Fernando Solanas, cinéaste, documentariste, homme politique et activiste argentin laisse l’humanité orpheline d’un défenseur des arts et des justices

L’ambassadeur d’Argentine auprès de l’UNESCO, Fernando “Pino” Solanas, est décédé le 6 novembre 2020 à Paris, en France, où il recevait un traitement contre le coronavirus. Les messages de sympathie ont afflué du monde entier, à commencer par l‘Argentine, pays où est né Fernando Solanas le 16 février 1936, à à Buenos Aires dont les natifs s’appellent los Porteños. Le Palacio San Martín, le Ministère argentin des Affaires étrangères, situé dans le quartier de Retiro, à Buenos Aires, commentant la mort du cinéaste et activiste sur son compte Twitter officiel :

« Énorme chagrin pour Pino Solanas. Il est mort dans l’exercice de ses fonctions d’ambassadeur d’Argentine auprès de l’UNESCO. On se souviendra de lui pour son art, pour son engagement politique et pour son éthique toujours au service d’un pays meilleur. Un fureté abrazo (une accolade) à sa famille et ses amis ».

Mi-octobre, l’ancien sénateur national a rapporté – via son compte Twitter – qu’il avait été testé positif au coronavirus et qu’il avait été admis dans un hôpital de Paris, où se trouve le siège de cet organisme onusien chargé de l’éducation, le science et culture.

 

L’ancien législateur avait posté avec ce dernier message une photo dans laquelle il se reposait dans un lit de soins intensifs alors qu’il était en isolement et sous traitement.

Une vie militante à travers son action politique et son travail artistique

Connu pour son appartenance au groupe Proyecto Sur, mouvement politique, social et culturel en Argentine, d’orientation nationale, de ligne politique de centre-gauche, progressiste et lié à l’écologie politique, Fernando Solanas en était la principale référence au niveau national.

Fernando “Pino” Solanas laisse un héritage caractérisé par sa vie de militantisme, qui s’est déroulée à travers son action politique passionnée et son travail artistique à contenu social, mettant son art et sa vie au service de son pays qu’il souhaitait meilleur après les vicissitudes et exactions commises sous la dictature. Ses idées politiques marquent sa performance publique, à la fois en tant que cinéaste, où il se distingue avec une dizaine de films à succès à fort contenu social, jusqu’à sa participation à la politique.

Grupo Cine Liberación

À la fin des années soixante, Fernando Solanas est l’un des fondateurs et théoriciens du groupe argentin Grupo Cine Liberación, qui s’inscrit dans un mouvement à échelle continentale – celle de tout le continent sud-américain – appelant à un « troisième cinéma », qui ne soit pas une prolongation du cinéma européen ni hollywoodien. C’est ainsi que son premier court métrage de fiction, Seguir Andando, voit le jour en 1962.

En 1968, il co-réalise clandestinement avec Octavio Getino un premier long métrage, le documentaire La hora de los hornos (L’Heure des brasiers, N.D.A. ) manifeste esthétique et politique du mouvement.

«Notre film est un film d’agitation et de propagande. C’est encore plus: un film d’action, un film-acto»

commente Fernando Solanas. Dans cette trilogie, il aborde certains des thèmes qui l’ont fasciné tout au long de sa carrière: le néocolonialisme et la violence dans le pays et en Amérique latine. Ce film majeur, anti-néocolonialiste, péroniste et activiste est interdit jusqu’à la fin de la Dictature de la Révolution argentine en 1973. Il est aujourd’hui considéré comme un classique du documentaire.

Fernanda Solanas, surnommé «Pino», a joué un rôle fondamental dans la création de divers espaces de centre-gauche qui l’ont amené à occuper divers postes, tels que député, sénateur national ou ambassadeur à l’UNESCO, son dernier rôle de fonctionnaire.

Façonné intellectuellement et politiquement par l’influence de noms tels que Raúl Scalabrini Ortiz, Arturo Jauretche et Juan José Hernandez Arregui, Fernando Solanas a commencé à exprimer ses idées politiques à travers son travail cinématographique au début des années soixante.

Dès 1969, El Grupo Cine Liberación, ce courant de cinéastes qui sert de base à la résistance à la dictature, promeut un circuit alternatif pour la diffusion de leurs productions. C’est ce même groupe de Cine Liberación qui est convoqué par Juan Domingo Perón, en exil à Madrid, pour faire ses deux témoignages filmiques : La Revolución Justicialista y Actualización Doctrinaria para la toma del poder (La révolution justicialiste et le point doctrinal pour la prise du pouvoir; N.D.A.).

— Pino Solanas (à gauche) et Richard Stallman lors de la Wikimania 2009 à Buenos Aires
Juan Ignacio Iglesias CC BY 3.0

Une vie militante à travers son action politique et son travail artistique : « A gauche toute ! »

En 1975, Fernando Solanas présente Los Hijos del Fierro (Les fils du Fer)  et est confronté à des menaces de mort et à une tentative d’enlèvement, il s’exile et s’installe en France, où il réalise le documentaire La Mirada de los otros (Le regard des autres) en 1980.

