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VdR2026 – Du soleil et du plomb de Jérôme le Maire : Le mirage de l’énergie verte à l’épreuve du réel. Rencontre

Dans le désert marocain, quelque part entre deux mondes que tout oppose et qu’un simple grillage sépare désormais, un berger regarde passer des camions. De l’autre côté de la clôture, ses moutons. De ce côté-ci, l’avenir énergétique du continent. Ce plan, dont Jérôme le Maire tire toute la puissance évocatrice sans jamais forcer le trait, résume à lui seul la tension irrésolue qui parcourt son documentaire Du soleil et du plomb : deux mondes côte à côte, et pourtant à des années-lumière l’un de l’autre.

Du soleil et du plomb de Jérôme le Maire
© Jérôme le Maire

Le cinéaste belge s’est immiscé sur plusieurs années dans la vie de la tribu berbère des Aït Merghat, établie de longue date sur ce plateau désertique où paissent les troupeaux depuis des millénaires. C’est là que surgit, d’abord à la télévision – le film fait un usage remarquable des médias comme chambre d’écho du monde extérieur –, l’annonce d’un projet colossal de centrale d’énergie renouvelable. Puis viennent les explosions, les engins, la poussière, et enfin cette clôture qui tranche les parcours séculaires du pastoralisme comme on couperait une phrase en deux. Ce que le film documente avec une lucidité troublante, c’est moins la brutalité du chantier que la lenteur sourde avec laquelle une communauté se voit expropriée de son propre espace de vie – sans violence déclarée, sans décision visible, par la simple logique du fait accompli.

Le paradoxe est vertigineux, et le Maire ne se prive pas de le laisser résonner. L’énergie « verte », censée incarner une rupture avec les modèles extractivistes du passé, reproduit ici, à l’identique, les dynamiques coloniales qu’elle prétend dépasser. Les terres dont certains membres de la tribu détiennent des titres de propriété – des titres antérieurs à la colonisation, qui les avait déjà une première fois déplacés – redeviennent un terrain de jeu pour d’autres intérêts. La question foncière, effleurée à travers une émission de radio que capte le film, n’est jamais tranchée. Elle demeure en suspens, comme beaucoup de choses dans ce documentaire qui préfère l’ellipse à la démonstration.

Car c’est là l’un des partis pris formels les plus convaincants de Du soleil et du plomb : ne jamais frontaliser. Le cinéaste opère par décentrement, laisse les conversations venir, capte les contradictions sans les arbitrer. Des travailleurs du chantier se réjouissent du développement économique que le projet apporte à la région – emplois pour les jeunes, nouvelles infrastructures, désenclavement. En face, des bergers constatent que l’accès à l’eau est coupé, que les passages pour les troupeaux ont été réaménagés en tunnels étroits, que leur mode de vie s’effrite non par décision mais par érosion. Le film n’oppose pas des bons à des méchants ; il documente une collision de rationalités, chacune cohérente en son propre système, incompatibles dans la réalité.

La métaphore du Far West s’impose d’elle-même, et le Maire l’assume pleinement dans la structure narrative de son récit. Car à la ruée vers l’or « vert » répond une autre ruée, plus ancienne et plus sauvage : celle vers le plomb. Une mine artisanale et clandestine, vestige de la présence coloniale française, exploitée dans des conditions précaires, attire désormais hommes et femmes de la tribu, qui brisent le minerai à la main pour en extraire une maigre subsistance. « On n’a que du soleil et du plomb ici », lâche l’un d’eux, et cette phrase – qui donne son titre au film – résonne comme une sentence. Le prix du plomb s’effondre, les tensions entre les chercheurs de minerai montent, les bagarres éclatent. Même schéma, autre siècle.

Le film se referme sur une image qui refuse de clore l’histoire : un homme à moto, son fils derrière lui, disparaît sur une route bordée de pylônes et d’éoliennes, dans une chaleur si dense qu’elle fait onduler l’asphalte en mirages successifs. Cette fata morgana finale n’est pas une pirouette esthétique ; elle est la juste métaphore d’un horizon que l’on cherche sans jamais pouvoir l’atteindre tout à fait. L’école est là, à une heure de route. Elle promet quelque chose. Mais un autre berger a déjà dit que la route, les cartables offerts à la rentrée, le triporteur pour chercher l’eau, c’est « un pot de miel pour attirer les abeilles » – et mieux les faire partir ensuite.

