1er festival du film iranien de Berlin du 30 mai au 3 juin 2018 au Hackesche Höfe Kino – Un programme à ne pas manquer!

Lors de la dernière Berlinale, le réalisateur iranien Mani Haghighi qui présentait en compétition une délicieuse comédie noire, Khook (PIG), s’emportait en conférence de presse en ces termes :

Ce qui m’énerve le plus, et depuis longtemps, c’est la façon dont est vue le cinéma iranien à l’étranger. Les films choisis par les distributeurs ou festivals, pas ici évidemment, doivent correspondre aux critères que ce que vous pensez être le cinéma iranien et le reflet qu’il doit montrer du pays! Ici on me dit: « vous montrez des femmes fortes »; « c’est nouveau cette émergence des femmes ». Mais il y a des femmes fortes en Iran, très fortes même, et c’est elles que je montre! Je ne montre pas celle que vous voyez dans les films iraniens qui sont distribués ici. Vous vous attendez à ce que je montre des victimes, mais moi je montre une autre réalité. Ce qui est nouveau, ce ne sont pas les femmes iraniennes, mais que vous les voyiez! (…) [La citation entière].

Et force est de constater que le cinéma iranien actuel, présenté par ce premier festival de Berlin à travers un remarquable programme, reflète non seulement la large palette que ses auteurs et acteurs s’emploient à utiliser pour s’inscrire dans un art ouvert et universel mais également cette forte présence féminine, devant et derrière la caméra.

Un cinéma qui parle de là-bas mais aussi d’ici

Onze films, un programme de courts métrages, tous les genres représentés, allant de la comédie au drame en passant par le policier et le subtil mélange des genres qui fait la caractéristique d’un cinéma qui s’exprime parfois aussi entre les images, voilà une belle occasion, au-delà de l’actualité dramatique que fait peser la sortie étasunienne de l’accord de Vienne sur le nucléaire iranien, et des représentations qu’elle véhicule, de voir une société, certes en prise avec son contexte culturel ( quelle société ne l’est pas ?), mais également bien ancrée dans le monde et son temps. Ce qui est fascinant dans ce cinéma et son écriture, c’est qu’il navigue dans des eaux différentes mais très familières.
Après une longue période d’après-révolution islamique où le cinéma jouait sur les métaphores portées par des enfants et/ou des animaux afin de déjouer la censure, le cinéma iranien s’est « normalisé ». Une caractéristique cependant domine depuis quelques années la production cinématographique iranienne, celle d’une mise en abîme cinématographique et les prétextes que le cinéma offre généreusement, à travers le jeu de caméras, d’écrans, de films ou le cinéma comme personnage à part entière à travers des histoires ayant pour protagoniste des acteur-trice-s ou cinéastes, que l’on retrouve avec constance, que ce soit chez Jafar Panahi, Mani Haghighi ou une grande partie des réalisateur-trice-s présents dans ce festival.
Comme dans les films égyptiens d’antan, il y a dans le cinéma iranien un accessoire indispensable à tous les registres narratifs, il n’est plus en bakélite mais portable et intelligent – le téléphone. L’autre accessoire emblématique est la voiture, à la fois utilitaire – il n’y a pas que chez Panahi que la voiture permet de se déplacer plus ou moins discrètement au sein de la société iranienne et de faire des bouts de chemin avec ceux et celles qui la forment, c’est devenu une constante de la production iranienne – et parti pris artistique avec les prises de vue de/à travers/dans l’habitacle.

Un programme en large éventail – Focus sur 6 films représentatifs

Le film d’ouverture est une occasion exceptionnelle de voir un film, Delighted (Enchanté, 2016) d’Abdolreza Kahani, un récit qui montrent des jeunes femmes qui s’amusent, boivent de l’alcool et parfois ne portent pas le voile. Une réalité qui bien entendu a été interdit de diffusion en Iran mais n’a quasiment pas été vu ailleurs, les pressions ayant été tellement forte sur ce film qu’il a été déprogrammé dans les cinémas indépendants qui voulaient le projeter à l’étranger. Abdolreza Kahani sera présent le mercredi 30 mai à 20h à la projection du film.

