Billie, documentaire de James Erskine, retrace le destin incroyable et tragique de la mythique chanteuse, rappelant sa vie, sa carrière, ses amours multiples – sur les écrans romands

Billie relate l’histoire de la chanteuse qui a changé le visage de la musique américaine et de la journaliste qui est morte en essayant de raconter l’histoire de Lady Day telle qu’elle était. Ce documentaire, qui foisonne d’images d’archives et d’enregistrements d’entretiens, suit le travail de recherches riche et approfondi de la journaliste Linda Lipnack Kuehl qui a rencontré de nombreux proches de Billie Holiday dans l’optique de faire une biographie de la chanteuse mais qui est morte dans des circonstances troubles à la fin des années septante.

Billie de James Erskine
Image courtoisie Praesens-Film

Le documentaire Billie s’ouvre sur une ruelle sombre de Washington D.C. – avec en fond sonore des sirènes de police – où le corps sans vie de Linda Lipnack Kuehl a été retrouvé le 6 février 1978; sa mort demeure un mystère mais la journaliste, blanche issue d’une famille juive, s’est aventurée à mener son enquête sur la vie de Billie Holiday, en réunissant des archives, des témoignages, rencontrant des artistes noirs-américains à une époque où les tensions raciales sont extrêmes. « Peut-être le fait qu’une journaliste blanche fasse des recherches sur une artiste noire dérangeait à cette époque ?» questionne sa soeur, Myra Luftman, enseignante à la retraite. Myra poursuit : « Nous avons grandi dans une famille juive non pratiquante, notre père était dirigeant syndical, Linda était professeur au lycée mais écrivait des articles, surtout des interviews de femmes pour Paris Review et le supplément du dimanche du New-York Times. Linda était outrée que le public blanc qui venait écouter Billie chanter entraient par la porte principale alors que Billie devait entrer par les cuisines pour monter sur scène.»

Billie Holiday est l’une des plus grandes voix de tous les temps, une voix au timbre exceptionnel, si particulier, comme le rappelle la chanteuse Sylvia Syms, amie de Billie, interviewée en janvier 1973 :

« Pour les gens du showbiz, c’était la plus grande chanteuse de tous les temps, la patronne. Sans le rechercher, elle était la plus sensuelle des chanteuses. J’ai vu le monde entier dans ses yeux, toute la beauté et toute la misère du monde. Billie Holiday ne chantait que la vérité, elle ne connaissait rien d’autre. »

Elle fut la première icône de la protestation contre le racisme, s’indigna que des artistes soient annoncés d’abord par leur couleur de peau, leur religion ou leur origine et non pour le talent: « la chanteuse noire Billie Holiday, le chanteur-trompettiste et tromboniste noir Billy Eckstine, la chanteuse slave Peggy Lee, Barbara Streisand la chanteuse juive. ». Son combat lui a valu de puissants ennemis. Avec Ella Fitzgerald, Nina Simone et Sarah Vaughan, Billie Holiday est incontestablement l’une des principales représentantes du jazz vocal.

A la fin des années 1960, dix ans après la mort de Billie Holiday, la journaliste Linda Lipnack Ruehl, fascinée par cette voix «dont elle voulait savoir d’où elle provenait », commence donc une biographie officielle de l’artiste et réalise de nombreux enregistrements entre 1971 et 1973. Elle recueille quelques deux-cents heures de témoignages incroyables : Charles Mingus, Tony Bennett, Sylvia Syms, Count Basie, les amants de Billie Holiday, ses avocats, ses proxénètes et même les agents du FBI qui l’ont arrêtée … Mais le livre de Linda n’a jamais été terminé et les bandes sont restées inédites … Jusqu’à aujourd’hui grâce au documentaire captivant de James Erskine qui, grâce à ces nombreux documents et archives exhumés, dévoilent moult secrets sur la vie de Billie Holiday et éclairent sa carrière comme sa destinée d’un jour nouveau.

La soeur de Linda Lipnack Kuehl souligne que « Linda ne voyait pas Billie comme une victime telle qu’on brossait son portrait et c’est sa fascination pour cette artiste hors normes qui l’a amenée à commencer ce travail. » Un travail de fourmi, assidu, dont la matière fournie en témoignages prend corps au fil du documentaire dont le montage est particulièrement judicieux.