Jérôme le Maire ne prétend pas résoudre ces contradictions. Il les filme, les habite, les laisse vivre dans toute leur complexité. C’est peut-être là son geste le plus politique : refuser de consoler, de conclure, de distribuer les rôles. Du soleil et du plomb est une fable sans morale apaisante, un documentaire qui prend au sérieux à la fois l’urgence climatique et le prix humain de ses solutions. En cela, il pose une question que nous préférons souvent esquiver : pour qui, exactement, l’avenir est-il renouvelable ?

— Jérôme le Maire
© Clin d’Oeil/Iota

Rencontre avec Jérôme le Maire aux Visions du Réel 2026 où le film a été sélectionné dans la Compétition internationale :

Visuellement, vous parvenez à projeter un contraste saisissant entre le projet high-tech que l’on voit à la télé et les conditions de vie de cette tribu. Ce contraste était-il un point essentiel que vous vouliez montrer ?

Pour chaque film, je cherche un moment donné à déterminer depuis quel endroit je vais me placer, quel point de vue j’adopte. Ici, ce point de vue était résolument celui des nomades et des villageois·es. Je l’ai d’ailleurs dit clairement à plusieurs reprises aux représentants de la Moroccan Agency for Sustainable Energy et de Mazen : si vous voulez apparaître dans le film, sachez qu’il se construit autour des quatre points cardinaux de la centrale. Concrètement, cela signifiait filmer d’abord le désert et les tentes nomades dans ce périmètre, puis observer, depuis ce point de vue précis, comment les choses allaient évoluer.

Au fil du temps, je suis entré pleinement dans leur regard sur le monde. Il y a un écart considérable entre ce que l’on présente à la télévision et la réalité des spectateurs qui le regardent. C’est pourquoi l’introduction du film est si importante : il s’agit de rester avec ces gens, à cet endroit. La construction a d’abord débuté par l’érection d’une tour pour diffuser la 4G et les ondes télévisées – un moyen de communiquer aux habitants ce qui allait se passer. Ensuite, on leur montre ce que nous, spectateurs de festival, associons à l’énergie renouvelable : des trains, l’intelligence artificielle, une technologie très impressionnante. Mais vue depuis ce désert, cette technologie prend une tout autre dimension. On réalise que ces gens regardent des images d’intelligence artificielle présentée sous son meilleur jour alors qu’ils doivent parcourir cinq kilomètres pour aller chercher de l’eau. Et quand on leur annonce que ces vastes espaces africains vont devenir un territoire durable, eux sortent de leur tente pour s’occuper de leurs moutons.

Le film est conçu pour se placer au cœur de ce décalage et nous amener, nous qui consommons de l’énergie, à réfléchir à ce que signifient réellement les mots « énergie propre », « green energy » et « durable ». Ce qui s’installe durablement dans le film, ce sont davantage les conséquences de l’énergie que l’énergie elle-même.

Le film a été tourné sur plusieurs années, et le travail sur les ellipses est remarquablement maîtrisé – si naturel dans le montage qu’on pourrait presque croire à une continuité. Par ailleurs, il n’y a jamais de narration frontale : vous n’expliquez pas, vous montrez, à travers les sons de la radio, de la télévision, les conversations. Aviez-vous cette structure dès le départ ?

Dès le départ, j’avais ce dispositif cinématographique : le cinéma direct. Pas d’interviews, pas d’informations données directement. L’idée est de suivre des choses très petites, à hauteur humaine. Le seul élément un peu emphatique, c’est le discours télévisé – mais ce n’est pas le mien, je le reprends tel quel, et il prend justement une importance particulière au milieu du désert : une tour surgit physiquement dans le paysage, accompagnée d’un discours tonitruant sur l’énergie verte et l’avenir radieux. Puis on revient à hauteur de tente, aux petits détails signifiants. Quand on voit Hamid, un matin sans sourire, regarder un scarabée, avec la barrière nouvellement construite devant chez lui – les bulldozers ont retourné le terrain et lui ont ôté sa liberté de mouvement. L’objectif n’était pas de raconter des faits, mais de rendre immédiatement perceptibles les sensations des personnages face à ce qui s’impose à eux.