No 17, Soheila de Mahmoud Ghaffari

Présenté au dernier FIFOG, dont l’une des thématiques fortes était justement la condition de la femme, le dernier film de Mahmoud Ghaffari y a remporté le FIFOG d’or dans la compétition officielle. Cette histoire est brillamment menée par son actrice principale, de manière enjouée, à travers des discussions à bâtons rompus, mais sous lesquels pointe une sourde urgence dans la course échevelée que fait Soheila pour trouver l’âme sœur. Car Soheila a 40 ans et n’est pas mariée. Pas de pression de la famille comme on pourrait facilement l’attendre, non, le problème de Soheila est un problème au cœur de toutes les sociétés : celui de la recherche de l’amour et d’une vie à deux. Évidemment, la quête de Soheila se fait dans un contexte culturel particulier qui lui donne des formes singulières, mais le propos reste largement universel, à commencer par ses amis qui se demandent pourquoi elle cherche à se marier puisque tout le monde finit par divorcer ! Encore plus universel, c’est cette solitude qui étreint les gens, même s’ils n’ont jamais eu autant de possibilités d’être en connexion avec les autres. Soheila va multiplier les démarches proactives mais à mesure qu’elle avance, d’un côté un tableau de la société iranienne se forme, d’un autre sa personnalité se révèle, à nous mais surtout à elle-même, et sa quête devient également une démarche de découverte individuelle de soi.

— Zahra Davoudnejad – No. 17 Soheila Image courtoisie du FIFOG

Comme partout, les Iraniens cherchent au quotidien le sens de la vie, de leur vie, et comme partout, le centre de cette quête est l’amour.

Untaken Paths de Tahmineh Milani

La réalisatrice iranienne habituée des festivals et des récompenses, ayant fait un passage dans les geôles du pouvoir pour un de ses films en 2001 – Nimeh-e Pinhan (The Hidden Half) – jugé anti-révolutionnaire, est également une féministe et militante des droits humains, ces engagements et positions se reflétant toujours d’une manière ou d’une autre des ses films. Pour son 14e film, elle continue à regarder la société de son pays d’un point de vue féminin qui n’en dit pas moins sur la condition des femmes que celle des hommes et de la structure familiale encore corsetée.
Une jeune femme veut se marier par amour. Le premier problème auquel elle a à faire face est l’opposition de sa famille, celle de son amoureux n’appartenant pas à la même classe. Puis la violence, sous-jacente ou jaillissante, qui se trouvent dans les familles, quelles que soient la classe sociale auxquelles elles appartiennent, va révéler les mêmes ingrédients que l’on peut retrouver dans les ressorts de la violence domestique où qu’elle se pratique : enfermement, isolation, cercle vicieux, reproduction générationnelle, etc., même si bien sûr le contexte culturel et religieux imprègne également cette représentation.

 

La conception narrative et la mise en scène sont brillantes, jouant en marge du drame sur les genres, dans une magnifique cinématographie ample dans ses mouvements de caméra et cadrée au cordeau dans ses plans fixes et une mise en miroir tout à fait contemporaine avec l’omniprésence des séries télévisées entre la « vraie vie » et la production de vie rêvée.

