquie pour quelques jours seulement. Cela faisait huit ans que je me refusais de revenir dans ce pays. Depuis longtemps, j’ai noué des relations de travail et d’amitié à Istanbul sur des sujets sensibles concernants notre histoire commune. Mon premier geste est de rendre hommage au mémorial de Hrant Dink, journaliste arménien qui a été assassiné devant l’entrée de l’immeuble de sa réaction en janvier 2007.

Retourner à Sölöz de Serge Avédikian
Image courtoisie Festival international du Film d’Histoire de Pessac

Après avoir rendu hommage devant la stèle apposée sur le trottoir où fut assassiné Hrant Dink, Serge Avédikian retrouve Delal Dink, la fille du journaliste et responsable de la Fondation du mémorial qu’elle a constitué dans les anciens locaux du journal de son père. Serge Avédikian commente :

Le 23 avril est la Fête de la Souveraineté nationale et des enfants en Turquie, largement célébrée; le 24 avril est le jour de la Commémoration du Génocide des Arméniens. Avec le journal Agos, édité à Istanbul en arménien, Hrant Dink voulait faire valoir la vérité historique en Turquie tout en maintenant le dialogue avec les autorités.

Puis Serge Avédikian cite l’article intitulé « 23,5 » dans lequel Hrant Dink écrit :

Je ne sais pas qui peut comprendre cela mais être à la fois arménien et turc, célébrer le 23 avril avec toute sa joie et vivre le lendemain avec toute sa tristesse, combien d’autres personnes rencontres ce dilemme ? Il est ni facile à comprendre ni facile à expliquer.

Puis Serge Avédikian se souvient :

Mon premier voyage à Istanbul, c’était en 1987 : le choc émotionnel avait été très fort mais j’avais une caméra à l’épaule et cela me protégeait. Le Parlement européen venait de reconnaître le génocide arménien et l’état militaire en Turquie venait de céder sa place à un gouvernement élu mais le négationnisme du génocide arménien restait de mise allant jusqu’à inverser le sens de l’histoire. Il y avait eu un sursaut après la tragédie de l’assassinat de Hrant : ses amis turcs, kurdes ou arméniens avaient décidé de continuer le travail à sa place. Aujourd’hui, de ses amis, il n’en reste que très peu ici.Osman Kavala avec qui nous avions co-produit des projets de théâtre et de cinéma, est depuis trois ans en prison car de procès en procès, les autorités turques veulent soumettre cet homme libre et épris d’équité et le pousser au silence absolu et à l’abandon de ses activités philanthropiques.

Entraînant les spectateurs dans les sillages de son pèlerinage, le documentariste effectue un retour aux sources sur la terre d’origine de sa famille arménienne dans le village de Sölöz qui surplombe le Lac d’Iznik, à cent-septante kilomètres au sud d’Istanbul. Sölöz, petit village coupé en deux, entre un Sölöz bas, plus moderne et plus proche du lac, essentiellement occupé par la population turque et un Sölöz haut, un peu isolé sur le flanc des collines, aux demeures plus anciennes, et qui fut autrefois majoritairement habité par des Arméniens.
Quatre fois, en trois décennies, le réalisateur et comédien Serge Avédikian est retourné à Sölöz. Au long de ses retours successifs de 1987 à 2019, le cinéaste a tiré de cette expérience un film sur les thèmes de l’identité, la vérité historique et la réconciliation. Serge Avédikian de mentionner :

J’ai toujours cru au dialogue avec la société civile en Turquie, c’est peut-être ce qui m’a permis de ne pas subir le traumatisme hérité de mes grands-parents.

Retourner à Sölöz va bien au-delà d’une simple quête personnelle, le film s’inscrit dans un parcours aux multiples dimensions : l’histoire du village de Sölöz, non loin de Boursa, en Turquie, la déportation et le génocide du peuple arménien, les échanges de populations, l’installation des musulmans des Balkans dans ce village, le dialogue et le rapprochement possible arméno-turc.