Mais les conversations, par exemple celles à deux ou à trois, elles ne sont pas prises sur le vif ?

Si, elles le sont entièrement. Quand vous voyez une conversation de trois minutes, il m’arrive de rester une demi-journée avec eux et de filmer des fragments que je reconstitue ensuite. C’est toute la technique du cinéma direct.

J’avais choisi de travailler en petit comité : moi à la caméra, ma femme ou ma fille comme assistante, et une ingénieure du son parlant la langue. Quand on se retrouve dans l’intimité de ces nomades, si on veut qu’ils et elles soient naturel·les et non intimidé·es, le dispositif doit être organique et simple. Il m’arrive, pour obtenir un regard, de laisser tourner la caméra, de passer de l’autre côté, d’appeler quelqu’un : il regarde dans cette direction, et j’ai mon contre-champ. J’utilise en somme un découpage quasi fictionnel, mis en place par une technique de cinéma direct – une méthode que je peaufine depuis des années. Ici, je l’ai poussée très loin. Je voulais raconter quelque chose qui ressemble à de la fiction, à un western, mais un western à la lutte silencieuse, à l’opposition douce et sensible. Je propose une autre histoire sur cette réalité, une histoire qui colle de moins en moins avec le récit dominant selon lequel l’énergie verte est propre et sans conséquences.

En parlant de réalité, ce projet, est-il privé ou public ?

C’est un partenariat public-privé.

Est-ce qu’il y a eu une forme de manipulation au départ ? On voit des passages aménagés pour les moutons au début du projet, puis qui se ferment progressivement…

Oui, clairement. Ce type de grand projet intègre toujours une cellule de développement local, dotée d’un budget spécifique. Cette cellule a pour fonction à la fois de convaincre les populations et de les aider à accepter le projet en leur offrant des compensations et en soutenant leur adaptation. C’est la même logique que chez nous lors de la construction d’une autoroute ou d’un aéroport – il faut ménager les riverain·es. Mais ici, au milieu du désert, cela se passe de façon très organique.

Les chefs d’équipe des sous-traitants connaissent bien le terrain. Ils ont d’abord engagé les nomades comme creuseurs, gardiens ou poseurs de barrières. Ils ont laissé quelques passages ouverts, qu’ils ont fermés progressivement, laissant les gens comprendre d’eux-mêmes qu’ils n’étaient plus les bienvenus, plutôt que de leur signifier une interdiction frontale. C’est exactement la même logique que le greenwashing : on part sur du vert, on proclame que c’est 100 % propre et sans conséquences, mais ce n’est pas la réalité. Le conflit est plus sourd, plus lent. En restant suffisamment longtemps sur place, on voit que les gens finissent par partir et qu’Aziz devient mineur clandestin. Le mouvement est moins brusque, mais quand on rapproche des images à huit ans d’écart, ce qui s’est passé devient évident.

Le film n’est pas une sentence – c’est une étape. J’ai observé ceci sur une certaine durée. Il y en aura d’autres que je n’observerai peut-être pas.

— Membres de la tribu Aït Meghrad – Du soleil et du plomb
© Jérôme le Maire

Filmer des infrastructures en construction et des travailleurs dans ce contexte et obtenir les autorisations a-t-il été compliqué ?

Disons que ça a pris du temps, sans être spécialement compliqué. Avec les nomades, il faut établir un lien d’une certaine façon. J’y vais avec ma femme, mes filles, et avec sincérité. Côté institutionnel, je me rends à Rabat en costume, avec des connexions venues d’en haut – un ambassadeur, un président d’EDF Renouvelables. Les autorisations s’obtiennent avec de la franchise et de la directivité.

Quand j’ai rencontré la ministre de la Transition énergétique, je lui ai dit que nous partagions la même préoccupation : elle organisait justement les assises de l’énergie renouvelable au Maroc et avait parcouru les provinces pour recueillir les attentes des populations en compensation de tout ce que le projet allait leur prendre – terres, eau, sous-sol. Je lui ai dit que mon film portait précisément sur cette question : comment entrer en contact avec les gens, quelles compensations envisager, comment réconcilier les deux mondes.

