PFC’E 2021 – Gaza de Garry Keane et Andrew McConnell : plongée dans le tissu humain de l’enclave-prison de la bande de Gaza

Gaza, une petite bande de terre (41 kilomètres de long et entre 6 et 12 kilomètres de largeur), qualifiée depuis son blocus en 2007 de « la plus grande prison à ciel ouvert du monde », où s’entassent 2 millions de Palestinien.nes entre Israël, l’Égypte et la mer Méditerranée, qui revient au devant de l’actualité au rythme des guerres qu’elle subit, avant de retourner dans un recoin de l’esprit de la « communauté internationale » – comme l’on dit –, qui s’empresse de l’oublier jusqu’aux prochains faits de guerre. Garry Keane et Andrew McConnell portent avec ce documentaire un regard très cinématographique, une esthétique époustouflante et un montage parfaitement assumé dans son intention scénaristique d’entraîner le public au plus près de la vie inconcevable des Gazaoui.es.

— Karma – Gaza de Garry Keane et Andrew McConnell
Image courtoisie Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

À travers le portrait d’individus aussi différents qu’un chauffeur de taxi, une jeune violoncelliste, le directeur du théâtre de Gaza ou un garçon de 14 ans, les cinéastes irlandais composent le tableau d’une société qui n’est plus réduite à son image de violence ; ils exposent un contexte humain par immersion, et non pas simplement géo-politico-militaire, au chaos permanent dans laquelle la population vit et, surtout, leur donne un visage et leur laisse la parole. Comme un leitmotiv, chaque protagoniste formule son besoin de s’exprimer et son besoin de normalité.

Comment vivre normalement lorsque l’on est en état de siège permanent ? Ce qui paraît inimaginable est le quotidien des Gazaoui.es qui possèdent une énergie invraisemblable de vie et de résistance aux souffrances, aux conflits, à l’incertitude permanent.es qui jalonnent leurs vies aussi différenciées socialement et culturellement que les nôtres.

Nous rencontrons tout d’abord Ahmed, 14 ans, dont le père a trois femmes avec lesquelles il a eu une trentaine d’enfants. Tout le monde vit dans une maison de trois pièces ; la promiscuité est telle que certains garçons de la famille, dont Ahmed, préfèrent dormir sur la plage. Son rêve : avoir un bateau de pêche avec ses frères et cousins et en être le capitaine. Mais le rêve se heurte tous les jours au blocus israélien qui empêche les bateaux d’aller plus loin que 3 milles marins (environ 5, kilomètres) au moment du tournage – depuis les pêcheurs de l’enclave peuvent aller jusqu’à 12 milles nautiques. La pêche se fait donc dans les eaux les moins poissonneuses et les plus polluées de l’enclave. Ahmed :

« Dans la mer il n’y a rien, des jours on ne mange que du sel. »

Gaza de Garry Keane et Andrew McConnell
Image courtoisie Palestine Filmer C’est Exister (PFC’E)

À l’autre bout du spectre de la société gazaouie, on découvre Karma et sa famille, une jeune violoncelliste issue de la bourgeoisie palestinienne. Elle aussi à un rêve, partir, être heureuse, créative et pouvoir s’exprimer à travers la musique en devenant musicienne professionnelle.

« Quand je vois comment vivent les adolescents ailleurs, c’est injuste. »

Le taxieur, qui permet aux cinéastes de montrer la ville et d’autres personnages qui entrent dans son taxi,  insiste, comme un des protagonistes du documentaire The Journey of the Others sur le Théâtre de la Liberté de Jénine, sur le fait que la plupart des gens sont des gens ordinaires qui veulent juste vivre leur vie en paix comme tout le monde. Mais comment vivre normalement, quand la norme ce sont des restrictions permanentes avec un blocus qui touche tous les pans du quotidien comme les coupures d’électricité, les problèmes d’approvisionnement en eau, en médicaments, en pièces détachées, ne pas pouvoir pêcher au-delà des 3 milles sous peine de se faire arraisonner et emprisonner ? Lorsqu’une famille retrouve, après deux ans de prison, un de ces membres arrêté pour avoir dépassé la zone de restriction, il est accueilli par tout le voisinage comme un héros, car oui, simplement aller pêcher pour subvenir à ces besoins de base devient un acte de résistance… Comme le dit le chauffeur de taxi :

« Ici on est comme dans une voiture avec les pneus crevés : on ne peut ni avancer, ni reculer. »

Gaza ne nous épargne pas les moments de violence, les manifestations des jeunes face à la barrière de sécurité, munis de pneus en feu, de pierres, face aux tirs israéliens. La caméra d’Andrew McConnell nous plonge dans le bruit, la fureur et le chaos de ces situations où ces jeunes apparaissent  blessés, mutilés, en colère, désespérés. Quels sont leurs autres moyens d’expression ? Comment peuvent-ils crier au monde leur détresse ? Un jeune homme touché par des balles israéliennes à 16 ans, qui l’ont laissé handicapé, a trouvé le rap pour porter sa voix :

« Les pensées et les mots sont plus forts que les balles. Cela me donne une voix ».

Les cinéastes prennent le soin de ne pas idéaliser les choses, le Hamas est critiqué par des hommes dans un café qui pensent que le parti est un facteur de division du peuple palestinien, la mère de Karma se souvient d’un temps où elle pouvait aller à la plage en maillot de bain. Mais lorsque la guerre éclate à nouveau en 2018, toutes et tous sont logé.es à la même enseigne – à la merci des bombardements israéliens sur l’enclave. Des scènes angoissantes défilent, bombardements, panique, des blessé.es que l’on extirpe des décombres, des gens qui cherchent frénétiquement leurs proches, des enfants qui crient de douleurs sur des brancards, les pleurs, les morts, les mères qui hurlent le chagrin de leurs enfants morts, les gens qui fuient, encore une fois, leur habitations détruites, mais pour aller où?, se réfugier où?

Gaza est une mise en condition des sentiments qui pourraient nous traverser si nous nous trouvions captif.ve.s de cette vie sous cloche avec d’un côté les bruits tantôt sourds tantôt stridents de la guerre, des bombardements, des sirènes d’ambulances, des cris et des pleurs, de l’autre ceux de la vie, des enfants qui jouent, des fêtes, des mariages, de Karma qui joue de son violoncelle. Les images du paysage pollué, désolé, détruit renvoient aux états intérieurs des protagonistes qui pourtant remettent à chaque fois l’ouvrage sur le métier et (se) reconstruisent.

De Garry Keane et Andrew McConnell; Irlande, Canada, Allemagne, Palestine occupée; 2019; 92 min.

À voir à Genève, à l’occasion des Rencontres cinématographiques Palestine Filmer C’est Exister, le jeudi 2 décembre 2021 aux Cinémas du Grütli.

Malik Berkati

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