FIFDH 2021 – Shadow Game : Un coup de poing en plein estomac qui coupe le souffle et couvre de honte le continent européen et ses pratiques envers les mineurs non-accompagnés !

[Nous n’utilisons exceptionnellement pas dans cet article l’écriture inclusive : les jeunes qui apparaissent dans le film sont tous de sexe masculin, n’ayant pas encore interviewé les réalisatrices, prendre le parti pris que les jeunes filles rencontrent les mêmes problèmes et suivent les mêmes chemins que les jeunes garçons serait osé.]

En préambule, et afin que l’on se rende compte immédiatement quelle est la nature du scandale dont on parle (qui n’est pas nouveau et mainte fois documenté mais sur lequel on préfère fermer les yeux) et que dénonce de manière puissante ce film qui donne directement la parole aux concernés et utilise pour partie les images qu’ils ont eux-mêmes tournées, voici l’article 22, paragraphe 1 de la Convention relative aux Droits de l’enfant :

Les États parties prennent les mesures appropriées pour qu’un enfant qui cherche à obtenir le statut de réfugié ou qui est considéré comme réfugié en vertu des règles et procédures du droit international ou national applicable, qu’il soit seul ou accompagné de ses père et mère ou de toute autre personne, bénéficie de la protection et de l’assistance humanitaire voulues pour lui permettre de jouir des droits que lui reconnaissent la présente Convention et les autres instruments internationaux relatifs aux droits de l’homme ou de caractère humanitaire auxquels lesdits États sont parties.

Voilà. C’est clair net et précis. Nous sommes en Europe, en 2021, et des enfants se voient dénier ce droit fondamental, pire se font torturer psychiquement pendant des années par ce refus et les conditions inhumaines dans lesquelles ils doivent vivre et survivre pendant leur odyssée et, pour certains, se font torturer physiquement par des autorités dépositaires du monopole de la violence physique légitime. Il est facile de faire les gros titres et pousser des cris d’orfraie devant des images venues d’ailleurs, comme ces enfants d’Amérique latine encagés aux États-Unis par l’administration Trump. Mais qu’en est-il de ces images – qui existent – et que l’on cache dans une hypocrisie crasse ? Que l’Europe se couvre de la cendre de la honte avant de donner des leçons ailleurs ! Shadow Game est un coup de poing en plein estomac qui coupe le souffle et révolte.

— Mohammed (14 ans) de Syrie. Les gardes-frontières croates ont prétendu qu’il avait 20 ans et l’ont renvoyé sans procédure dans un champ de mines – Shadow Game
Image courtoisie Witfilm

« On marche comme des ombres »

Shadow Game illustre de manière implacable les conséquences dramatiques de la politique d’asile européenne. L’Europe s’est retranchée derrière des clôtures physiques et légales (on pense au règlement de Dublin – auquel la Suisse est associée –, qui impose au premier pays de l’UE dans lequel le migrant est arrivé de traiter sa demande d’asile) avec pour conséquence funeste qu’il est presque devenu impossible de demander l’asile. En partie filmé par les journalistes et documentaristes néerlandaises Eefje Blankevoort et Els Van Driel, en partie monté avec des vidéos prises directement par les adolescents, cette longue marche faite de stop-and-go nous entraîne sur leurs pas, à travers des paysages enneigés, des forêts, de longues routes qui ensanglantent les pieds et la rencontre sur le chemin avec une police des frontières agressive et parfois extrêmement violente. Ce que ces jeunes vivent est inconcevable de brutalité, et pourtant, ce qu’ils laissent derrière eux l’est encore plus, c’est pourquoi ils sont prêts à endurer encore et encore les atrocités induites par les politiques indignes et contraire aux droits les plus basiques de l’être humain afin d’atteindre leur but. Leur voyage les mène à travers toute l’Europe : de la Grèce à la Macédoine du Nord, la Serbie et la Bosnie-Herzégovine, de l’Italie à la France et aux Pays-Bas avec toujours ce « jeu », celui de passer les frontières, la plupart de temps de nuit, se faire refouler, recommencer tel Sisyphe, jusqu’à y arriver ; comme s’ils étaient dans un jeu vidéo, explique SK, un réfugié afghan de 15 ans, avec ces différents niveaux à passer avant d’arriver enfin au dernier niveau du « jeu », leur destination finale. Ce jeune en sait quelque chose, lui que l’on retrouve pour la première fois 7 mois après qu’il a quitté l’Afghanistan, avec  5000 kilomètres dans les jambes entre son pays et la Grèce. Il ne lui reste « que » 1200 kilomètres jusqu’à son but, l’Italie, mais cette distance ne se compte pas pour lui en kilomètres mais en nombre de frontières à passer. Et dans les Balkans, il y en a beaucoup !

Le seul adolescent qui témoigne mais que nous ne pourrons pas reconnaître est Mo, un Iranien de 17 ans coincés en Grèce depuis 2 ans. Son témoignage est poignant, il explique :

C’est un jeu que je n’aime pas jouer, c’est la chose la plus horrible que j’ai expérimentée dans ma vie. Jouer ce jeu, c’est jouer avec la vie et la mort.

Mo est traumatisé, il a été battu et blessé à ce « jeu », il en porte des cicatrices sur son visage et c’est fait un tatouage sur le bras résumant son expérience de la vie: « life is war ». Il explique en outre l’engrenage dans lequel les jeunes sont propulsés par les autorités elles-mêmes :

Ils ne nous donnent que 50 euros par mois et ils très savent bien qu’on ne peut pas vivre dans le camp avec cette somme, cela force à des activités illégales. Je ne suis pas venu ici pour vivre comme un chien, à me prostituer, je préfèrerais aller à l’école plutôt que de faire ces activités.