La fin du film est très ouverte. On voit cette scène du personnage sur la moto, qui part sur la route dans une sorte de fata morgana très vacillante…

Exactement. Je laisse ce plan durer très longtemps pour donner le temps de réfléchir. Les premières secondes, on absorbe ce que dit l’image. Puis, quand la durée s’étire, le spectateur comprend qu’il n’y aura pas de réponse – c’est à lui de voir.

Le son est important à ce moment : on sent une fournaise. On sait que ce garçon part vers l’école, que son père s’est saigné pour acheter cette moto – Saïd a compris dans quel monde il était convié et s’y est adapté. Aziz, lui, est tombé dans la mine, et on espère qu’il en ressortira un jour. Asso tient la main de Hamid et semble trouver son chemin. Tout devrait aller bien – et pourtant, l’endroit vers lequel ils se dirigent est un territoire abîmé, brûlant, desséché. C’est un peu le monde dans lequel nous sommes, un monde où la chaleur distord l’horizon. Chaque fois que je regarde ce plan, je me demande : vers où va-t-il ?

Ce projet promet aussi une école pour les enfants. Avant le projet, ces enfants n’allaient pas à l’école ?

Non. Cette école a été construite comme compensation. Mais aussi, l’endroit où elle a été implantée est révélateur : on a vraiment été la poser au milieu de nulle part. C’est une façon de dire « c’est par là » en les éloignant un peu plus. À mon avis, cette école n’a pas vocation à durer à moins qu’un lotissement pousse autour, ce qui n’est pas le cas pour l’instant.

Les nomades veulent de l’instruction pour leurs enfants, ils comprennent que c’est nécessaire pour saisir le monde contemporain. Asso a choisi : Hamid ira à l’école, et la petite Asna aussi. Mais autour de cette école, il n’y a rien, sauf un village abandonné. Un village de la colonisation, celui-là même qui accueillait les anciens nomades réquisitionnés pour travailler dans les mines françaises. Des mines de plomb, au service de l’énergie de l’époque. On se retrouve face à une sensation de déjà-vu. L’énergie renouvelable, c’est de l’énergie, tout simplement. Une énergie que certains consomment, que d’autres produisent, et qui a un coût, souvent payé par ceux qui la produisent avec leurs mains. On peut l’appeler verte ou propre, mais ses conséquences existent et ne peuvent pas être ignorées.

D’ailleurs, le mot « colonisation » réapparaît plusieurs fois dans le film, notamment à la radio, avec notamment ces titres de propriétés et la quasi impossibilité de revendiquer ses droits…

C’est ce qui est saisissant : ce mot, je ne l’ai pas introduit moi-même. Il est arrivé par la radio. Ce n’est pas un hasard. Il s’agit réellement d’une forme de colonisation.

Sous Agadir, des milliers d’hectares sont réservés à la production d’électricité acheminée via un câble exclusif vers la Grande-Bretagne. Ici, c’est la même logique : des câbles sur des pylônes qui permettent d’envoyer l’électricité vers Midelt, vers Fès, ou vers l’Europe via différentes interconnexions. Les grand·es consommateur·ices d’énergie sont en Occident, de l’autre côté de la Méditerranée. Les terres disponibles, elles, sont au sud. Le Maroc met ses territoires à disposition de ces consommateur·ices, tout en ayant pour objectif d’électrifier l’Afrique. Des centrales comme celle-ci, il s’agit d’en construire des milliers. C’est là que le paradoxe du terme « durable » me pose véritablement problème : l’objectif n’est pas la sobriété, c’est d’augmenter la consommation mondiale pour vendre davantage d’énergie. Et pour cela, on prend des terres, de l’eau et des ressources dont on commence collectivement à manquer. Il est plus que temps d’établir un fléchage clair sur qui consomme cette énergie et à quoi elle est destinée.

On voit dans le film des habitant·es qui parlaient au début de développement régional et d’emplois promis. Mais à la fin, l’un d’eux se retrouve dans la mine. Qu’est-il advenu de ces promesses ?

