Berlinale 2020 – Berlinale Special : The American Sector, un documentaire sur les reliques du Mur de Berlin éparpillés sur le territoire des États-Unis

Courtney Stephens et Pacho Velez, deux cinéastes de non-fiction, ont parcouru pendant trois ans les États-Unis, visiter plus de quarante sites dans une sorte de chasse au trésor des nombreux segments du Mur de Berlin que l’on retrouve dans de nombreux sites institutionnels, tels que les musées, les bibliothèques publiques, les universités, la CIA, etc., mais aussi dans des propriétés privées ou simplement les rues ou les routes.

The American Sector de Courtney Stephens et Pacho Velez
© Courtney Stephens / Pacho Velez

Le film commence doucement, par des vignettes rapides qui montre, comme dans la première séquence, un segment du mur planté dans une forêt, puis deux segments au fond du hall d’entrée du Hilton de Dallas, suivi d’un segment devant la Chapman University de nuit. C’est intrigant et on se demande où veulent en venir les cinéastes. Petite à petit, les images prennent du du volume avec les témoignages qui s’étoffent et commencent à donner différents sens et perspectives de ces bouts de murs échoués outre-Atlantique et de leur perception, la non-perception ou perception-opposition par les personnes qui en parlent : des étudiant.es, une agente de la CIA, une femme sioux, des militaires, des émigré.es. Ce qui se dessine à mesure que les voix s’exprime, se sont des questionnements, des préoccupations, des revendications qui dénotent d’un rapport à l’histoire toujours compliqué. Évidemment, le terme revient le plus lorsqu’il est question du Mur de Berlin, c’est le mot-totem étasunien – liberté. Du simple quidam (liberté tout court ou liberté d’expression) à la représentante du département d’État (liberté démocratique), du siège de Microsoft (liberté de marché) à la statue géante du Christ du parc religieux Ozark (liberté religieuse), la liberté est l’étendard de cette histoire glorieuse que les États-Unis ont gagnée contre « l’Empire du mal » comme avait qualifié en son temps Ronald Reagan l’Union soviétique.

The American Sector de Courtney Stephens et Pacho Velez
© Courtney Stephens / Pacho Velez

Mais des voix critiques se font également entendre et en creux apparaissent les fractures sous-jacentes dans la société et le débat public actuel, telles que la question de l’immigration, l’érection de nouveaux murs ou le fait que s’il existe une mémoire de l’histoire de la Guerre froide, peu de cas est fait de celle qui concerne les minorités et de la manière dont ils ont été traités au cours des siècles d’installation et de développement du pays.

Plus on avance, plus on se rend compte que ce voyage c’est surtout un périple dans  l’Amérique, ses totems, ses tabous, sa relation syncrétique avec l’histoire. Cela donne des situation cocasses, quoi qu’un peu inquiétante quant XXX , avec un bout du mur à Philadelphie dans le jardin d’une société de reenactment avec une troupes de bonhommes déguisés en (ce qui considèrent être des) Allemands de la Renaissance, au Kansas dans un musée, côte-à-côte, un segment du mur et un squelette de dinosaure avec comme arrière-fond une voix qui explique l’ère des dinosaures ou dans le fameux parc religieux Ozark, un vieux monsieur déguisé en Moïse qui explique devant le bout du mur ce que cela lui évoque.

The American Sector de Courtney Stephens et Pacho Velez
© Courtney Stephens / Pacho Velez

En revanche, pour une migrante de longue date, le mur lui rappelle ce que c’est que de passer une barrière, de traverser des frontières. Le terme de liberté est chez elle non plus un mot fourre-tout mais une réminiscence organique d’une période de sa vie, tout comme pour une Ukrainienne qui nettoie et prend soin d’un bout du mur car pour elle il lui rappelle Gorbatchev, la perestroïka et la liberté d’expression puis de mouvement gagnées.

Une de séquences les plus intéressantes est également celle où l’on entend une voix au téléphone sur un écran noir : c’est une personne de la CIA qui explique à la réalisatrice pourquoi elle ne peut pas venir filmer le morceau de mur installé dans leur quartier général, mais finit par expliquer l’importance symbolique de cette pièce : après la Chute du mur, la CIA n’avait plus d’ennemis, elle s’est trouvée dans une sorte de crise d’identité et a dû se réinventer ainsi que ses idéaux.

L’autre séquence saisissante et pleine d’enseignements est à mettre au crédit de deux étudiantes de l’université de Virginia : elles sont devant le mur mais ne savent pas trop pourquoi il y a deux segments conservés sur le campus. L’une d’entre elle est Africaine-Américaine et se demande si l’université à une relation particulière avec Berlin. Son amie, blanche, se pose la même question, car elles ne s’expliquent pas pourquoi ces pièces mémorielles sont ici alors qu’il y a une histoire propre qui n‘est pas racontée. Quand la réalisatrice demande laquelle, la réponse est celle de la Virginie comme un des berceaux de l’esclavagisme. D’ailleurs, cette résonnance avec les damnés de la terre revient à plusieurs reprises à mesure qu’on arrive au bout du voyage. Une réalité s’esquisse : il semble plus facile de commémorer symboliquement la victoire d’un mot-totem, plutôt que de parler de ce qui ronge encore ce pays, sa mémoire comme son présent: l’esclavagisme, la ségrégation, le racisme.

De Courtney Stephens et Pacho Velez; Etats-Unis; 2020; 70 minutes.

Malik Berkati, Berlin

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malik berkati

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