Leaf of Life d’Ebrahim Mokhtari

Ici aussi un jeu de cinéma ! Un réalisateur de Téhéran tourne un film documentaire sur la culture et la récolte du safran dans une petite ville du nord-est de l’Iran. Il a accepté ce travail pour gagner l’argent nécessaire à l’achat d’une maison à Téhéran. Au lieu de se concentrer sur la réalisation de son film, il passe du temps au téléphone avec son producteur chargé de lui trouver la maison de ses rêves. En parallèle, le tournage pâtit des exigences du réalisateur qui contreviennent à la vision qu’ont les paysans de leur vie et travail ; le réalisateur se heurte tout particulièrement à son personnage principal, un vieil homme qui récolte le safran et les grenades.
Une histoire simple, classique – film dans le film, rencontre entre un homme de la ville préoccupé et insatisfait de sa vie et la sagesse d’un vieil homme de la campagne ; introspection contrainte par les accidents de la vie qui forcent à la reprise de contact avec les choses essentielles – , toute en petites touches narratives avec une esthétique très recherchée, avec, entre beaucoup d’autres effets, un hors-champs des plus magnifiques de simplicité avec l’ex-femme du cinéaste qui lui dit au revoir, va entrer dans sa voiture, brusquement ressort du champ et y revient quelques 30 secondes plus tard avant de partir… ; ou ce cadre où le réalisateur, face à la caméra, parle avec son assistant qui se trouve dans l’embrasure de la porte et que l’on voit nettement dans le reflet des vitres de la fenêtre qui a des barreaux donnant l’impression qu’il est enfermé et qu’il parle avec des gens qui sont dehors.

Leaf of Life d’Ebrahim Mokhtari Image courtoisie Iranian Filmfestival Berlin

Le classicisme de Leaf of Life se retrouve aussi dans l’élément métaphorique de la nature, belle mais fragile avec une dimension d’éternité qui renferme l’éphémère.

Comme le disait Jean-Luc Godard lors de conférence de presse FaceTime au dernier festival de Cannes :

« Un film est fait pour montrer ce qui se fait, et c’est le cas de la plupart des films qui sont à Cannes cette année et comme les années précédentes… Mais très peu de films sont faits pour montrer ce qui ne se fait pas. (…) »

Et bien le film d’Ebrahim Mokhtari montre précisément cela : ce qui ne se fait pas. Cela provoque une réflexion sur la vérité et le mensonge, la réalité arrangée ou augmentée, l’illusion de neutralité des images ou des films documentaires.

Hendi & Hormoz (Hendi va Hormoz) d’Abbas Amini

Présenté à la dernière Berlinale dans la section Generation 14+, le second film d’Abbas Amini a pour protagoniste de jeunes adolescents qui se marient avec dans le rôle-titre masculin Hamed Alipour qui jouait déjà dans son premier film Valderama. Il reprend également le sujet de la difficulté de grandir dans l’environnement des laissés-pour-compte. La jeune fille va encore à l’école, le jeune homme de 16 ans est orphelin et cherche désespérément du travail pour prendre à bras le corps sa vie et son rôle de père en devenir. Ils doivent entrer dans la vie adulte mais sont encore des enfants, ils se trouvent dans l’entre-deux, se doivent d’être sérieux et prendre des responsabilités mais continuent à s’échapper de temps en temps dans un univers plus léger qui leur remet un sourire sur leur vie déjà lourde : elle en rigolant avec ses copines sur les garçons, lui en regardant un ami faire des figures avec son bateau sur la mer, ou ensemble lorsqu’ils jouent dans l’eau.
La magnifique cinématographie est largement servie par le décor naturel à couper le souffle qu’offre l’île d’Ormuz où se déroule l’histoire. Les habitants de l’île n’ont pas beaucoup de possibilités : soit ils sont pêcheurs, soit ils travaillent dans les mines d’hématite, un minerai de fer de couleur rouge, qui rend la terre rouge. Cette vie au jour le jour de ces journaliers oblige aux petits et gros trafics en tous genres, puisque le clientélisme, le népotisme et la corruption règnent en maître dans ses couches damnées de la terre. Cette terre rouge, rouge rouille, rouge sang quand elle colore la mer, est un élément fantastique de contrastes de couleurs que le réalisateur ne se prive pas d’utiliser avec celle de la mer, du feu ou des tissus aux tons vifs.

— Hamed Alipour – Hendi & Hormoz (Hendi va Hormoz) © Three Gardens Film / Ghazaleh Ali Mohammad

Si le film met un peu de temps à se mettre en place, il prend gentiment son envol à mesure que les personnages prennent de la consistance, que leur personnalité de dévoile et leur caractère se révèle.