Serge Avédikian, comédien et cinéaste, a donc choisi de revenir au cinéma documentaire afin de s’exprimer sur ce sujet qui lui tient à cœur depuis longtemps, le destin du peuple dont il est issu, un sujet à la fois si personnel et tristement universel. A travers cette expérience émotionnellement forte et douloureuse il fait un film fort, puissant, et d’autant plus important vu le contexte actuel de la Turquie de Recep Tayyip Erdoğan, sur les thèmes de l’identité, la vérité historique et la réconciliation. C’est le visage de la Turquie d’aujourd’hui que révèle Retour à Sölöz au travers des liens que Serge Avédikian tisse avec la population du village de ses ancêtres.

Tout en rappelant ce terrible chapitre de l’histoire du XXe siècle, un génocide que la Turquie refuse toujours de reconnaître, Serge Avédikian mêle au fil des rencontres et des discussions la grande histoire à l’histoire familiale, faisant aussi de Retourner à Sölöz un film très personnel et intime. Ainsi, le cinéaste rencontre Murat qui a étudié la philosophie et la sociologie et partage sa vie entre istanbul et Sölöz mais n’avaurt pas conscience jusqu’à ses trente ans que la population arménienne de son village avait été évacuée :

Les gens racontaient que les Arméniens avaient tout quitté, laissé leurs maisons et leurs richesses et avaient simplement fui. On ne parlait ni de persécutions ni de génocide.

Puis Serge Avédikian se rend sur la tombe de Sevket Basol, le rebouteux du village, qui l’avait accueilli lors de ses voyages précédents, lui racontant des choses sur le passé arménien de Sölöz, facilitant sa présence. Sevket Basol avait alors conduit Serge Avédikian sur les ruines de l’église arménienne et sur les pierres tombales de ses ancêtres sur lesquelles des poèmes étaient gravés en arménien.

Lors de mon voyage en 2003, j’ai voulu retourner sur les pierres tombales filmées en 1987 : elles n’étaient plus là, elles avaient disparu. Le maire de Sölöz qui m’avait interpellé en 1987 pour me prendre ma caméra et effacer les images filmées s’était chargé de faire disparaître les pierres tombales arméniennes.

À chaque voyage, Serge Avédikian montre ses films précédents aux habitants de Sölöz et constate « qu’ils sont eux-mêmes prisonniers d’une histoire réécrite. » Dans le contexte de la politique nationaliste de la Turquie, seule l’assimilation totale était envisagée, y compris pour les populations grecques venues de Drama et de Thessalonique dans le cadre des échanges de populations. Le documentaire de Serge Avédikian rappelle que de cette région, où il y avait une grande communauté arménienne au début du XXe siècle, l’histoire contemporaine turque a tout fait pour enterrer ce passé et annihiler la culture arménienne. Sölöz aurait pu et aurait dû être classé village historique par l’UNESCO, mais on ne saura jamais qui de la Turquie ou de l’Europe a refusé.

Ce dernier voyage de Serge Avédikian offre un instantané enrichissant de la Turquie d’aujourd’hui, un pays qui bafoue de plus en plus les droits fondamentaux de la liberté d’expression et sombre progressivement, inéluctablement, dans une théocratie qui se dit démocratie sur la scène internationale.

Dans les rues du village de Sölöz et dans les forêts aux alentours, Serge Avédikian foule la terre sur les pas de ces ancêtres, touche le tronc ds arbres contre lesquels il ose sont adossés, admire avec émotion les paysages qu’ils ont contemplés, c’est pour lui une manière pudique de renouer avec eux, avec leur destin et leur rendre un vibrant hommage. Nourri tout au long des pérégrinations de questionnements sur le devoir de mémoire et sur les dérives autocratiques qui résonnent tristement dans l’actualité turco-arménienne et le sort que les autorités réservent aux journalistes, aux militantes, aux activistes actuellement, Retourner à Sölöz pose un regard lucide mais amer sur la régression de la Turquie. Serge Avédikian relate :

Je me suis souvenu d’un fragment de texte que j’avais lu lors d’un colloque à l’Université libre d’Istanbul en 2011. Un jour ou l’autre, dans un temps pas si lointain je l’espère, les nationalistes de tous bords comprendront que l’essentiel est de quitter la honte car nous avons, pour la plupart, au fond nous-mêmes, honte : honte d’être la victime ou d’être le bourreau. Honte de haïr l’autre alors qu’il est proche, honte de ne pas pouvoir se parler sans que l’autre se sente coupable.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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