Thiel le Rouge, un agent si discret, de Danielle Jaeggi, propose un documentaire richement documenté sur Reynold Thiel et les relations de la Suisse avec les communistes

Son nouveau documentaire suit la vie romanesque d’un militant communiste neuchâtelois à la fois trouble et fascinant, Reynold Thiel (1910-1963).

Thiel le Rouge – un agent si discret de Danielle Jaeggi
Image courtoisie Louise Productions

Primé au Festival du film d’histoire de Pessac, le documentaire Thiel le Rouge – un agent si discret de Danielle Jaeggi relate l’histoire de Reynold Thiel, Neuchâtelois né en 1910, homme d’affaires, pianiste virtuose et compositeur… mais aussi communiste et militant clandestin.

Dans A l’Ombre de la montagne, la cinéaste documentaire suisse Danielle Jaeggi soulignait, par le biais du prisme d’un sanatorium sis à Davos, les ambiguïtés de la neutralité helvétique à l’orée de la Seconde Guerre mondiale … La cinéaste nous confiait s’être penchée sur le sujet pour des raisons familiales et combien ce sujet lui importait tant il il était occulté des manuels d’histoire.

Avec Thiel le Rouge, la réalisatrice dévoile une autre page révélatrice de notre histoire occultée, méconnue, pour certains sciemment comme le conseiller Georges-André Chevallaz, féru d’histoire, qui avait pondu trois volumes de manuels d’histoire imposés à des décennies de colligéens et dans lesquels le rôle « neutre » de la Suisse pendant la deuxième guerre mondiale tenait en une demi-page.

Cette fois-ci, Danielle Jaeggi,  s’intéresse à un ami proche de son père, Reynold Thiel, qu’elle appelle affectueusement Noldi et découvre, en autopsiant les relations de son père et Noldi des pages entières d’histoire enfouies. Danielle Jaeggi travaille de pair avec Alain Campiotti, coscénariste et auteur, entre autres, de la Suisse bolchévique: récits du siècle rouge.

Le 4 septembre 1963, une Caravelle Swissair prend feu en vol et se désintègre peu après le décollage à Kloten. Dans les décombres, les sauveteurs trouvent le portefeuille d’un certain Reynold Thiel, homme d’affaires neuchâtelois, couturier, pianiste virtuose et compositeur.

On a d’abord cru à un sabotage car le nom de ce passager est connu de la police fédérale qui le soupçonne d’être un agent à la solde de Moscou… Rappelons que nous sommes en pleine guerre froide et que le bloc de l’Ouest épie de lui de l’Est et inversement. On conclura à un surchauffement du train d’atterrissage et aux mauvaises conditions de vol dus au brouillard.

Constituant son récit à partir d’images d’archives, la réalisatrice se mesure comme dans son documentaire précédent à la figure d’un père aussi secret qu’insaisissable, meilleur ami de Thiel et partie prenante des tractations secrètes de la «cellule bolchévique» opérant depuis Neuchâtel.

 

Ce Neuchâtelois est inconnu du grand public. Le Conseil fédéral, par contre, le connaît bien. La police politique a en effet réuni au fil des ans sur son nom un volumineux dossier qui circule entre les membres du gouvernement. Parce qu’il est communiste? Il le nie, au milieu des années 30, quand les fédéraux s’intéressent à lui. Ensuite, les limiers ont du mal à suivre sa trace. Reynold Thiel semble vadrouiller et bourlinguer, officiellement pour transmettre sa passion de la musique. Les autorités suisses ignorent qu’il se bat en Espagne auprès des Brigades internationales, puis à Paris et dans les maquis du Morvan contre l’occupant nazi. Quand les policiers le retrouvent après guerre, Thiel est devenu homme d’affaires, voyage à Moscou, Pékin, Bucarest, Prague, Zürich, Lausanne, Genève … Ils l’épient sans relâche, jusqu’à la mort. Que cherchent-ils ? Quel est son secret ?

Durant tout son passionnant documentaire, la cinéaste Danielle Jaeggi suit ce fil conducteur qui la mène dans des chapitres insoupçonnées de la petite histoire comme de la grande, fouillant des archives avec la complicité d’Alain Campiotti allant des archives fédérales à celle de la Securitate, à Bucarest.

Dans ce documentaire, les personnes restées dan l’ombre de l’histoire apparaissent au grand jour, livrant une version insoupçonnée et très fournie en documents, témoignages et correspondances. Au fil des recherches, on découvre que tous les bolchéviques de l’Europe entière, souvent malmenés dans leur pays d’origine,  se croisaient en Suisse.

