Berlinale 2019 – hors compétition: Le réalisateur français André Téchiné présente son dernier film L’adieu à la nuit, avec Catherine Deneuve et Kacey Mottet Klein

Muriel est folle de joie de voir Alex, son petit-fils, qui vient passer quelques jours chez elle avant de partir vivre au Canada.  Intriguée par son comportement, elle découvre bientôt qu’il lui a menti. Alex se prépare à une autre vie. Muriel, bouleversée, doit réagir très vite…

Muriel (Catherine Deneuve) élève des chevaux dans la région de l’Occitanie, non loin de la frontière espagnole et de Toulouse. Elle dirige ce centre équestre avec son associé et ami Youssef qui l’a « adoptée » au sein de sa propre famille. Un jour, Muriel reçoit la visite de son petit-fils Alex (Kacey Mottet Klein), la vingtaine, qui est en couple avec son amie d’enfance Lila (Oulaya Amamra) que Muriel a engagée pour travailler au manège. Lila travaille aussi comme aide-soignante dans la maison de retraite de la région. Les deux jeunes gens restent discrets sur leur relation mais ont annoncé à Muriel qu’ils partaient vivre « loin », au Canada.

Le film se déroule pendant les premiers jours du printemps, principalement à l’extérieur, ce qui a permis à André Téchiné de mettre en valeur une nature bourgeonnante et verdoyante, de montrer des cerisiers en fleurs ou les les flancs des Pyrénées. Cette nature en pleine renaissance offre des tons lumineux qui contrastent inévitablement avec le noyau du récit, nettement plus dramatique.

— Catherine Deneuve, Kacey Mottet Klein – L’adieu à la nuit
© Curiosa, Adieu à la nuit 2019

En effet, un jour, Muriel surprend son petit-fils agenouillé sur un tapis de prières juste à côté des ceps de vigne. Quand elle l’interroge sur sa pratique relisieuse, il lui répond juste qu’il a trouvé des réponses à ses questionons dans la foi.

Alex, introverti et en colère contre son père de puis la mort de sa mère, s’est converti à l’islam. Il est confiant qu’il jouira d’une «seconde vie» très heureuse et épanouie après avoir fait ses adieux à son existence actuelle. Accompagnée dans son projet de départ par Lila, qui partage ses convictions et ses ambitions, Alex semble a priori un jeune homme comme un autre.

Progressivement, la terrible vérité émerge … Muriel reçoit un appel de la banque qui l’informe que son compte a été vidé de 6 000 euros. Muriel commence à fouiller dans les affaires de son petit-fils et découvre un vol simple pour Istanbul et une lettre d’adieu. Alex s’est radicalisé … Muriel se souvient soudain d’une lettre de candidature d’un repenti, ancien djihadiste en Syrie. Elle le contacte et le convainc de parler de son expérience syrienne à Alex mais ce dernier veut quitter les vicissitudes des « kouffars » occidentaux. Lila et Alex sont convaincus que c’est la voie à suivre et que personne ne peut les dissuader de leur but sacré.

— Kacey Mottet Klein, Oulaya Amamra – L’adieu à la nuit
© Curiosa, Adieu à la nuit 2019

André Techine est un conteur accompli qui compte plus de cinq décennies d’expérience dans la réalisation de films. L’histoire est à la fois plausible et, malheureusement, très actuelle, avec de fortes performances des trois acteurs principaux. Il y a un message important sur l’échec des sociétés occidentales capitalistes et consuméristes qui conduit les jeunes au fondamentalisme religieux. Alex et les autres jeunes recrutés par l’islam radical n’ont jamais eu de problèmes, ni familiaux ni scolaires. Ils se sentent en décalage face à une société de plus en plus individualistes, superficielle et futile qui a échoué à prendre de ses anciens et à donner de solides valeurs à ses jeunes. Ceux-ci cherchent donc un but noble, motifés par un recruteur à peine plus âgé qu’eux mais qui distille à longueur de rencontres les extraits du Coran, des hadiths et des principes religieux.

Quand on visionne le film d’André Téchiné, on songe inévitablement à deux films qui traitaient de sujets similaires, le perte d’un entant happé par la radicalisation : Les Cowboys, film français réalisé par Thomas Bidegain en 2015, avait décrit avec subtilité le désarroi de parents face à l’impensable. Le réalisateur basque avait choisi de situer son film aux pieds des montagnes, non pas les Pyrénées mais les Alpes où en octobre 1994, Alain, Nicole et leurs deux enfants Georges, surnommé Kid, et Kelly coulent des jours paisibles dans l’Ain et s’adonnent à leur passion du dimanche : des fêtes américaines de cow-boys, entre rodéo, musique et danse country. Alors que la fête se termine, ils s’aperçoivent que Kelly a disparu. Les Cowboys suivait le combat acharné d’un père pour retrouver sa fille quels que soient les risques.

Plus récemment, au Festival de Locarno 2016, Le ciel attendra est un film dramatique français réalisé par Marie-Castille Mention-Schaar suivait Sonia,  six-sept ans, qui a failli quitter les siens pour aller faire le djihad. Elle était convaincue que c’était le seul moyen pour elle et sa famille d’aller au paradis. Elle est finalement revenue à la raison.

— Kacey Mottet Klein – L’adieu à la nuit
© Curiosa, Adieu à la nuit 2019

De toute évidence, le sujet inspire scénaristes et réalisateurs. Si Les Cowboys avaient fait mouche et ému par sa justesse et son acuité, Le ciel attendra avait manqué sa cible et laissé presse et public guère convaincus. Le film d’André Téchiné se situe entre les deux, décrivant le désarroi d’une grand-mère qui tente tout dans un ultime espoir de sauver son petit-fils. Certains aspects du film soulignent toute l’ambivalence tant des recruteurs – Bilal (Stéphane Bak) prêche à longueur de journée tout en s’intéressant de près à Lila et en s’allumant un joint – et des jeunes recrutés – Alex prie à côte des ceps de vigne alors que pour les islamises radicaux l’alcool est « haram ».

Pour en savoir plus sur ses sources d’inspiration, son travail et ée choix des acteurs, nous avons rencontré André Téchiné à la Berlinale.

Firouz E. Pillet, Berlin

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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