Une des plus grandes décisions qu’a eue à prendre James Erskine était celle de coloriser le film, une entreprise qui semblait périlleuse mais qui s’avère très réussie. Heureusement, le cinéaste est tombé sur l’oeuvre de Marina Amaral et sur son best-seller Color of Time :

« Marina a fait quelques tests d’images pour nous et j’ai été époustouflé. Son talent nous a transporté dans le passé et permis de voir de nos propres yeux le monde de Billie ».

Il apparaît palpable que James Erskine a pris un plaisir fou à se pencher sur l’histoire et la vie de cette artiste emblématique qui a changé le visage de la musique américaine mais aussi celle de la journaliste Linda Lipnack Kuehl.

Le réalisateur confie :

J’avais toujours trouvé sa voix tout à fait envoûtante et j’avais beaucoup lu sur sa vie extraordinaire. Au cours de ces lectures, je suis tombé sur le mystère de Linda Lipnack Kuehl et de ses cassettes « perdues ».  Je savais que quelques écrivains avaient eu un accès limité à quelques transcriptions imprimées de Linda, mais je n’avais aucune idée si les bandes elles-mêmes existaient vraiment. Barry m’a dit qu’il allait partir à la chasse et, en quelques semaines, il avait retrouvé les bandes en possession d’un collectionneur du New Jersey qui avait acquis les oeuvres de Linda auprès de sa famille à la fin des années 1980 – un véritable trésor de cent-vingt-cinq bandes audio, deux cents heures d’interviews, ainsi que le manuscrit non publié de Linda. Barry Clark Ewers (ndlr. : le producteur) a négocié une option et nous nous sommes envolés pour New York, pour passer deux jours à écouter les bandes non diffusées dans un studio, afin de vérifier qu’il y avait bien quelque chose sur ces bandes vieilles de près de cinquante ans.

Née Eleonora Fagan à Philadelphie en 1915, fille d’un guitariste de jazz, insouciant, alcoolique à l’alcool joyeux, fêtard, qui a délaissé sa famille et d’une aide-ménagère qui cumule les petits boulots, se prostituant à l’occasion, Billie Holiday écoute Bessie Smith grâce au gramophone d’une voisine et dès lors, « voulait chanter comme un instrument, voulait chanter chanter comme Armstrong jouait . » Billie a connu dès son enfance la misère, les tensions communautaires et la ségrégation, les maisons closes et les maisons de correction, le viol par un voisin quand elle a onze ans.

Fille unique, elle joue souvent avec son cousin, John Fagan, qui parle de leur quartier :

« Quand on avait huit ou neuf ans, on était souvent ensemble. Billie et sa mère étaient très proches. Elle a grandi dans un quartier où tout le monde se connaissait. C’était un quartier agréable à vivre malgré la pauvreté. Ce n’était pas la même pauvreté qu’aujourd’hui. On s’en sortait et on était heureux de ce qu’on avait. Mais les gens, les hommes, profitaient d’elle même quand elle était enfant. Elle jurait, elle tapinait car elle devait bien survivre. Mais elle n’était pas une traînée. Elle vivait à cent à l’heure.»

Cette enfance chaotique et difficile l’a amenée à partir pour New-York dès l’adolescence. Le documentaire rappelle son arrivée dans des clubs comme le Joint Hot Cha quand Billie n’a que quatorze ans, des soirées au Cotton Club où elle fumait des reefers, des joints, peut-être pour surmonter son trac car « Bille était effrayé par la scène devant une salle de deux mille personnes.» Les Blancs du monde entier affluent dans le club de Harlem.

Le comédien Pigmeat Markham a découvert Billie à cette époque :

« On m’a parlé de cette fille à la voix extraordinaire. Je suis allée la voir et l’écouter. C’est alors que je l’ai découverte. Une ou deux semaine plus tard, Billie a fait ses débuts à l’Apollo Theatre. C’est là qu’elle ets montée sur scène pour la première fois. Elle fumait de l’herbe mais ce n’était pas illégal à cette époque. Ils ont braqué un immense spot sur elle, elle était entourée d’un nuage de fumée qui a envahi la salle. Même sans fumer, le spectateurs étaient défoncés. Billie était formidable. »

Cette période marquera le début de son addiction aux drogues qui ira en crescendo avec la consommation d’opium, de cocaïne et d’héroïne, addiction dans laquelle l’a entraînée son premier mari, Jimmy Monroe et que son second mari, Joe Guy, un trompettistes be-bop, qui la fournit en héroïne, a entretenue.

