Cannes 2018 : condamné à se taire, Jafar Panahi continue à parler de son pays en se mettant en scène dans un road-movie bucolique et métaphorique avec Three Faces

Au cours de ces dernières années, le réalisateur iranien Jafar Panahi a élaboré une série de films à la tranquillité déconcertante présentés dans des festivals auxquels il n’a jamais été autorisé à se rendre. Three Faces, dont la première a eu lieu ce dimanche au Festival de Cannes, ne déroge à cette règle et est le dernier de ces petits tours de passe-passe cinématographiques savoureux auxquels Panahi nous a désormais habitués.

Three Faces est typique de la pâte du réalisateur dans la mesure où ce film aux moyens modestes aborde des thématiques profondes de manière subtile et paisible mais dont les spectateurs ressentent l’urgence, brossant un portrait d’un pays de manière métaphorique par le biais d’un road-movie sinueux tant géographiquement que symboliquement.

 

Bien qu’il ait insisté sur le fait qu’il n’est pas un cinéaste politique, le 20 décembre 2010, le tribunal révolutionnaire islamique avait condamné Jafar Panahi à six ans d’incarcération et à vingt ans d’interdiction de tourner des films, le considérant comme un vecteur de la propagande contre la République islamique. Cette décision du tribunal n’a pas réussi à le faire taire: plus de sept ans plus tard, Panahi continue de mener sa guerre contre l’assimilation idéologique et défie les voix qui entendent réprimer la liberté d’expression, même pour les discours les plus paisibles et les plus anodins.

Aucune violence, en effet, dans les films de Panahi … Ni virulence ni militantisme nais des messages forts que le cinéaste transmet en douceur. Dans son dernier film, il s’amuse avec un scénario  qui joue entre la réalité et l’artifice, qui laisse les spectateurs méditer doucement sur les pressions de la société et la dichotomie entre les choses et leur apparence.

Behnaz Jafari, une actrice iranienne à succès, quitte brusquement le tournage où elle travaille après avoir reçu un message vidéo troublant, une vidéo qui ouvre d’ailleurs le film. Cette vidéo montre Marziyeh Rezaieh, une jeune femme rurale kurdo-iranienne. Marziyeh décrit ses aspirations à devenir actrice, déplore la résistance de sa famille et de sa communauté à accepter  ses ambitions artistiques, et exprime sa déception face à la difficulté de percer en tant qu’actrice, alors qu’elle annonce son suicide en se filmant au-dessus d’une corde suspendue à une branche dans une caverne. Marziyeh fait allusion à des appels téléphoniques non retournés et des messages SMS qu’elle a envoyés à Behnaz dans lesquels elle a supplié pour obtenir son aide. Behnaz, qui ne s’en souvient pas, hoche la tête et reste éveillée jusque tard dans la nuit à chercher dans son téléphone, en vain, le moindre signe de ces supplications.

Bien qu’ils soupçonnent que les images du suicide de Marziyeh soient fausses (Jafar et elle se sont renseignées auprès de morgues locales qui n’ont aucune piste), Behnaz est néanmoins convaincue qu’elle ne peut être artistiquement efficace au travail tant que cette image la hante. Jafar et elle décident alors de se rendre dans le village d’origine de Marziyeh, dans une zone rurale où les gens parlent turc, à la recherche de réponses. En arrivant dans ce village conservateur, la majorité des villageois de tous âges, reconnaissent l’actrice de série télévisée qu’ils regardent religieusement, et ils l’accueillent à bras ouverts et hospitalité. Les villageois savent que Marziyeh n’a pas été vue depuis trois jours mais la plupart d’entre eux ne voient pas cela comme un motif suffisant d’inquiétude, sauf pour sa famille. Behnaz écoute les habitants décrire leur frustration et leur mépris pour les ambitions artistiques de Marziyeh: ils la voient comme une idiote, «vide d’esprit», une saltimbanque. Marziyeh n’est pas la seule dans leur ville à avoir ressenti un reproche pour sa passion pour le jeu et le divertissement: Shahrzad. Avec Behnaz et Marziyeh – bien que toujours hors écran – elle est le troisième visage du titre, formant ainsi trois générations d’actrices.

— Behnaz Jafari et Jafar Panahi – 3 Faces (Se Rokh)
© Memento Films

Avec le réalisateur russe Kirill Serebrennikov (Leto, critique j:mag), un critique du régime de Poutine qui est assigné à résidence pour des raisons politiques, Panahi est l’un des deux principaux cinéastes qui ont été empêchés de se rendre au festival par leur pays d’origine. Son actrice a d’ailleurs fait la montée des marches seule. Officiellement interdit de faire des films, Panahi semble même vivre ces mesures comme un stimulus d’inspiration puisqu’il a outrepassé ce décret qu’il a ignoré à quatre reprises.

Le premier film réalisé post condamnation a été ironiquement intitulé This Is Not a Film (présenté à la Berlinale 2011), dans lequel le cinéaste était assis dans son appartement et décrivait le film qu’il aurait fait s’il avait été autorisé à le faire. Le second, Closed Curtain (présenté à la Berlinale 2013 et qui avait gagné l’Ours d’argent Prix pour le meilleur scénariocritique j:mag), était un miroir de type funhouse, situé à l’intérieur d’une maison de plage où un scénariste garde les rideaux tirés pour éviter la détection. Et le troisième, Taxi (en compétition à la Berlinale 2015, critique j:mag, avec à la clé l’Ours d’or), était un film au ton ironique et exceptionnel qui a permis à Panahi de simplement conduire un taxi à travers Téhéran et d’avoir des conversations avec ses passagers sur l’état de la vie dans le pays.

Ici, aussi, sous le prétexte de partir rechercher cette jeune désespérée à l’idée de ne pas pouvoir devenir actrice, Panahi prend sa voiture, accompagne par la célèbre actrice, ce qui lui permet de filmer les visages en gros plans, très expressifs et la vue, depuis le tableau de bord de la voiture, à travers la vitre sur les route, les villageois qui viennent les saluer et les interroger par la fenêtre abaissée. Par ce truchement, Panahi peut observer le pays, ses caractéristiques et ses failles, et poser des questions essentielles tout en les posant à l’actrice qui l’accompagne, assise avec lui dans l’habitacle. Les spectateurs comprennent la portée de ces questions qui se réfèrent, certes, à la jeune villageoise, mais aussi au pays tout entier.

— Behnaz Jafari – 3 Faces (Se Rokh)
© Memento Films

On a l’impression que Three Faces est chargé de significations doubles qui ne seront pas immédiatement comprises par des spectateurs occidentaux, mais n’altèrent pas l’expérience. Certaines des idées que développe Panahi montrent comment la société patriarcale résiste et punit les ambitions d’une femme à travers l’agacement des villageois envers Marziyeh, et comment ils voient son désir d’être éduquée (au conservatoire de Téhéran) comme quelque chose de «déshonorant». De la même manière, des règles rigides, élaborées par les hommes du village, briment la volonté de Marziyeh d’élargir la route pour permettre le passage de deux véhicules à la fois, parce que ce n’est pas un travail de femme, même si l’effort peut être collectif. Elle est critiquée pour une vélléité  de comportement que les villageois jugent impropre et frivole. En ce sens, Jafar Panahi propose une tableau sociologique élaboré par touches progressives et subtiles qui permettent de cerner les diktats archaïques qui cantonnent les jeunes et les femmes dans l’impossibilité de s’émanciper et de choisir leur chemin de vie.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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