Petites danseuses, d’Anne-Claire Dolivet : immersion dans la vie de jeunes élèves d’une des disciplines du sixième art

À quoi ressemble la vie de petites filles qui rêvent de devenir des danseuses étoiles ? Ces petites danseuses ont entre six et dix ans. À la maison, à l’école ou dans la rue, elles vivent la danse avec passion. Mais comment grandir dans un monde de travail intensif, d’exigence et de compétitions quand on est si petite ?

Petites Danseuses d’Anne-Claire Dolivet
Image courtoisie Agora Films

Dès la première séquence, la caméra d’Anne-Claire Dolivet filme une jeune fille, pratiquant le grand écart sur un parquet, maintenant la pose sans ciller. La réalisatrice entre immédiatement de plein fouet au cœur du sujet de son documentaire, filmant ces jeunes filles et ces fillettes non seulement dans leur vie quotidienne dans les salles de danse, mais aussi à l’école, dans le préau, avec leurs amies, dans le métro, des écouteurs rivés dans les oreilles ou en famille. Ces petites danseuses nous semblent si proches, si familières qu’on aurait presque envie de traverser l’écran pour assister à leurs cours, à leurs auditions, à leurs moments de complicité et de rires avec leurs amies lors d’un anniversaire … Mais la danse n’est jamais loin : même lors de cette soirée d’anniversaire, les jeunes filles s’amusent à singer leur enseignante de danse, les experts des auditions, dans une sorte de mise en abyme qui amuse tout en questionnant.

Dans la scène d’ouverture, Anne-Claire Dolivet nous présente Olympe, Ida, Jeanne et Marie : Jeanne s’échauffe dans sa chambre, Olympe termine un copieux petit-déjeuner, Ida et Marie se coiffent, faisant un chignon et se préparent pour aller à leurs cours. Toutes ont en commun d’âtre très concentrées et très consciencieuses. Olympe, Marie, Ida, Jeanne. Elles vont jusqu’à six fois par semaine dans un cours de danse dans le nord de Paris. Toutes ces jeunes filles en tutu se rêvent étoiles de ballet et qui sont prêtes à tous les sacrifices pour y parvenir. Le terme sacrifice retrouve ici son sens étymologique : « faire une offrande rituelle à la divinité, caractérisée par la destruction (réelle ou symbolique) ou l’abandon volontaire de la chose offerte » (cf. Larousse).

Ici, l’offrande rythme le quotidien. À commencer par suivre l’école dans des établissements à horaires aménagés qui donnent les cours le matin, libérant les élèves danseuse l’après-midi pour qu’elles se rendent à l’école de danse. Dès le début du film et durant les nonante minutes de projection, la réalisatrice montre que la danse occupe une place prépondérante dans la vie de ces fillettes et jeunes filles, y compris dans les moments plus intimes de loisirs ou de la vie familiale. Les mamans accompagnent leur progéniture dans ce parcours d’embûches et de sacrifices comme si leur propre avenir dépendait de celui de leurs filles. Pas de papas, pas de frères ! Les hommes sont absents de ce documentaire à l’exception d’un chorégraphe dont l’apparition reste furtive et d’un petit garçon, un peu esseulé, qui danse avec les petites danseuses. Quel étrange univers !

Jeanne, la plus jeune – six ans – répond avec stoïcisme :

« Je fais de la danse le lundi, je fais de la danse le mardi, je fais de la danse le mercredi, je fais de la danse le jeudi, je fais de la danse le vendredi, je fais de la danse je fais de la danse le samedi et le dimanche, c’est le seul jour où je peux me reposer. »

Une détente bien méritée et de si courte durée !

Ida :

« J’ai vraiment envie de devenir une danseuse qui danse à l’Opéra ou dans des compagnies. »

Jeanne :

« J’adore être sur scène, avoir un espace pour moi. »

Une évidence saute aux yeux dès les premiers instants : devenir danseuse professionnelle, travailler afin de poursuivre suivre les cours à l’Opéra de Paris, cela se mérite au prix d’immenses sacrifices, de discipline, de persévérance, d’abnégation, mais aussi de rivalités et de compétition. À propos de la compétition inhérente à cette filière, Jeanne se confie, résignée mais avec beaucoup de pudeur :

« L’année passée, j’étais la préférée de Muriel. Cette année, elle préfère une autre danseuse, c’est comme cela ! »

Anne-Claire Dolivet nous permet de côtoyer ces petites danseuses comme si nous nous trouvions réellement à leurs côtés en toutes circonstances. Dans cet hymne à l’art de Terpsichore, la figure centrale de l’enseignante, Muriel sert de pilier, de phare pour ces élèves parfois découragées ou abattues après tant d’efforts. Cette professeure intrigue, telle une Gorgone, à la fois sublime et monstrueuse, à la fois encourageante mais souvent critique. « Qui aime bien châtie bien ! » dit le proverbe …. Alors, nul doute que Muriel doit aimer ses élèves tant elle applique à la lettre ce proverbe.