C’est dans les années trente que Billie Holiday rencontre le producteur John Hammond qui va lancer sa carrière et qui déclare :

« J’ai entendu une chanteuse capable d’improviser comme le ferait un trompettiste. Billie aimait la musique de Louis Armstrong. J’étais convaincu que ces deux artistes ensemble feraient une musique sans précédent et ce fut le cas. »

A cette époque, Billie collabore avec le pianiste Teddy Wilson, le trompettiste Roy Eldridge, l’orchestre d’Arthur Shaw au sein duquel elle devient la première artiste de couleur à travailler avec des musiciens blancs et à connaître les humiliations raciales. Dans un entretien radiophonique, Billie Holiday confie :

Les choses que je chante ont un rapport avec moi, avec ma vie et la vie de mes amis. Elles ont un sens. J’ai écrit Gold bless the child pour ma mère. Je lui avais demandé un peu d’argent et son refus a été catégorique. Je lui ai dit : « D’accord, que Dieu bénisse l’enfant qui s’en sort tout seul ! » et je suis partie. Cette phrase m’est restée dans la tête. J’ai pensé que cela ferait un bon titre de chanson.

Mais Billie Holiday n’est pas que le support d’une voix exceptionnelle; elle a aussi un caractère dominé par la spontanéité et ne s’embarrasse pas de carcans. Cependant, ses affres n’échappaient pas à ses amis comme le chanteur Tony Bennett,  qui se souvient :

Je l’ai rencontrée à Philadelphie. A l’époque, j’étais inconnu. Je n’étais qu’un fan. Elle a retroussé sa jupe et a sorti un billet de sa jarretière puis m’a dit : « Va me chercher un gin, fiston ! (rires) Elle racontait son histoire en se contentant d’être elle-même. Ce que vous racontez doit être passionnant. Elle a eu une vie agitée. Je me demande pourquoi toutes les chanteuses finissent-elles toutes par disjoncter ? Quand elles arrivent au sommet, il se passe un truc tragique.

À l’époque, Billie Holiday est la première artiste noire à chanter au Metropolitan Opera, où elle signe un contrat en or chez Decca, elle se retrouve sous la coupe de Joe Guy, de plus en plus dépendante à l’héroïne. Billie jugeait cette période sans concession :

«Je suis rapidement devenue une des esclaves les mieux payées de la région, je gagnais mille dollars par semaine, mais je n’avais pas plus de liberté que si j’avais cueilli le coton en Virginie. »

En sus des images d’archives, des extraits de concerts, des enregistrements réalisés par Linda Lipnack Kuehl, les spectateurs peuvent entendre les propos de musiciens comme Charlie Mingus ou Count Basie Band – orchestre avec lequel elle a fait des tournées dans les états du Sud où elle devait se noircir le visage pour ne pas choquer le public noir-américain mais se grimer de la sorte lui a foncièrement déplu – , du chanteur Tony Bennett, de l’amie de Billie Holiday, ­Sylvia Syms, mais aussi de ses souteneurs comme son proxénète Skinny Davenport, ou des agents du FBI qui l’avaient arrêtée. ­Le film est enrichi par les témoignages de ces personnes qui racontent la Billie Holiday qu’ils ont connue.

le réalisateur souligne :

Charles Mingus, Tony Bennett, les copains d’enfance de Billie Holiday et des agents du FBI, dérivant et souvent crépitant à travers le temps des cafés, restaurants et boîtes de nuit des années 70 où Linda les a enregistrées. Certaines de ces cassettes étaient désagrégées, d’autres à peine compréhensibles, mais beaucoup se sont révélées des perles rares. Nous avons commencé le processus de transfert numérique des bandes – et à déterminer quels dialogues utiliser pour raconter l’histoire de Billie – pour à la fois explorer les contradictions de sa vie et donner la place qui revient à son génie d’interprète.

Le film rappelle que la destinée de Billie Holiday a été tragique tant sur scène qu’à la ville. Sensuelle, charismatique, Billie assumait pleinement sa bissexualité, croquant les hommes comme les femmes mais les premiers la frappaient et l’ont ruinée. Ce parallèle dressé entre sa vie publique et sa vie privée révèle certaines facettes méconnus de la chanteuse. Le documentaire met en lumière la musique, le parcours et l’évolution de la chanteuse que les explications de John Hammond, légendaire directeur artistique, du saxophoniste Lester Young « The Prez » et tant d’autres viennent complémenter.