Pendant la construction, un chantier de cette envergure peut mobiliser jusqu’à dix mille ouvriers. Une fois terminé, cinquante personnes suffisent à gérer la centrale : des gardiens, des techniciens chargés de nettoyer les panneaux solaires. Tout est automatisé. L’emploi massif ne suit donc pas.

Ce qui suit en revanche, c’est la consommation. Les gens seront connectés, ils auront des forfaits téléphoniques, des accès à des services. Avec les routes, ils pourront acheter de l’assurance, du fourrage pour leurs moutons. L’essence pour le triporteur de Saïd – ce qui était autrefois un animal se nourrissant seul dans le désert – doit maintenant être payée, donc gagnée. Tout va se monétiser. La sphère économique va prendre sa place. Ce n’est pas une amélioration des conditions de vie telle qu’elle avait été promise : c’est un bouleversement des modes de subsistance.

Le contraste est saisissant : avant, il y avait les familles pastorales avec le partage des tâches femmes/hommes, le berger qui s’occupe du troupeau, sa femme allait chercher l’eau, il y avait les bidons, l’âne, les enfants. Et maintenant, cela se transforme en famille qui travaille la mine avec les hommes qui creusent et les femmes qui cassent les cailloux. On n’a pas l’impression d’un progrès…

Ils ont clairement perdu en autonomie. Avant, ils trouvaient directement leurs moyens de subsistance. Maintenant, ils doivent travailler pour de l’argent afin de payer ce qu’ils consommaient autrefois librement. Le nomade n’est pas dans une logique d’accumulation, il est dans une logique de mobilité, d’avancement. Et là, pour le moment, il est entravé. C’est un moment de bouleversement profond. Mais j’espère que le film aura un impact : que les autorités et le public prendront conscience de la situation et se demanderont comment accueillir ces gens dans notre monde plutôt que de les laisser pour compte.

Ne pensez-vous pas que c’est aussi une façon de sédentariser de force des populations que l’on n’a pas vraiment envie de laisser nomades, ce processus n’est pas une particularité de cette région, il suffit de voir comme en Europe avec les gens du voyage ?

Bien sûr. L’objectif a toujours été d’administrer. C’est exactement ce que faisait la colonisation, la « pacification » des tribus berbères, qui ne se battaient pas entre elles de façon particulière. La tribu des Aït Merghad, dont font partie Aziz, Asso et Saïd, s’est installée dans cette région dans les années 1930 : les Français leur ont proposé de s’y établir à condition de les aider à contenir la tribu voisine, les Aït Haddidou, de l’autre côté de la montagne. Le véritable objectif était de protéger les mines de plomb.

L’idée aujourd’hui est la même : que ces gens aient un passeport, une résidence fixe, un compte en banque, une assurance, un niveau de consommation. Celles et ceux qui échappent aux mailles du filet sont toujours plus difficiles à administrer. L’école et la langue française participent de cette même logique : que chacun soit à sa place, dans le système. C’est d’une pierre deux coups.

Du soleil et du plomb de Jérôme le Maire
© Jérôme le Maire

La question de l’eau est aussi très présente. Est-ce que ce projet aggrave la situation hydrique ?

De toute façon, la construction nécessite d’énormes quantités d’eau. Il y a un barrage dans le secteur, mais de faible capacité. Il y a eu une sécheresse importante – heureusement suivie, ces deux dernières années, de précipitations. Mais à un moment, il n’y avait plus d’eau du tout, ce qui posait même des problèmes à la construction. La zone étant maintenant inaccessible, l’eau est réservée au chantier. Et une fois la centrale opérationnelle, elle sera en grande partie utilisée pour le nettoyage des panneaux solaires car ce type d’installation en consomme beaucoup.

Pour ces enfants qui vont à cette petite école : qu’est-ce qui les attend après ?

C’est là que les vraies difficultés commencent. Cette école les mène jusqu’à douze, treize, quatorze ans. Après, il faut les envoyer en ville, à quarante kilomètres. Soit ils sont en internat, ce qui implique d’avoir été repéré·e par un·e enseignant·e qui transmettra un dossier, soit il faut déjà avoir de la famille sur place. Dans tous les cas, c’est l’exode rural.

