Berlinale 2021 – Forum : Une immersion dans la Nation Métis du Canada à travers la caméra de Rhayne Vermette pour son premier long métrage, Ste. Anne

Tourné en 16mm sur une période de 14 mois entre 2018 et 2020, Ste. Anne est un long métrage expérimental dans lequel les impressions l’emportent sur la compréhension directe. Rhayne Vermette ne nous raconte pas ici une histoire singulière, même si elle nous fait suivre des personnages identifiés, mais nous laisse entrevoir par le prisme de l’allégorie une histoire collective qui remonte à plusieurs générations, sur tout le territoire du Traité 1, cœur de la Nation Métis.

Ste. Anne de Rhayne Vermette
© Rhayne Vermette

Alors qu’une soirée au coin du feu commence à se fondre dans la nuit, on apprend que Renée (interprétée par la réalisatrice) est de retour. Elle revient, après des années sans avoir donné de nouvelles, dans la maison familiale où son frère Modeste (Jack Theis) vit avec sa femme Elenore (Valerie Marion). Tous deux ont élevé la petite fille de Renée, Athena ( Isabelle d’Eschambault), comme si elle était leur propre enfant. Les retrouvailles sont empruntées, le retour de Renée trouble l’équilibre familial même si tout le monde est content de la revoir, particulièrement sa fille qui peut profiter de ses deux mamans, comme elle se les représente. Le changement ne s’opère pas qu’au sein de la famille au sens strict, mais également dans la petite communauté dans laquelle elle s’insère, et dans son sillage, un présage qui perturbe l’humus de cette vie ancrée dans cette terre et ce territoire.

Ce que l’on comprend, sans avoir à passer par les tenants et aboutissants d’un récit classique, c’est que Renée doit faire face à son passé pour avancer dans sa vie et construire cette maison qu’elle veut partager avec sa fille sur la parcelle qu’elle a acheté au Manitoba, à Ste. Anne. Pour se faire, Rhayne Vermette nous embarque dans un monde fragmenté, fantomatique, chimérique, ou la mémoire se confond parfois avec le rêve, comme si on consultait un vieil album de photos aux couleurs passées. Le rendu cinématographique de cette exploration est très organique, la réalisatrice joue constamment avec l’ombre et la lumière, avec les reflets, des plans qui oscillent entre le flou et le net comme s’il s’agissait d’ajuster en permanence l’œil qui voit avec l’œil qui ressent, elle n’hésite pas non plus à faire des effets de coupe et de sauts dans les séquences, de surexposer sa pellicule, faire scintiller les poussières de soleil et de lumières dans l’image, sublimer les mouvements immatériaux sans négliger ceux des femmes et des hommes, ainsi que des animaux et des éléments alentours, qui grâce au format 4 :3 nous ramène à l’essence du cinéma dont le langage premier est l’image et pas les effets de manches. Ce format permet les très gros plans sur les détails, comme les mains de la matriarche sur celles de Renée dans une geste-caresse qui exprime un « ça va bien aller », le café qui bout sur le feu, un repas pendant lequel la caméra capture discrètement, furtivement, les expressions des visages, les sensations qui se dégagent, les gouttelettes de joie éphémère suspendue dans les sourires et les rires de la tablée, le linge qui sèche au dehors… La matière de l’image est riche, multiple, triturée, transformée, malaxée, peuplée –  par les absents aussi… et c’est subjuguant !

Le design sonore n’est pas en reste dans le dispositif de Vermette ; il enveloppe d’un écrin de mystère ce qui défile à l’écran, que ce soit par les bruits alentours que par sa nappe de musique atmosphérique calée sur une basse fréquence. De manière générale, la cinéaste créé un constant filtre visuel et sonore entre le spectateur et les personnages à l’écran, comme pour empêcher la totale immersion, laisser en alerte les sens et la curiosité de celui qui observe. Un des éléments les plus explicites de ce dispositif est le son des dialogues entre les personnages qui semble être en prise directe : alors que les bruits environnants sont parfaitement audibles, la plupart du temps, on peine à entendre distinctement les dialogues – et cela n’a pas d’importance, l’essentiel n’est pas ce qui est dit mais l’impression qui émerge de ces échanges – et dans une scène de lavage de vitre on comprend pourquoi : le son est là où la caméra se trouve, à savoir dans ce plan, à l’intérieur de la maison où on entend distinctement sa belle-sœur, qui lave les vitres, parler à Renée dans le jardin étendant du linge puis, au plan suivant, nous sommes toujours dans la pièce intérieure, la belle-sœur nettoie à présent la fenêtre fermée de l’extérieur tout en continuant à converser, conversation à présent étouffée par la vitre.

Ste. Anne de Rhayne Vermette
© Rhayne Vermette

À noter une de plus belles scènes vue pendant cette Berlinale pourtant riche en paysages artistiques ciselés : Il est l’heure pour Athene de se coucher ; elle vient dire bonne nuit à sa mère, sa tante et son oncle qu’elle nomme également papa et maman, réunis dans la même pièce. Elle va embrasser les trois adultes qui se trouvent sur trois profondeurs de champ et dont les visages sont éclairés de trois manières différentes, celui de Modeste, à peine visible dans le coin droit en bas de l’écran, comme une ombre chinoise mais sans le faisceau de lumière directe, Elonore au milieu, dans un halot de lumière chaude et, au fond, Renée, dans une palette chromatique fortement désaturée ; Athene sortie de la pièce, les trois visages se fondent implacablement dans la pénombre. Sublime.

De Rhayne Vermette ; avec Isabelle d’Eschambault, Jack Theis, Valerie Marion, Dolorès Gosselin, Roger Vermette, Andrina Turenne, Denise Tougas, Yvette Deveau, Paulette Cooksey, Rhéanne Vermette ; Canada ; 2021 ; 80 minutes.

Malik Berkati

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