Un film-essai réalisé par Asteris Kutulas sur le célèbre compositeur grec Míkis Theodorákis sort en Allemagne : Dance Fight Love Die – With Mikis on the Road

Míkis Theodorákis est surtout connu du grand public à l’international pour ses musiques de films comme Zorba le Grec, Z, Serpico, entre autres et pour ses luttes politiques, particulièrement celle contre la Dictature des colonels (1967-1974). Mais Míkis Theodorákis est un véritable mythe vivant en Grèce et un des acteurs contemporains du monde musical les plus prolifique avec la composition de plus de mille mélodies, dont un certain nombre de cycles reposant sur des poèmes des plus grands auteurs helléniques – mais aussi sur des textes de Lorca et Neruda par exemple – , de chansons populaires, d’opéras…

Mikis Theodorákis & Asteris Kutulas – Berlin-Est en 1986
©Privatier

Avant d’entrer de plain-pied dans la critique de Dance Fight Love Die – With Mikis on the Road, il convient de signaler que l’écrivain et compositeur a été accusé d’antisémitisme ces dernières années, ce contre quoi il se défend avec véhémence. Cependant, un autre épisode vient, récemment, d’entacher l’aura du chantre de la liberté et de la paix, comme s’en désole la journaliste Angélique Kourounis, réalisatrice du documentaire Aube Dorée: Une affaire personnelle (2016), dans un article publié le 23 février 2018 dans la Libre Belgique :

« l’artiste qui était le symbole de cette Grèce qui résiste (…) se retrouve adulé par les admirateurs de cette dictature des Colonels, le parti néo nazi grec Aube Dorée, pour avoir pris la tête de la manifestation nationaliste opposée à tout compromis [sur le nom de] l’ex-république yougoslave de Macédoine ».

Un nouveau cas d’étude sur la sempiternelle question « peut-on séparer l’œuvre de la vie de l’artiste ? », peut-être, mais ce n’est pas aujourd’hui que nous répondrons à cette question puisque ici l’œuvre et l’engagement de vie de l’artiste de nonante-trois ans sont foncièrement liés – Dance Fight Love Die en est une sorte de flagrance, même si sa ligne de vie marque une grosse fracture en la matière dans son dernier segment…

Dance Fight Love Die – With Mikis on the Road

Quel drôle de film que cette odyssée dans le sillage de Theodorákis. Ce projet cinématographique atypique semble avoir été un immense chantier Work in Progress, puisqu’une première version d’assemblage des archives date de 2014 : elle durait 4 heures et a été présentée aux acteurs et techniciens qui se sont lancés dans cette aventure sur cette base extravagante. Bien leur en a pris, le résultat de 90 minutes est hypnotisant !

 

Il faut dire qu’Asteris Kutulas (fondateur par ailleurs du récent festival Hellas Filmbox de Berlin) collabore depuis 1981 avec le musicien et le suit avec une caméra vidéo depuis 1987. C’est dire le matériel accumulé depuis ces trente dernières années sur quatre continents et cent lieux différents, et le travail colossal pour débroussailler ces quelques 600 heures de films, dont la qualité laissait à désirer puisque les prises n’étaient pas censées être un jour utilisées ! D’ailleurs la production de ce film met en valeur les métiers techniques du cinéma, principalement celui du DIT (technicien image) qui a dû stabiliser et travailler tout ce matériel de piètre qualité, et celui de la monteuse à laquelle il a fallu un an de labeur pour produire ce collage de séquences choisies par Ina Kutulas (co-productrice du film) qui elle-même a mis neuf mois à naviguer sur la mer d’images tournées par son mari.

Loin du documentaire, le parti pris de Kutulas est d’entrouvrir la porte dramatique du siècle politique et culturel à travers cette figure qui l’a traversé avec passion et engagement. Musique, poésie et politique sont enchevêtrées dans son œuvre et le film s’en fait le reflet. Le résultat est au départ un peu déroutant : une sorte de journal de bord composé de séquences-clips d’archives auxquelles s’entremêlent des séquences fictives en cinéma muet dans le style burlesque.

— Sandra von Ruffin & Stathis Papadopoulos – Dance Fight Love Die – With Mikis on the Road
©AstiMusic

Ici, la parole est à la musique même si parfois Mikis Theodorákis, avec pas mal d’autodérision, parle à la caméra, ou plutôt à son ami qui se trouve derrière.  Peu de mots dans ce film, si ce n’est quelques bribes de conversations qui émergent par ci par là, avec néanmoins quelque chose qui revient : Mikis Theodorákis parlant de sa fascination pour l’univers, lui venant de l’enfance et de la façon dont son père le lui racontait, qui teinte ses réflexions de misanthropie :

J’appartiens à l’infini. Quelque chose me dégoûte dans l’élément « terre », je n’aime pas celui de l’eau non plus.

L’homme détruit tout. Il est discordant. L’harmonie, je ne l’ai jamais trouvée parmi les êtres humains.

Pour lui, il n’y a qu’une seule chose qui remet un peu d’harmonie entre les êtres humains :

Quand les hommes font de la musique ensemble, ils sont égaux.

Le film pourra frustrer ceux qui attendent des informations biographiques et factuelles sur l’artiste, l’homme et son parcours ; il s’adresse plutôt à ceux qui sont prêts à se laisser aller dans cette inspiration-expiration du siècle et à coller les fragments de cette mosaïque d’impressions au patchwork de son propre ressenti de la vie et de ses connaissances de l’Histoire, à se laisser guider par l’esprit de la musique qui fait écho à l’esprit du siècle.

Pour Asteris Kutulas,

Sa musique reflète le siècle tragique dont Theodorákis est le témoin, mais elle aide également à retrouver l’espoir.

Il ajoute :

Avec Mikis, on est toujours dans une vie énergisée par l’art !

L’ossature de cette expérimentation est basée sur les tragédies lyriques de Theodorákis que sont les opéras Medea et Antigone et la partie fictive sert de partie comique. En effet, comme le rappelle Kutulas,

dans l’antiquité, les représentations étaient formées de deux tragédies et d’une comédie afin que les spectateurs ne rentrent pas abattus à la maison.

Le cinéaste a donc voulu reproduire cet effet – et même si cela est déconcertant au début, il s’avère que ces incises s’intègrent non seulement très bien aux séquences d’archives et, à la fin produisent l’effet comique escompté, mais transportent également de beaux moments de grâce, particulièrement lorsque Sandra von Ruffin capture la lumière et l’œil de la caméra. Pour l’anecdote, l’actrice est la fille de la célèbre chanteuse grecque Vicky Leandros et vice-présidente du festival du film grec de Berlin Hellas Filmbox.

Il convient donc de se laisser un peu de temps pour entrer dans le film et s’accoutumer à cette structure très coq-à-l’âne, car une fois dedans, comme dans un état de transe, on n’a plus envie que cela finisse.

D’Asteris Kutulas; avec, entre autres, Mikis Theodorakis, Sandra von Ruffin, Stathis Papadopoulos, Carlos Rodriguez; Allemagne, Grèce; 2017; 90 minutes.

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Malik Berkati

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