Et cet exode, les nomades eux-mêmes y aspirent de plus en plus, à partir du moment où ils sont connectés à Internet et à la télévision. Toutes les images qu’ils reçoivent convergent vers le même message : c’est là-bas que ça se passe. Aucun film ne célèbre la vie nomade ou l’agriculture. Tout oriente vers le tertiaire, vers la ville. Et la ville les attend : dans le sud du Maroc, partout, des lotissements sortent de terre à l’entrée et à la sortie de chaque agglomération. Entre 2017 et 2025, sur cette route que j’ai parcourue de nombreuses fois, j’ai vu ces quartiers pousser, les maisons apparaître les unes après les autres, puis les commerces s’installer.

Ces populations vivent en temps réel l’exode rural que nous avons connu dans les années 1960. Tout est planifié. Mais dans quelles conditions vont-ils vivre en ville, par rapport à l’autonomie qu’ils avaient, par rapport à la sobriété qu’ils pratiquaient ? Je pense qu’il n’y a pas beaucoup d’acteurs qui ont intérêt à ce qu’ils restent sobres dans leur consommation d’énergie. Le mouvement va dans l’autre sens. Ce n’est pas un plan durable à mes yeux, mais c’est celui qui est en marche.

C’est un phénomène qu’on observe partout en Afrique, ces villes immenses, cette déconnexion totale d’avec les racines.

Vous pointez quelque chose d’absolument réel et profondément problématique : le fait de couper les jambes de l’agriculture, de déraciner des populations. Dans l’énergie renouvelable, il y a pourtant le mot « renouveau ». Et je trouve étrange – et c’est ce que je pointe discrètement dans le film – que la façon dont on opère soit à l’exact opposé de ce renouveau. On est en train d’annihiler des écosystèmes millénaires qui recèlent des savoirs, des modes de fonctionnement et des valeurs fondamentales – la sobriété, le partage, la solidarité – comme s’ils ne comptaient pour rien. Détruire cela en prétendant incarner un renouveau, je trouve ça profondément contradictoire.

Dans votre film, vous ne n’expliquez pas ce que l’on voit. Vous faites confiance à votre sujet, à vos protagonistes et à vos spectateur·ices…

Nous avons beaucoup d’informations à notre disposition, et quand on voit des éléments s’articuler les uns par rapport aux autres, on est capable de faire des rapprochements, de se positionner, sans qu’on nous impose un choix binaire. Le film est en constant mouvement et en constant paradoxe. À chaque fois qu’on croit avancer vers quelque chose, une petite scène – un animal, un échange entre deux personnes – déplace le regard. La mère qui dit à sa fille de prendre le couteau et d’apprendre à découper la viande, c’est tout un savoir-faire, toute une culture, une manière d’apprendre. Quand on les voit ensuite à l’école, on est capable, sans qu’on nous le dise, de se demander ce que signifie abandonner une façon d’apprendre pour en adopter une autre.

La séquence dans la mine nous prend complètement par surprise…

Moi aussi ! Je n’aurais pas osé l’inventer. Pour moi, filmer ce basculement soulevait une question étrange : est-ce que je filme un film sur le passé – le pastoralisme, les terres collectives – ou un film d’anticipation post-apocalyptique montrant comment des êtres humains ont finalement dû survivre dans des déserts arides ? Quand les personnages regardent à la télévision des images d’intelligence artificielle et de trains à grande vitesse, leur regard semble dire : « Mais de quelle planète nous parle-t-on ? » Ce désert se situe quelque part entre le passé le plus archaïque et le futur le plus incertain. Ce glissement de l’espace-temps, j’ai essayé d’en faire quelque chose cinématographiquement.

de Jérôme Le Maire ; avec Hamid, Hasna, Hassein, Fatima et Asso El Hammous; Salem, Hanan et Said Oulghazi; Rachid, Heno et Aziz Oulghazi; Tante Itto, Moha Ouasso, Staf et Fadma Oulghazi; Belgique, France, Maroc; 2026; 92 minutes.

Malik Berkati, Nyon

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Malik Berkati

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