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Berlinale 2023 – Encounters : Rencontre avec Malika Musaeva pour Kletka ishet ptitsu (The Cage Is Looking for a Bird) – un souffle de poésie dans une société de servitude

La présence du film The Cage Is Looking for a Bird est une double sensation à la Berlinale: c’est le premier film en langue tchétchène jamais sélectionné au festival et le seul film présenté cette année dont une partie de la production est russe. Et pour ne rien gâcher, c’est un excellent premier long métrage d’une jeune réalisatrice – ancienne élève du vétéran russe Alexander Sokurov (critique de son dernier film présenté à Locarno 2022, Skazka [Fairytale]) – qui a vision articulée et réfléchie sur l’art cinématographique.

— Khadizha Bataeva – Kletka ishet ptitsu (The Cage Is Looking for a Bird)
© Hype Studios

Dans un village de Tchétchénie, entouré de collines qui ferment l’horizon, deux amies de 17 ans, dans leur dernière année de diplôme de fin d’études secondaires, Yakha (Khadizha Bataeva) et Madina (Madina Akkieva), profitent des derniers moments d’insouciance joyeuse avant que les traditions d’une société rigide les rattrapent. Elles courent dans la nature, se roulent dans l’herbe, allongées, elles regardent le ciel en rêvant à un avenir au-delà de ces montagnes qui les encagent. Yakha à une grande sœur, marié et mère d’un fils, qui veut divorcer. Leur mère essaie constamment de la persuader de renoncer à cette rupture – après tout, elle aussi a dû prendre sur elle toutes ces années, cette patience dont elle a fait preuve, c’est pour ses enfants qu’elle s’y est pliée. Dans la reproduction naturelle des choses, sa fille devrait en faire de même, ceci d’autant plus qu’en cas de séparation, elle sera également séparée de son fils. Les femmes de ce village sont piégées dans les filets déterministes d’une société qui ne dérogent pas à ses traditions. Quand Yakha réalise que toutes les issues sont bouchées, elle jette un dernier cri, seule face à la nature, mais personne ne lui réponds, pire, personne ne l’entend, si ce n’est l’écho du piaillement des oiseaux.

Malika Musaeva est née en Tchétchénie en 1992 qu’elle fuit avec sa famille en 1999 lors de la seconde guerre de Tchétchénie (1999-2000) qui s’est soldée par la réinsertion de la Tchétchénie dans la fédération de Russie. La cinéaste ne date pas précisément son récit, mais une visite de la famille de Yakha au cimetière du village sur la tombe du père ainsi que la présence masculine représentée par de jeunes hommes en fin d’adolescence, laisse entendre que nous sommes dans la période d’après-guerre. Suggérer semble d’ailleurs être un trait caractéristique de l’écriture cinématographique de la réalisatrice. Faisant fi des grands discours, elle opère par touches impressionnistes, créant une atmosphère qui joue sur les tensions narratives entre aspiration à l’émancipation et respect des traditions, entre bouillonnement intérieur et profil bas publique, entre vitalité et mélancolie. Si la cage peut enfermer l’oiseau qui veut prendre son envol, la poésie de l’œuvre de Malika Musaeva lui redonne un souffle d’espoir. Rencontre.

Vous montrez sans discours, par touches atmosphériques, le passage de la vie insouciante et joyeuse de ces jeunes filles, vers le monde des adultes qui les attend. Envisagiez-vous dès le départ un film d’ambiance plutôt que de discours ?

Oui ! Pour moi, le cinéma est un vecteur d’expression qui passe de manière douce et subtile par les corps, les regards, les gestes, les détails. Le cinéma a de nombreux outils, dont le cadre ; les multiples structures de cet art permettent d’exprimer ce que nous, cinéastes, voulons dire, au-delà d’une narration classique verbalisée. Je trouve intéressant, presque de l’ordre du défi, de pouvoir m’exprimer ainsi plutôt que directement dire ce que j’ai à dire.

Votre caméra est très organique, vous alternez magnifiquement entre gros plans et plans larges, mais dont l’horizon n’est pas si vaste. On ne voit pas ce qu’il y a derrière la colline que les filles ne peuvent pas franchir. Comment travaillez-vous votre narration visuelle ?

J’ai développé le langage visuel du film avec mon cameraman (Dmitriy Nagovskiy). Nous sommes allé∙es plusieurs fois dans ce village et nous avons essayé de transposer ce que je voulais dire dans une langue imagée. Bien sûr, ces montagnes ont plusieurs significations: elles sont en même temps l’expression de la liberté, de l’espace où on peut respirer mais aussi, comme vous dîtes, on ne sait pas trop ce qu’il y a derrière. C’est aussi une impossibilité, presque un danger, pour ces jeunes filles qui ne savent pas ce qu’il y a au-delà de l’environnement où elles vivent. Cela fait partie de la dramaturgie. Il était important de lier ces personnages avec la nature. Parfois, ce que je ne pouvais pas dire avec les mots, je l’ai traduit en image, en une atmosphère qui s’exprime à travers la nature.

— Malika Musaeva
© Philip Matousek

Votre format d’image est spécial, comme les vieilles cartes postales aux coins arrondis. Pourquoi ce choix ?

