Cannes 2018 : « Todos lo saben », le thriller ibérique du cinéaste iranien Asghar Farhadi ouvre la 71ème édition du Festival de Cannes

Le cinéaste iranien Asghar Farhadi – deux fois lauréat d’un Oscar du meilleur film parlé en langue étrangère – a choisi de tourner son dernier opus en Espagne et en espagnol, avec une distribution haut de gamme : Javier Bardem, sa femme à la ville Penelope Cruz et Ricardo Darín, l’acteur argentin le plus connu sur les écrans internationaux.

La présidente du jury, Cate Blanchett, et un invité de luxe, Martin Scorsese, ont ouvert la 71ème édition du Festival de Cannes, provoquant un éclat général, vu la différence de tailles cocasse, quand ils ont annoncé, côte à côte, l’ouverture de cette 71ème édition. Le maître de cérémonie, Édouard Baer, s’est livré à un exercice de style truculent et au langage fleuri, tout en cabotinant durant les cinquante minutes de présentation, lançant quelques pics bien senties à Thierry Frémaux qui, comme à l’accoutumée, attire toute la lumière des projecteurs sur lui.

Projeté dans la Salle Lumière en gala d’ouverture pour les heureux élus et le parterre de stars, dont Anna Karina à plusieurs reprises saluée et applaudie, le film d’ Asghar Farhadi, qui concourt dans la compétition pour la Palme d’Or, était aussi projeté dans la salle Debussy pour la presse, du moins pour les journalistes qui étaient parvenus à y entrer, comme la soussignée, et qui ont pu ainsi s’épargner un réveil très matinal pour assister à la projection du film le mercredi matin dans la Salle Lumière. Comme exposé dans l’article de présentation de cette édition, les organisateurs ont décidé de décaler les projections de presse de vingt-quatre heures par rapport à la projection officielle et la montée des marches afin d’éviter des critiques qui nuiraient au film, comme ce fut le cas pour The Last Face de Sean Penn. On peut supposer que, en amont de cette décision, il y a quelques pressions de la part des majors américains.

Le synopsis semble, a priori, annoncer une comédie familiale et bucolique : Laura (Penelope Cruz) voyage avec ses deux enfants – Irene, une adolescente fougueuse mais asthmatique et Diego, un jeune garçon de sept ans –  de Buenos Aires à son village natal, au cœur d’un vignoble espagnol, en Espagne pour célébrer le mariage d’une de ses sœurs. Mais des évènements inattendus viennent bouleverser son séjour et font ressurgir un passé depuis trop longtemps enfoui mais que tous connaissent, d’où le titre du film. Ce qui devait être une visite de famille brève sera perturbé par des événements imprévus qui changeront complètement la vie des personnes impliquées.

 

Asghar Farhadi  s’amuse avec les spectateurs et prend un malin plaisir à fausser les pistes : le public s’attend à voir le couple le plus glamour de la scène international, Penelope Cruz et Javier Bardem, mariés sur le grand écran …. Farhadi en décide autrement : le couple dans le film, ceux qui sont mariés, ce sont Laura (Cruz) et Alejandro (Ricardo Darín). Ils vivent en Argentine, bien que l’action se déroule dans une bourgade en Espagne. Alejandro ne vient pas au mariage parce qu’il a des problèmes de «travail» à résoudre.

Arrivée au village, Laura retrouve Paco (Javier Bardem), un ami d’enfance et ancien amoureux, une histoire ancienne dont tout le monde a connaissance. Durant la fête de mariage, Irene, sa fille adolescente asthmatique, ne se sent pas bien et part de se reposer dans une pièce. Soudain, une tempête éclate, l’électricité est coupée, et quand elle revient, Laura va chercher sa fille. La porte est fermée de l’intérieur. Paco la force et,  à la stupéfaction de tous, on découvre qu’Irenea disparu.

— Penelope Cruz et Javier Bardem – Todos lo saben (Everybody Knows)
© Teresa Isasi

Le style d’Asghar Farhadi, reconnaissable entre tous, distille, comme à l’accoutumée, une logique implacable et huilée, qui fonctionne et qui lui a valu plusieurs Oscars et de multiples récompenses internationales.
Les raisons qui ont motivé à Farhadi à situer sa dernière histoire dans une ville en Espagne demeurent inconnues, mais il est évident qu’il a su en cerner la culture et ses multiples facettes, rendant  crédible et authentiques récit, que son style, son univers et ses protagonistes.
La première demi-heure nous fait voyager, nous faisant oublier que le démiurge derrière la caméra n’est pas ibérique mais iranien, qu’il ne parle parle pas le castillan mais le farsi.
Exprimant des émotions enfouies, la caméra d’Asghar Farhadi se déplace avec fluidité, aisance, conviction, dextérité et intensité dans les intérieurs et les extérieurs de cette bourgade qui respire d’abord la joie à l’occasion de la célébration du mariage, au moment des retrouvailles, du bonheur partagé, de la famille, des amis et des voisins.

Le casting de rêve contribue à incarner cette jovialité et cette convivialité généralisé. Le film a été acclamé debout dans la Salle Lumière, côté stars, et a reçu des applaudissements chaleureux mais plus modérés côté Salle Debussy où la presse avait assisté à la projection retransmise en direct. Rappelons que les films de Farhadi qui ont concouru à Cannes – Le passé (2013) et Le client (2016) – ont toujours gagné un prix.

Farhadi déploie ici son pouvoir sentimental pour parler du passé et de la marque indélébile qu’il peut causer chez ceux qui en ont souffert ou bénéficié (ou les deux), à partir des dénis de la douleur ou des lacunes  de vérité, de la perte, des rancœurs et des rancunes, qui peuvent être cachées derrière l’apparente normalité, une normalité parfois si lisse qui peut se fissurer pour laisser transparaître l’incertitude et la peur, la jalousie, l’envie et la vengeance.

Ainsi, Todos lo saben joue continuellement avec des faits que certains croient ignorés de tous, mais, apparemment, «Todos lo saben», tout le monde le sait. Sans déflorer l’intrigue, et surtout pas la fin, disons que le film d’Asghar Farhadi distille un scénario tarabiscoté, aux rebondissements de moins en moins crédibles, qui frise le mélodrames fotonovelas brésiliennes. Légende dans son pays, Asghar Farhadi avait, bien évidemment, son parterre de journalistes iraniens hier soir à la Salle Debussy. Interrogés à l’issue de la projection, la plupart sont sortis déçus de la projection; d’aucun ont même suggéré qu’Asghar Farhadi devrait retourner dans son pays pour continuer à y faire ses films.

 Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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