FIFDH 2021 : Her Mothers (Anyáim története), des réalisatrices Asia Dér et Sári Haragonics, ou de la difficulté de l’homoparentalité dans la Hongrie de Viktor Orbán

Concourant dans la compétition de la 19ᵉ édition du Festival du film et forum international sur les droits humains, le deuxième film documentaire d’Asia Dér et premier de Sári Haragonics, Her Mothers (Anyáim története), a fait sa première mondiale à Hot Docs puis a concouru à Sarajevo et Minsk.  Her Mothers accompagne la vie quotidienne d’un couple de femmes, Virág et Nóra, qui se bat pour adopter une enfant rom dans la Hongrie de Viktor Orbán.

Her Mothers (Anyáim története) d’Asia Dér et Sári Haragonics
Image courtoisie FIFDH

Le film commence avec un couple de femmes qui colle des photographies dans un album et s’interrogent sur le choix des images, leur disposition, les commentaires à y inscrire.     Alors que le climat politique hongrois se radicalise de plus en plus, Virág, anciennement politicienne écologiste et membre du Parlement, a perdu confiance dans le parlement démocratique hongrois et a choisi de se retirer de la politique. Sa partenaire Nóra, est bassiste dans un groupe de drum & bass dans la lignée de Kosheen. Elles décident d’adopter une fillette. Elles hésitent sur la méthode, interrogent leur entourage et passent en revue les arguments de chaque possibilité. Pourquoi ne pas demander au frère de Virág qu’il donne sa semence à Nóra ?

En choisissant l’adoption plutôt que l’insémination artificielle pour que l’enfant ne soit pas biologiquement plus proche d’un parent que d’un autre, il persiste un problème majeur dans un pays qui revendique les valeurs chrétiennes de la famille traditionnelle, constitué par un père et une mère. Au fil des conversations entre Virág et Nóra, les spectateurs comprennent rapidement que dans la Hongrie actuelle, les couples homosexuels peuvent adopter en tant que célibataires, mais pas en tant que couple de même sexe. Virág, et Nóra ont utilisé cette faille qu’Orbán avait juré de combler.

Ainsi, lorsque les spectateurs rencontrent Virág, et Nóra, le couple est déjà sur le point d’accueillir cette enfant tant attendue et prépare un album photo pour lui raconter leur histoire. Circulant temporellement entre des séquences situées plus tôt dans le passé et le moment présent, les spectateurs apprennent qu’il a fallu deux ans au couple pour adopter Meli, une petite Rom de deux ans. Les réalisatrices Asia Dér et Sári Haragonics ont choisi de se concentre davantage sur la relation entre ces femmes et la façon dont elles abordent cette nouvelle maternité au sein de leur famille que sur les complications causées par la société d’un pays de plus en plus conservateur, autoritaire et homophobe. Her Mothers souligne, en dévoilant certaines situations quotidiennes, de manière plutôt directe les tensions inévitables, mettant en relief comment la vie privée ne peut pas être coupée de son environnement social et politique.

Quand la fillette de deux ans, qui a été en carence tant physique, éducative qu’émotionnelle arrive, des frictions naissent par rapport aux différences dans les philosophies d’éducation de Meli et les degrés d’attachement de la fillette vis-à-vis de chaque parent. Virág veut compenser l’absence d’amour qu’a connue Meli et la gâte démesurément avec des cadeaux et des gâteaux à chaque sortie de la crèche. Ainsi, le noyau du film réside dans la façon dont le couple s’adapte à leur nouvelle situation familiale. Quand la petite fille, Melissza que les deux mamans surnomment affectueusement Meli, arrive, au tout début, les nouveaux paramètres du noyau familial sont difficiles à gérer pour tout le monde. Melissza, ayant été délaissée, accuse du retard tant au nouveau de l’expression qu’au niveau moteur. La fillette met beaucoup de temps à s’acclimater à sa nouvelle maison. Une nouvelle maison pourtant très accueillante, entourée d’une vaste jardin où gambadent trois chiens, dans un quartier résidentiel tranquille. Certaines des scènes à l’arrivée de Melissza soulignent l’immense désarroi des deux femmes qui ne savent pas quoi faire de cette enfant qui hurle dès qu’elles essaient de la poser parterre et qui donne des coups jusqu’à ce qu’une des mamans la reprennent das ses bras. Mais, à mesure que Melissza trouve ses repères, les spectateurs perçoivent que Virág est épanouie dans son rôle de mère alors que Nóra se sent de plus en plus exclue. Nóra reproche à Virág de tomber dans l’excès, ce qui amène la fillette à préférer Virág, omniprésente dans le décor, la situation politique nationaliste, de plus en plus homophobe, vient ajouter aux interrogations existentielles du couple.