Oui, j’ai pensé ce film comme une sorte d’élégie. Quelque chose qui est de l’ordre du souvenir. Cela pourrait être le récit fait par la sœur, ou même le personnage principal qui se rappelle de cet épisode de vie. Cela pourrait aussi être un de mes souvenirs ou celui, agrégé, de plusieurs jeunes filles tchétchènes. J’ai conçu l’histoire comme une collection d’expériences de femmes tchétchènes que j’ai observées. J’ai donc pensé que cela pourrait être une histoire qui est passée, quelque chose de joli, dont on porte un peu le deuil mais avec un sentiment indéfini: un souvenir lumineux, en même triste car quelque chose d’amer s’est produit. C’est la raison du choix de ce format, je pensais que cela convenait à cette forme d’élégie cinématographique.

Votre film évoque un contexte particulier mais qui poste aussi un universalisme concernant le désir d’émancipation, non seulement vis-à-vis de la société, mais aussi de classe, de quitter la campagne pour aller à la ville et s’ouvrir à d’autres horizons….

Naturellement, toutes les histoires sont universelles. Nous sommes des êtres humains et avons tous des sentiments et des aspirations qui se rejoignent. Ce n’est pas inhabituel que des personnes veuillent quitter un endroit trop petit pour eux et gagner leur liberté. Ce sujet n’est pas spécifique à la Tchétchénie bien évidemment, mais ce qui l’est, ce sont les structures qui sous-tendent la société. Par exemple, la sœur qui veut divorcer n’ose pas le faire car elle a peur de devoir laisser son enfant dans la famille de son mari. Ce sont des règles qui, en Tchétchénie, permettent de contrôler les femmes. La femme ne s’appartient pas, elle ne peut pas choisir librement son chemin de vie, elle est esclave de la société et de ses structures. Depuis sa naissance, une fille doit suivre les règles imposées par les traditions, il lui est presque impossible de prendre son destin en main, c’est sa famille qui décide pour elle. La seule chose qu’elle puisse faire est de changer de famille quand elle se marie et fonder la sienne, mais elle ne peut jamais décider pour elle-même. La femme appartient complètement, physiquement aussi, à quelqu’un d’autre. C’est quelque chose qui définit la Tchétchénie.

Excepté les jeunes hommes, on ne voit pas d’hommes dans votre film…

Premièrement, il y a eu la guerre. Il y a une scène où on voit la famille dans le cimetière où on comprend qu’une grande partie des hommes sont morts dans cette guerre. Mais ne pas montrer les hommes faisait aussi partie d’une décision consciente car je voulais me concentrer sur l’univers des femmes, montrer comment elles se définissent et se comportent entre elles, comment elles se comprennent, qu’elles sont les interactions qui régissent leur monde.

Vos actrices et acteurs ne sont pas des professionnels : comment avez-vous travaillé avec elles et eux ?

J’ai très tôt décidé de travailler avec des actrices et acteurs non professionnel∙les. J’ai essayé de faire un casting avec des comédien∙nes de théâtre, mais j’ai vite compris que ce n’était pas une bonne solution. J’ai découvert par hasard ce village en voyageant dans tout le nord Caucase. Cela a été un processus très difficile et compliqué, parfois même dangereux et lorsque je suis tombée sur ce village, qui se situe entre l’Ingouchie et la Tchétchénie. Je suis allée dans la Maison de la culture du lieu et j’ai demandé à sa directrice si on pouvait envisager d’y faire un casting. Des élèves et des habitant∙es du village sont venu∙es ; j’ai fait des essais à partir du scénario et j’ai très vite compris que je devais travailler avec ces personnes qui ont une présence si organiques. Les comédien∙nes professionnel∙les passent à travers toute une institution scolaire qui fait que tout le monde apprend les mêmes expressions ; même si in fine cela leur permet d’avoir de nombreux outils qui permettent de tout jouer, ils et elles perdent un peu de leur individualité, de leurs particularismes, de leur curiosité. Avec des non professionnel∙les, on ne sait pas comment ils vont se comporter. C’est pourquoi nous n’avons pas fait beaucoup de répétitions non plus, pour ne pas perdre le singulier que les acteurs et actrices peuvent donner lors du tournage. Nous avons lu ensemble le scénario, nous avons discuté de certains points mais sans répétitions. D’ailleurs, pendant le tournage, il y a eu beaucoup de changements car les comédien∙nes ont commencé à faire des choses que je n’attendais pas –parfois les scènes partaient dans une toute autre direction et je trouvais cela beaucoup plus intéressant que ce que j’avais écrit. Je me laissais surprendre, cette relation était passionnante. Cela leur a rendu également le travail plus facile : je suis venue plusieurs fois dans ce village avant le tournage et j’ai passé la nuit dans la maison de l’actrice principale, nous sommes devenu∙es très proches les un∙es des autres, un peu comme les membres d’une famille. C’était important pour créer le lien de confiance qui leur ôtait la peur. C’est pour cela que les comédien∙nes sont si libres à l’écran. Ces personnes sont toutes apparentées ou amies – les deux filles sont réellement meilleures amies dans la vie, c’était aussi un élément important: elles n’avaient pas besoin de surjouer leur amitié, elles sont à l’écran comme elles sont dans la vie.

Malik Berkati, Berlin

de Malika Musaeva; avec Khadizha Bataeva, Madina Akkieva, Fatima Elzhurkaeva, Rita Merzhoeva, Magomed Alhastov; France, Fédération de Russie; 2023; 87 minutes.

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Malik Berkati

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