Invasion (Hojoom)de Shahram Mokri

Présenté à la Berlinale 2018 dans la section Panorama, ce film a été accueilli avec circonspection par la presse, un peu déboussolée par la structure du film. Reprenant cette idée d’absence de linéarité temporelle et de répétition qu’il avait utilisées dans son premier film Fish and Cat, Shahram Mokri nous fait entrer dans un drôle d’univers mêlant psycho-thriller et fantastique.

— Iman Sayad Borhani – Invasion (Hojoom) © Abdolreza Nikou

Une équipe de sportifs – dont on ne sait pas quel sport ils pratiquent et qui portent d’étranges tatouages, des gens qui travaillent avec eux, des policiers, un stade et ses appendices, la nuit, voilà les éléments de base de Hojoom. Un homme a été assassiné. Le coupable est arrêté, mais pourquoi a-t-il commis cet acte? La police fait jouer aux personnes présentes ce qu’ils faisaient au moment du meurtre. Jouer et rejouer, refaire les mêmes gestes, les mêmes déplacements, reprendre les mêmes dialogues, mais à chaque fois les membres de l’équipe changent de rôle. Apparaît tout à coup une jeune femme, sœur jumelle du défunt, dont la présence sulfureuse ajoute une couche d’étrangeté à ce labyrinthe qui dresse des murs entre des mondes dont celui de l’autre côté serait la promesse d’être meilleur.
C’est peut-être ici, dans ce re-enactment fictif que la mise en abîme cinématographique évoquée plus haut atteint son climax : « Dès que tu n’es plus là, quelqu’un apparaît à ta place… Que sommes-nous alors censés faire de ce jumeau ? », dit une voix-off au début du film. Comme une boule à multiple facette, le film de Shahram Mokri démultiplie les réflexions et inflexions, épuisant le réalisme pour rendre gorge de la réalité.
Magistral.

Season of Narges de Negar Azarbaijani

Le film s’ouvre sur une citation du poète mystique perse Rûmî :

Tu es devenu ma vie,
donc tu n’es rien d’autre que moi
J’ai disparu en toi,
donc je ne suis rien, mais toi

Et une voix off. Un début assez énigmatique avec une scène de sauvetage semblant être filmée par les sauveteurs puis pendant une vingtaine de minutes, on assiste à des conversations de femmes qui discutent de leurs amours/désamours entre elles ou parlent à leur amoureux. Puis les hommes apparaissent, dans des séquences plus brèves, le temps d’essayer de situer tout ce petit théâtre qui ressemble à une comédie de mœurs, avec ses quiproquos, ses situations absurdes qui se mêlent et s’entremêlent, ses personnages légèrement stéréotypés – ainsi que leurs rôles, avec une mention spéciale pour celui du célèbre acteur, connus de tout le monde ou presque, poursuivi par des fans qui veulent des autographes, des egoportraits ou font des vidéos qui deviennent virales sur le Net.

Season of Narges de Negar Azarbayjani Image courtoisie Iranian Filmfestival Berlin

Mais sous cette comédie sommeille quelque chose de sérieux, et ce qui semblait être un film sympathique et facile, se révèle posséder une qualité scénaristique bluffante, articulée sur une série de mini-twists qui donnent sans en avoir l’air du corps à l’histoire qui se livre dans toute sa splendeur, et en même temps comme un coup de poing à l’estomac qui coupe le souffle, à la toute fin du film avec une merveilleuse subtilité et évidence. La boucle narrative est bouclée et, alors que l’on avait oublié pendant les nonante-cinq minutes le poème de Rûmî, voilà qu’il nous revient en mémoire avec un nouveau sens, un message qui ne vaut de loin pas que pour l’Iran mais pour toutes les parties du monde.

Le programme et achat de billets en ligne.
Les films sont présentés en version originale, sous-titrés en allemand ou anglais.

Malik Berkati

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