Ce documentaire rappelle l’existence de Jean Jérôme, pseudonyme de Michel Feintuch, né le 12 mars 1906 à Solotvyn, en Ukraine occidentale sous domination de l’Autriche-Hongrie le 1er mai 1990, jour de la Fête du Travail, en Suisse. Ce membre du Parti communiste français, militant internationaliste, responsable de la main-d’œuvre immigrée (MOI) et résistant a beaucoup sollicité les actions et interventions de Reynold Thiel et de François Jaeggi, s’assurant de les laisser sans un sou avant de disparaître.

Thiel le rouge est homme qui relie tant de personnes, dont le père de la cinéaste, François Jaeggi, médecin qui abandonne la médecine pour se consacrer aux affaires avec La Société Serti, basée dans la vieille ville de Genève.

Thiel et Jaeggi étaient deux amis, ce n’était pas un secret pour la jeune Danielle qui perçoit cependant que certaines conversations entre les deux hommes sont secrètes et se font dans le bureau de son père porte clause. Les deux Suisses partageant le même idéal communiste. Engagés en Espagne aux côtés des Républicains, puis dans la résistance en France pour l’un d’eux, ils continueront après-guerre à mener des affaires, continuellement surveillés par la police. Leurs téléphones et leurs appartements sont mis sur écoute, ils sont pris en filature et l’officier Max Petitpierre fait de l’excès de zèle pour donner de multiples informations qui nous semblent anodines. Son dossier livre un travail de fourmi qui s’apparente à de la délation mais « l’officier n’a fait que son travail ».

Danielle Jaeggi analyse et ausculte les arcanes oubliées de ces années de secrets, de questionnements sur leurs activités réelles.

Thiel le rouge – un agent si discret de Danielle Jaeggi
Image courtoisie Louise Productions

Dans les années 1930, les deux amis ont vingt ans et se forgent leurs premières idées politiques. Ils s’engagent pour le communisme. A Hauterive, dans le canton de Neuchâtel, le soir, Reynold Thiel et sa femme organisent des réunions politiques qui leur valent d’être surveillés par la police. Dans les années 1940, Thiel s’engage dans la Résistance en France. A la fin de la guerre, Reynold Thiel et François Jaeggi travaillent pour les communistes depuis Genève. Ils créent une entreprise qui leur permet de mener clandestinement leurs affaires. Reynold Thiel effectue alors de nombreux voyages vers la Roumanie, la Russie et la Chine. Un rapport de l’officier Jacquemet rapporte que Thiel a épousé une Juive roumaine, Stella Baculinschi, «de petite bourgeoisie très certainement pour les papiers. L’appartement du couple à Bucarest sera mis sous surveillance. Pendant son absence, nous savons que c’est Jaeggi François qui viendra journellement au bureau de la Cité numéro 15 pour le remplacer. » On découvre le témoignage naïf de la secrétaire Jaeggi qui ignorant tout des réelles activités de son patron et allait à Berne chercher des documents dans une mallette fermée qu’elle remettait à François Jaeggi qui l’attendait, soulagé, sur le quai. On apprend que Reynold Thiel est parti vivre en Roumanie sur ordre de Jean Jérôme. Danielle Jaeggi s’interroge : « Reynold savait-il que la Roumanie pratique la terreur face à ses opposants comme l’URSS ? »

En 1956, l’intervention soviétique en Hongrie marque la rupture entre François Jaeggi – dont la femme est d’origine hongroise – qui s’y oppose et Reynold Thiel. Thiel le Rouge se lance alors dans des entreprises douteuses, comme l’achat, pour éviter l’embargo, de machines auprès la désormais célèbre Crypto AG qui fournissait des machins à crypter des messages secrets. Il est arrêté le 28 avril 1958, non loin de l’Ambassade de Chine à Berne, à laquelle il devait remettre deux machines de cryptage. Le Ministère public de la Confédération enquête, il est jugé dans un procès public. On découvre que Noldi négociait avec Oerlikon Bührle pour des ventes d’armes avec un officier de l’armée égyptienne, un certain  Anouar el-Sadate mais ces ventes ne se feront pas. « En touchant au commerce des armes, Thiel a franchi la ligne rouge. »

Quand Danielle Jaeggi lit la une de La Tribune de Genève qui titre : « L’affaire de l’embargo : un médecin genevoise sur liste noire », elle comprend qu’il s’agit de son père. Thiel disparaît le 4 septembre 1963 dans le crash de l’avion de Swissair.

François Jaeggi écrit au sujet de la  mort de Noldi :

« Aujourd’hui Noldi est mort. Perte irréparable d’un ami merveilleux qui m’a emmené dans son courage et sa générosité plus loin et moins seul que je ne le fus jamais. »

Le documentaire de Danielle Jaeggi nous rafraîchit la mémoire sur les méthodes utilisées dans la terre neutre d’Helvétie – les fameuses fiches, la complaisance face aux fonds juifs en déshérence, Crypto AG, entre autres. Un documentaire passionnant et qui peut édifier les sectateurs qui ignorent ces pages sombres de l’historie nationale !

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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