Cannes 2019 : Ken Loach dénonce l’ubérisation des travailleurs des classes défavorisées dans Sorry We Missed You, présenté en compétition

Ricky (Kris Hitchen) et Abby  (Debbie Honeywood) vivent avec leurs deux enfants, Sebastian (Rhys Stone) et Liza Jane (Katie Porctor) à Newcastle. Leur famille est soudée et les parents travaillent dur. Alors qu’Abby travaille comme aide-soignante, avec compassion et dévouement, auprès des personnes âgées à domicile, Ricky enchaîne les  petits boulots mal payés ; le couple réalise que jamais ils ne pourront devenir indépendants ni propriétaires de leur maison. C’est maintenant ou jamais qu’ils doivent prendre une cruciale décision! Une réelle opportunité semble se présenter pour le père de famille que l’on entend, en voix off, dans la séquence d’ouverture avant de découvrir son visage : il est en entretien d’embauche auprès du patron d’une immense entreprise de livraisons de colis.

— Debbie Honeywood, Katie Porctor, Rhys Stone, Kris Hitchen – Sorry We Missed You
© Joss Barratt

Ricky est engagé mais il doit disposer de sa propre camionnette pour assurer les livraisons. Le couple est surendetté : l’unique solution est qu’Abby vende sa voiture pour que Ricky puisse acheter ladite camionnette afin de devenir chauffeur-livreur à son compte. Ricky a accepté de travailler au sein de cette entreprise franchisée, ce qui implique des journées de quatorze heures, des conditions dignes du XIXème siècle et des brimades et des humiliations constantes de la part d’un patron, Maloney (Ross Brewster), qui se vante « d’être le pire cauchemar à l’égard de ses employés mais ainsi il fait du chiffre. »

En effet, les conditions que Ricky accepte, persuadé qu’il sortira ainsi sa famille du trou abyssal de dettes dans lequel ils sont coincés, l’obligent soit à acheter soit à louer sa propre camionnette ou en louer une à un taux journalier ruineux, afin de respecter des objectifs stricts en matière de livraison. Celles-ci sont définies par le très important scanner, appelé «arme à feu», un ustensile qui permet au patron de tracer les colis mais surtout les employés, contraints à uriner dans une bouteille puisqu’ils ne sont pas même autoriser à aller aux toilettes.  Les  employés doivent respecter des créneaux horaires précis quelques soient les conditions de la circulation, les imprévus et même les urgences familiales. Maloney semble sorti d’un livre de Victor Hugo ou de Zola quand il hurle à ses employés, officiellement leurs propres patrons puisque franchisés : «Laissons le carton couler dans le béton!», lorsque tous les colis sont chargés: un détail révélateur du monde réel et des conditions de travail sous le diktat de l’ubérisation et du rendement au détriment des acquis obtenus au XXème siècle.

Sorry We Missed You de Ken Loach
© Joss Barratt

Le cinéaste britannique, Ken Loach, toujours aussi engagé, et son fidèle scénariste Paul Laverty reviennent à Cannes avec une nouvelle immersion au cœur de la Grande-Bretagne contemporaine, dans les couches les plus dévalorisées où vassalité et servitude riment avec les conditions de travail dans une économie de services à la solde du capitalisme.

Comme dans son précédent film, I, Daniel Blake, primé à Cannes en 2016 et présenté sur la Piazza Grande à Locarno, Ken Loach dénonce le coût humain d’un développement économique accepté par la majorité, sans prise de conscience.

A l’instar de Ricky, un ancien ouvrier du bâtiment à Newcastle, qui a perdu à la fois ses travaux de construction et ses chances d’hypothèque après le krach économique de 2008, nombre d’Anglais se sont endettés simplement pour maintenir leur famille à flot. La famille Turner, bien que très soudée, subit de plein fouet ce marasme économique et les tensions montent de plus en plus au sein de la maisonnée. Les dérives de ce nouveau monde moderne auront des répercussions majeures sur toute la famille…

Le réalisateur chevronné a déclaré lors de la première du film ce jeudi que

Le soutien au marché libre émanant de personnalités de centre-gauche avait entraîné la montée en puissance de l’économie du spectacle et une classe ouvrière faible et pouvant être activée et désactivée comme un robinet.

Ken Loach, immense et talentueux cinéaste, maus surtout immense humaniste qui observe ses congénères et dénonce, inlassablement,  les injustices, ne se contente pas de faire des films mais ose ce que bien d’autres n’osent pas faire : blâmer les politiciens et pointer leurs incompétences:

Nous avons ce que nous appelons des politiciens de » fausse gauche « , comme Ed Miliband et ceux qui l’ont précédé. Blair nous ne le mentionnons même pas. Ils ont parlé de cette bête mythique, le «capitalisme attentionné». Tout le monde en parle mais personne ne le voit jamais. Si nous croyons au marché libre, cela conduit à la prise de pouvoir des grandes entreprises, à cette concurrence qui conduit à une baisse des salaires et à un travail précaire.

Tout est dit : « Respect, Monsieur Loach ! »
Mais Loach n’oublie pas pour autant de laisser place aux émotions jusqu’à la scène finale, bouleversante.

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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