De l’étranger, il s’est activement impliqué dans la défense des droits de l’homme et a dénoncé la dictature militaire au niveau international. Avec le triomphe de Raúl Alfonsín en 1983, il retourne en Argentine et en 1985, il tourne Tango, El exilio de Gardel (Tango, L’exil de Gardel,N.D.A.) : Un groupe d’exilés argentins décide de raconter l’histoire de son déracinement en montant une tanguédie, un spectacle musical sur le tango; puis en 1988 Sur (Tard dans la nuit): Voilà cinq ans que Floreal  et sa femme attendent de se retrouver. Mais la nuit sera longue et les retrouvailles sans cesse retardées. Car le couple, comme le pays, a changé. Cette nuit vaudra toutes les nuits, toute une vie. Une nuit où souvenirs, mirages des vivants et des morts se mêlent. Nuit de lumière aussi: sur c’est: «l’amour, le désir, les projets, l’utopie…» explique Solanas. Les deux films sont récompensés dans les festivals de cinéma les plus prestigieux au monde. Sur a valu à Fernando Solanas le Grand prix de ma mise en scène au Festival de Cannes 1988.

En 1992, il sort El viaje (Le voyage): Martin, 17 ans, vit avec sa mère et son père adoptif au fin fond de la Patagonie. L´absence de perspectives le plonge dans le désespoir. C’est ainsi qu’un beau jour, il enfourche sa bicyclette et part à la recherche de son père. Son voyage nous fait parcourir toute l’Amérique latine à travers la richesse de ses mythes et de son histoire, des Indiens du Brésil aux Aztèques du Mexique. Il nous confronte aussi aux situations actuelles, catastrophiques sur le plan social et écologique.
El viaje lui vaut le Grand Prix spécial du jury à la 49ème Mostra di Venezia e 1992 et dont la musique envoûtante est signée Astor Piazzolla.

Le début des années nonante marque son irruption définitive dans le monde de la politique, et sa voix s’élève pour critiquer le gouvernement de Carlos Saúl Menem (1989-1999). Par la suite, Fernando Solanas agit activement pour promouvoir la modification de la loi sur la radiodiffusion qui régissait pendant la dictature militaire et a été particulièrement critique des privatisations et de la loi de réforme de l’État promues par l’administration Menem.

En 1992, sous la direction du leader Luis Brunati, ils constituent El Frente del Sur (le Front Sud), apparaissant la même année comme candidat à la fonction de sénateur national de la ville de Buenos Aires. Puis, en 1993, El Frente Grande a été fondé, avec l’inclusion du secteur dirigé par Carlos «Chacho» Alvarez, et «Pino» Solanas a été élu député national de la province de Buenos Aires. Fernando Solanas joue un rôle important dans l’élection des électeurs conventionnels pour la réforme constitutionnelle de 1994, obtenant près de 18% des voix dans la province de Buenos Aires.
Son action politique a été dominée par des questions récurrentes qui le hantaient – comme la défense de l’environnement et la dette extérieure de l’Argentine, dont il a mis en doute durement l’origine. – et qui furent le fil conducteur de ses actions. Désenchanté par ce qu’il considérait comme un virage «à droite» du Frente Grande, du «Pacto del Molino» entre «Chacho» Álvarez, Graciela Fernández Meijide et José «Pilo» Bordón, Solanas termine son mandat en 1997 et décide de se retirer dans son rôle de cinéaste.

En 1998, il a terminé son film La Nube (Le nuage): Le théâtre, aujourd’hui dans un ancien dépôt de banlieue, était jadis une institution culturelle révolutionnaire. Et Max, son directeur charismatique (Eduardo Pavlovsky), un comédien méphistophélique, le penseur contestataire de sa génération révoltée. Mais aujourd’hui, à Buenos Aires aussi, ce sont les fonctionnaires de la culture qui font la pluie et le beau temps. Le film a été primé aux festivals de Venise et de La Havane, dans ce dernier cas pour sa carrière.

Ensuite viendront ses films Memoria del Saqueo (Mémoire d’un saccage) qui dénonce les mécanismes politiques ayant conduit l’Argentine à la crise économique; et La Dignidad de los Nadies (La dignité du peuple) qui montre comment les organisations sociales et les populations les plus démunies ont fait face au chômage et à la misère qui sévissent depuis 2001.

En 2004, à la 54ème Berlinale, Fernando Solanas est récompensé par L’Ours d’or d’honneur (Goldene Ehrenbär) pour l’ensemble de sa carrière. En 2007 Argentina Latente créaé son documentaire sur le potentiel scientifique de l’Argentine.

Retour à la politique

Sa carrière politique a depuis repris à un rythme soutenu. En 2007, il fait face à la candidature à la présidence de la Nation for South Project, proposant la nationalisation des ressources stratégiques. Il est élu député national pour la période 2009-2013 et sénateur national entre 2013 et 2019. Cinéaste, ancien député national, ancien sénateur et principale référence du groupe Proyecto Sur qui compose le Frente de Todos- active jsuqu’à son dernier souffle. Fernando Solanas avait honoré la section Cannes Classics de sa présence joyeuse et bienveillante à l’occasion de la projection de son film, L’Heure des brasiers, lors du 71ème Festival de Cannes en 2018.

Solanas avait quatre-vingt-quatre ans et figure dans la tranche d’âge la plus exposée au coronavirus.

¡ Adiós Maestro ¡ Hasta siempre, Compañero Pino !

Pour les cinéphiles Helvétiques, le distributeur Trigon Films propose de nombreux fils de Fernando Solanas.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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