Soudain, Muriel s’exclame :

« Il faut que tu te canalises ! Tu sais le faire ! Tu peux le faire ! Eh bien il faut le faire ! Tu dois avoir l’air de quelqu’un d’agréable même quand tout va mal. Quoiqu’il se passe, vous dansez ! Ton émotivité excessive, on va la canaliser. Il ne faut pas chercher à entrer dans un moule ou à ressembler à quelqu’un d’autre. Le tout c’est de progresser et de tout donner.»

Alors que Muriel commente à la fois leurs progrès et le chemin qu’il leur reste à parcourir, on dirait que la caméra trône au milieu du cercle de petites danseuses, insérant notre regard au cœur du cours de danse. Et puis, il faut l’avouer : une question taraude les spectateurs. On a coutume d’affirmer que les danseuses prennent soin de leurs corps par une discipline spartiate … On se dit que Muriel s’est laissé aller. Muriel désarçonne par son attitude double, distribuant des compliments pour aussitôt des critiques qui se veulent constructives mais qui peuvent causer des blessures profondes, peut-être irréversibles, dans l’estime de soi.

Muriel assainit inlassablement :

« Vous allez progresser grâce au concours, vous allez vous dépasser grâce au concours. L’intérêt, c’est de vous dépasser vous-mêmes et de vous rendre compte de votre progression extraordinaire. »

Tout au long du documentaire, on perçoit aisément que chacune à son itinéraire individuel mais qu’elles forment un groupe très solidaire encouragé par leur professeur, Muriel, une perception que l’on ressent grâce à l’alternance des plans larges sur toutes les petites danseuses dans sa salle de cours et les plans rapprochés sur le visage ou la silhouette d’une seule petite danseuse. Par exemple, quand Ida répète à plusieurs reprises un jeté difficile, la caméra la suit dès qu’elle s’élance pour exécuter le grand jeté puis retomber mais on peut apercevoir plusieurs dans les miroirs qui l’entourent. Invités à assister aux cours en immersion dans les coulisses avant le spectacle, les spectateurs peuvent cerner plus concrètement que, malgré la facilité apparente des mouvements que les petites danses exécutent sur la scène, il y a d’exercices, d’efforts, de fatigue, de difficultés surmontés mais aussi parfois de blessures tant physiques que morales.

Petites Danseuses d’Anne-Claire Dolivet
Image courtoisie Agora Films

Le film choisit comme film conducteur de se concentrer sur la relation de l’élève avec sa professeure. En effet, ce sont les émotions de ces petites danseuses qu’Anne-Claire Dolivet a choisies de mettre en relief dans son documentaire, ce qui le démarque des nombreux documentaires déjà existants sur les petits rats de l’Opéra de Paris. On sent beaucoup de pudeur dans ce film. Parfois, elles jouent, elles fêtent un anniversaire, comme un ultime marqueur de leur enfance, mais la danse refait surface immédiatement, dans son exigence et sa dureté. Le documentaire suit ces petites danseuses depuis les cours jusqu’à un concours dans le nord de la France. Avec discrétion et finesse, la caméra surprend un sanglot, un regard teinté de tristesse, des lèvres plissées qui ne parviennent pas à décocher un sourire tant attendu tant la déception, l’affliction et l’éplorement sont intenses après tant d’efforts et de sacrifices.

Cependant le sourire reste de rigueur en dépit de l’énergie déployée, de l’investissement temporel, émotionnel et physique. Les petits danseuses doivent arborer un sourire magnifique qui illumine leur visage et laisse croire aux spectateurs que tous ces mouvements sont si faciles à réaliser. Pourtant la persévérance et l’abnégation sont des obligations qui placent ces jeunes élèves dans le carcan de rigueur et de discipline perpétuelles. Lors de la séquence finale, les spectateurs comprennent que le spectacle donné par les jeunes filles est le fruit d’un long et dur labeur.

Sortie en Suisse romande ce 21 avril 2021

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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