Pendant le développement du film, James Erskine et son équipe se sont rapidement rapprochés des héritiers de Billie Holiday pour s’assurer leur accord; ceux-ci ont accepté afin de garantir la véracité de l’histoire et leur ont procurer musique dont le film avait besoin. Ainsi, le documentaire nous entraîne dans les cabarets clubs des années quarante où l’on voit Billie en direct.

James Erskine de préciser :

«Notre équipe de chercheurs s’est mise en quête des bonnes archives pour raconter l’histoire. Nous savions qu’il y avait peu d’images de Billie, mais nous voulions être sûrs de pouvoir remonter à la source, si possible, en retrouvant des tirages 16 mm et 35 mm oubliés depuis longtemps. Pour les photos, nous avons contacté non seulement des agences mais aussi des centaines de photographes et leurs descendants pour essayer de trouver des images qui n’avaient jamais été vues auparavant, notamment certains clichés de Jerry Dantzic, et les trois photos qui ont été prisés la dernière fois que Billie est montée sur scène.»

L’existence chaotique de celle qu’on appelait parfois Mister Holiday et que Lester Young surnommait Lady Day est aussi riche en rencontres au sommet. Géniale et sensuelle, elle doit, certes, son succès à sa voix extraordinaire, mais également aux collaborations exceptionnelles avec son grand ami Lester Young, Louis Armstrong, Count Basie, Art Tatum, Benny Goodman, Miles Davis, Frank Sinatra.

— Billie Holiday
© Getty

L’angle qu’a choisi de prendre James Erskine dans Billie, à savoir suivre les pas de la journaliste Linda Lipnack Kuehl et comprendre pourquoi les bandes n’avaient jamais été écoutées auparavant débouche sur un travail de montage titanesque des archives récoltées, assemblant des photographies en mettant le focus sur la personne interviewée, des cassettes, un microphone ou un enregistreur filmés en gros plan, un zoom sur le visage de Billie au sein d’un orchestre. Les interviews de Billie Holiday mettent en relief son humilité. A sa sortie de prison, en 1948, elle retrouve son pianiste, Bobby Tucker, pour un concert au Carnegie Hall; la salle est comble et Billie Holiday hésite à monter sur scène jusqu’au dernier moment :

« J’avais si peur devant tant de gens que mes jambes flageolaient. Les spectateurs se seraient demander si j’allais danser ou chanter. Je ne me considèrere pas comme une artiste ou à un niveau modeste. Je suis fascinée par les actrices qui me font pleurer, exulter. Je ne sais pas si je suis capable de provoquer de tels sentiments chez les gens. »

Chaque interview est accompagnée par des extraits de chansons interprétées par Billie, ce qui réjouira ces fans inconditionnels. Il fait souligner que la bande musicale du documentaire fait la part à des chansons devenues d’immenses classiques du jazz vocal tels Saddest tale, Now And Never, I only have eyes for you, Blues are brewing, Fine and mellow, My Man, I love you, Porgy, etc., et Don’t explain, paroles et musique de Billie Holiday qui considère cette chanson comme le résumé de sa vie, ou encore Strange Fruit, texte signé Lewis Allan – « Les arbres du Sud donnent d’étranges fruits, du sang sur les feuilles, du sang sur les racines, des corps noirs se balançant dans la brise du Sud, voilà un fruit que les corbeaux picorent, que la pluie arrache, que le vent assèche, une cueillette étrangee et amère !», une chanson puissante qui laisse percevoir le militantisme de la chanteuse iconique, décédée d’une crise cardiaque en 1959 à l’âge de quarante-quatre ans.

Linda Lipnack Kuehl conclut :

«Billie ne vivait pas selon les codes légaux tel le mariage. Elle faisait ce qu’elle avait envie de faire … Avec impétuosité. »

Billie rappelle, à bien des égards, Green book, de Peter Farrelly le parcours semé d’embûches de Don Shirley, pianiste noir invité à donner des concerts dans les états du Sud, subissant les vexations, les humiliations raciales et la ségrégation mais ces éléments résonnent encore plus comme un inéluctable couperet à l’appui de cette foison d’archives audio et visuelles.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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