Berlinale 2019 – Compétition jour #4 : Mr. Jones, le dernier film de la cinéaste polonaise Agnieszka Holland, s’attaque au présent avec un film à charge contre les médias d’entre deux-guerres

Hitler vient d’arriver au pouvoir et un jeune journaliste gallois, Gareth Jones (James Norton), qui a à son palmarès le fait d’avoir pris l’avion avec Adolf en personne et profité de l’interviewer, devient le conseiller de Lloyd George, Premier ministre du Royaume Uni. Il met en garde le gouvernement contre les nazis, leur explique que leurs intentions sont terribles et ne peuvent qu’amener qu’à une seconde « Grande Guerre », mais il ne récolte que des éclats de rire des membres du gouvernement. Ce qui l’intéresse, c’est également de savoir si l’Union soviétique, en cas de guerre, sera capable de se défendre et de quel côté. Son ambition : interviewer Staline. De plus, il aimerait comprendre comment ce pays finance la modernisation à marche forcée du pays. Remercié par les membres du gouvernement, Jones décide de se rendre à Moscou et réaliser son plan. Contre toute attente, il reçoit un visa et rencontre le célèbre journaliste-reporter  – Prix Pulltizer 1932 – Walter Duranty (Peter Sarsgaard), correspondant du New York Times à Moscou qui semble avoir toute la presse étrangère dans son giron et un pied dans les arcanes du pouvoir. Très vite, Jones va se rendre compte que ce qu’on vend à l’ouest comme un miracle est plus que suspect. Il entend parler de problème en Ukraine et décide de s’y rendre, en rusant avec les autorités, pour se faire une idée de la situation. Ce qu’il y découvre dépasse l’entendement, c’est ce qu’on appellera l’Holodomor  – l’extermination par la faim de millions d’Ukrainiens.  Après de nombreuses péripéties, Gareth Jones retourne en Angleterre où il essaie d’alerter l’opinion publique, mais ce fait est nié par les autorités du Royaume ainsi que par les correspondants étrangers basés à Moscou, y compris Walter Duranty.

— James Norton – Mr. Jones
© Robert Palka / Film Produkcja

Dans le film, Gareth Jones rencontre George Orwell auquel il parle de ce qu’il a vu. En réalité, il n’y a aucun document qui attesterait d’une rencontre entre les deux hommes, cependant un biographe d’Orwell a émis l’hypothèse que l’écrivain ait été influencé par le récit de Jones dans l’écriture de La ferme des animaux.  C’est également le parti pris d’Agnieszka Holland et de la scénariste du film Andrea Chalupa.

Comme à son habitude, la cinéaste polonaise maitrise de bout en bout son film, ne laissant rien au hasard ou dans l’approximation. La facture du film est pensée jusque dans les moindres détails stylistiques et conceptuels, ce qui lui donne cet aspect qui ne laisse place à aucune ambigüité : nous regardons certes une histoire réelle mais nous sommes au cinéma. Les lieux extérieurs à Moscou, en Ukraine et au Pays de Galle sont des décors et cela se voit. Le parti pris n’est pas de mystifier mais de rendre l’idée des choses au spectateur. d’Agnieszka Holland nous fait également entrer dans les différentes strates de l’histoire par différentes façons de filmer, de rendre l’atmosphère par des couleurs chaudes (Moscou, Londres) ou désaturées (Ukraine), une dynamique de montage et de mouvements différents – rapide à Londres et Moscou (avec une caméra très organique et un montage directif), voire frénétique au Pays de Galle, alors que dans les plaines désolées et gelées d’Ukraine, les plans sont larges et lents et pesants ; sans oublier l’environnement sonore lui aussi très élaboré.

À la question de savoir quelles sont les raisons qui ont poussé la cinéaste à s’attaquer à ce sujet, elle répond :

L’Holodomor, la Grande Famine, est pour moi l’un des pires crimes de l’histoire du 20e siècle et on n’en sait presque rien de cet épisode. J’ai ressenti un devoir moral de le faire connaître au grand public. Deuxièmement, ce Gareth Jones est moins connu que Walter Duranty, alors qu’il était très courageux, même s’il était aussi un peu naïf, et je voulais poser la question du prix qu’on est prêt à payer pour son courage. Dernièrement, il y a la question des médias. Quel est leur agenda ? Quels sont leurs buts, leur éthique ? Comment fabriquent-ils l’info, comment la diffusent-elle ? Quel peut être le niveau de corruption des médias ? Il faut questionner le rôle des journalistes et des médias dans une démocratie, et aussi les préserver et les protéger.  Je trouvais toute ces questions brûlantes d’actualité. J’avais donc des raisons morales et politiques pour faire ce film et raconter cette histoire.
Je connais de nos jours des journalistes qui font de la pure propagande qui me fait penser aux pires années du communisme. Sans compter que de nos jours, il est encore plus facile de manipuler l’opinion publique pour des raisons politiques ou financières. Et cela va très vite ! On ne créé plus seulement des « fake news » mais aussi des « fake réalités », regardez Trump, le Brexit, Banon qui maintenant avec son argent et son pouvoir médiatique essaie de défaire l’Europe. Que peut-on faire ? Le seul outil, ce sont des médias courageux et libres. Dès que les sociétés deviennent paresseuses et indifférentes, nous sommes en difficulté. Car les gens ne sont pas seulement manipulés, ils se savent manipulés et se laissent manipuler, mais ne réagissent pas.

Peter Sarsgaard qui joue Walter Duranty ajoute :

Il y a encore des journalistes prêts à risquer leur vie pour dénoncer et témoigner. De nos jours, pas besoin d’être reporter de guerre pour se faire tuer, vous pouvez être assassiné pour des enquêtes sur l’environnement, sur les affaires financières par exemple.

Cette histoire est passionnante, servie par une grande maestria artistique et pourtant il manque malheureusement au film peut-être trop léché ce petit je-ne-sais-quoi qui exhalait de Pokot (Spoor) – Ours d’argent Prix Alfred-Bauer-Preis pour l’innovation en 2017 -, sans compter qu’il est définitivement trop long.

D’ Agnieszka Holland ; avec James Norton, Vanessa Kirby, Peter Sarsgaard, Joseph Mawle, Kenneth Cranham ; Pologne, Grande-Bretagne, Ukraine ; 2019 ; 141 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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