Les réalisatrices Asia Dér et Sári Haragonics se concentrent sur la construction d’une famille. À l’instar de tout couple, l’arrivée d’un enfant bouscule les habitudes et met en question l’équilibre de la répartition des tâches, en particulier quand il s’agit d’investir le rôle éducatif auprès de la fillette. Elles suivent leurs protagonistes avec bienveillance, posant sur elles un regard sensible et optant pour une proximité dans l’intimité d’abord du couple puis de la famille.  Toutes les scènes extérieures qui suivent Virág, et Nóra, en particulier devant le Parlement hongrois à Budapest, sur une terrasse de café avec des amies, en soirée, à la plage, rappellent l’inquiétante marée montante de la propagande de droite en Hongrie. Les menaces faites à la communauté LGBTQI+ débordent progressivement sur leur famille, venant bousculer la quiétude de leur foyer et les incitant à envisager de prendre la difficile décision de quitter leur pays.

Ainsi, mises à part les scènes de répétitions et de concerts de Nóra avec son groupe, ce sont les déclarations xénophobes et homophobes des responsables gouvernementaux qui rythment la bande-son du film. Dans une immersion participante à la Bourdieu, les réalisatrices ont inséré des extraits d’émissions radiophoniques et télévisuels pour nous immerger pleinement aux côtés de Virág, et Nóra et de leurs proches dans ce contexte de plus en plus exacerbé.

Asia Dér et Sári Haragonics révèlent la source d’inspiration de leur film qui faisait initialement partie d’un projet sur les familles arc-en-ciel :

« Alors que nous travaillions sur une petite série de doc en Norvège en 2015, nous avons rencontré un couple gay hongrois qui s’est installé là-bas avec leur enfant qu’e le couple a adopté. Ils nous ont dit que la plupart des familles arc-en-ciel quittent la Hongrie au moment de leurs adoptions à cause de l’atmosphère hostile à leur égard. Sur le chemin du retour, nous en avons beaucoup parlé et nous avons senti que nous voulions explorer et montrer une histoire similaire dans un documentaire intime. Un ami nous a dit que Virág et Nóra attendaient la concrétisation de leur demande d’adoption. C’est alors que nous les avons contactées. Elles ont été ouvertes et inspirées à l’idée de faire le film afin de pouvoir raconter leur histoire à leur futur enfant adopté. »

Her Mothers est le récit du parcours difficile de l’adoption d’un couple homosexuel en Hongrie, un parcours dont la caméra d’ Asia Dér et de Sári Haragonics dévoile toutes les facettes, dévoilant le joyeux désordre qui règne dans la maison, un désordre qui reflète la situation chaotique de ce foyer. Les réalisatrices ont recours à des gros plans sur les visages des femmes dans les moments-clés, sans nul doute avec l’aide de la monteuse Flóra Erdélyi. Des gros plans qui amènent imperceptiblement les spectateurs à s’identifier à l’une ou l’autre de ces deux mères et de ressentir de l’empathie pour elles et pour leur combat.

Vu la proximité assumée avec les protagonistes de Her Mothers et la manière brute de les filmer, les réalisatrices ont suivi l’agitation des réflexions, les émotions amenées pour retranscrire le parcours difficile de Virág et Nóra en nous les rendant plus proches de nous telles des amies dont nous partageons, envers et contre tous, la vie, les décisions, les contrariétés et le bonheur, éclairés par des rayons fugaces de lumière. On pourrait supposer que, vu le sujet du documentaire, cela a été ardu pour Asia Dér et de Sári Haragonics de poursuivre ce projet mais les réalisatrices confient :

« L’un des plus grands défis était certainement le manque de financement. Nous avons dû trouver un moyen de pouvoir filmer pendant trois ans. Nous nous sommes vite rendu compte que nous devions réaliser ce film en équipe de deux personnes et que nous devions acheter le matériel nous-mêmes. Cela a également donné le ton du film: nous sommes devenus tellement partie intégrante de la vie des filles que leurs amis et leur famille ont pris pour acquis que nous étions là aux moments les plus intimes. »

Firouz E. Pillet

Le film est à voir à la demande jusqu’au 14 mars: https://fifdh.org/2021/film/119-her-mothers

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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