Le film a été tourné sur une période de trois ans ce qui permet de suivre au long cours ces adolescents qui ne sont pas tous dans la même configuration, certains livrés totalement à eux-mêmes, d’autres faisant le voyage avec un frère ou un ami, d’autres encore retrouvant un membre de la famille sur la route. C’est que ces jeunes, comme tous les autres jeunes du monde, sont hyperconnectés, leurs Smartphones font lien avec la famille, avec ceux qui sont aussi sur la route et qu’ils recherchent, avec les passeurs, avec la communauté des amis, réels ou virtuels, de WhattsApp, TikTok ou Snapchat qui suit le « jeu » quasiment en live. Ce n’est pas pour rien que les policiers, quand ils attrapent ceux qui tentent de passer une frontière, leur cassent leurs téléphones ainsi que leurs chargeurs de secours, car si Google est l’ami de tout internaute, le GPS et Google Maps est l’ami des migrants ! Ce fil à la patte peut aussi être à double tranchant : ils sont plus facilement traçables par les forces de l’ordre qui peuvent également faire des connexions quand elles confisquent les Natels.

— Mustafa (17 ans) d’Irak. Il a été battu par 14 gardes-frontières – Shadow Game
Image courtoisie Witfilm

Mohammed, 14 ans qui a fui la Syrie – il y a 10 mois, la première fois qu’on le voit – avec sa tête de premier de la classe, gentil et appliqué, reste toujours vaillant et souriant, avec derrière sa fragilité d’enfant, ses peurs et ses angoisses, sa tristesse et ses larmes qu’il refoulera jusqu’à la fin, lorsqu’un événement ignoble lui arrivera. Nous nous demandons parfois si on ne se retrouve pas dans un mauvais film, la réalité ne pouvant être aussi cruelle. Mohammed aussi s’est fait cette réflexion lors de sa première intervention dans le film :

Je n’aurais jamais imaginé traversé des forêts et gravir des montagnes dans la nuit avec les branches qui nous coupent le visage car on y voit rien, me retrouver à faire ses allers et retours quand on nous attrape, nous faire casser nos téléphones… Avant je regardais des films et me disais, est-ce réel? Maintenant c’est ce que je suis en train de vivre.

Bien sûr, certains de ces jeunes idéalisent leur avenir une fois arrivés à destination, comme Faiz, 17 ans, qui a fui le Soudan 4 ans auparavant. Il est arrivé à Vintimille, en Italie, et son intention, mainte fois avortée, est de passer en France pour ensuite rejoindre le Royaume-Uni où

« je pourrai étudier. Mon plus grand rêve est de retourner un jour au Darfour et de le diriger. Ça, c’est mon rêve. »

Et pourquoi mettre autant de bâtons dans les roues du rêve de Faiz ? N’est-ce pas l’apanage des enfants de pouvoir rêver leur avenir et, pourquoi pas, le réaliser ?

Un élément très peu spectaculaire, mais des plus bouleversants et dérangeants pour celui qui regarde avec dans la poche une carte d’identité qui lui ouvre toutes les frontières, c’est de sentir le cœur de chaque adolescent qui bat quand il se retrouve à quelques encablures d’une frontière, qu’il la scrute, l’explore, recherche le meilleur endroit pour passer, les endroits où sont postés les gardes-frontières, les bases des drones… et de se rendre compte que l’autre côté est quasiment inatteignable ou du moins tributaire d’un effort incommensurable et surtout d’un coup de chance.

À la fin, on apprend que certains des jeunes ont atteint leur destination, d’autres sont encore sur la route ou dans un camp. Ce film est également une sorte de coming-of-age, mais loin des sirupeux films pour ados, celui-ci laisse un goût de cendres : ces jeunes deviennent adultes sans transition, sans parcours d’apprentissage autre que celui de la survie.

— SK (15 ans), est venu d’Afghanistan à pied; à sa dernière tentative de passer la frontière, il a été passé à tabac par des policiers croates – Shadow Game
Image courtoisie Witfilm

Un jeu basé sur la réalité

Shadow Game est également un projet transmédia avec plusieurs volets, didactique avec des explications circonstanciées ainsi que les vidéos tournées par les jeunes migrants, militant (il est possible de signer leur manifeste), et un jeu d’immersion :

Avec Shadow Game, nous envisageons un jeu qui commence comme un voyage passionnant et qui se termine par la compréhension du fait que de vrais adolescents prennent des risques réels et traversent des épreuves presque surréalistes. Ce jeu est basé sur les histoires de jeunes garçons qui ont déjà « joué le jeu », qui, nous l’espérons, aidera à changer la façon dont les gens voient la réalité du voyage que les (jeunes) réfugiés doivent faire pour chercher une protection en Europe.

Le film présenté en compétition dans la section documentaire de création à la 19e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH) est à voir à la demande jusqu’au 14 mars, suivi d’un entretien vidéo avec les cinéastes et accompagné d’un complément audio : Des Balkans aux portes de l’Europe : le journalisme pour dénoncer une route de la mort.

Au nom de Durrab, SK, Jano,Shiro, Mohammed, Faiz, Mo, Fouad, Yaseen et Mustafa, et de tous les autres mineurs coincés dans les limbes de l’Europe, ouvrons les yeux, interpellons nos responsables politiques pour que cette honte collective qui nous accable cesse !

https://shadowgame.eu

De Eefje Blankevoort & Els Van Driel; Pays-Bas; 2021; 90 minutes.

Malik Berkati

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