FIFDH 2021 : Si le Vent Tombe (Should the Wind Drop) de la cinéaste arménienne Nora Martirosyan – Comme une prémonition du réel dans le Haut-Karabagh qui rattrape la fiction

Ce qui frappe immédiatement aux premières images de Si le Vent Tombe, c’est les accents dramatiques et annonciateurs (le film a été tourné en 2020) de la seconde guerre du Haut-Karabagh qui a mis à feu et à sang la région entre le 27 septembre et le 10 novembre 2020. Cette intrusion de la réalité dans l’esprit en visionnant ce film lui donne une dimension bien plus grande que la seule curiosité cinématographique et thématique. Malheureusement, ce que nous voyons sur l’écran est déjà du passé, l’accord de cessez-le-feu actant la rétrocession de nombreux territoires à l’Azerbaïdjan rendant encore plus compliquées la cohésion et le lien entre d’une part l’Arménie et d’autre part le reste du monde.

— Grégoire Colin – Si le vent tombe
Image courtoisie Sister Productions

Alain (Grégoire Colin) arrive à Stepanakert, capitale du Haut-Karabagh, afin d’effectuer un audit en vue de la réouverture de l’aéroport de la République autoproclamée, élément capital pour augmenter ses chances d’avoir une reconnaissance internationale – rappelons que République autoproclamée de l’Artsakh (nom de l’ancien royaume arménien) n’était pas reconnue par l’ONU. Mais le fonctionnaire français ne connaît rien des réalités de la région et de ses habitants. Arrivé après huit heures de route depuis Erevan, il se retrouve devant un petit aéroport qui semble être une belle construction de l’ère soviétique, solide et prête à l’emploi. Mais le lieu est étrange, surréel, avec ses pistes dans avions, cerné par les champs alentours et un gamin qui passe les clôtures de sécurités et au milieu du site de l’aéroport (c’est un raccourci) avec une jarre d’eau au bout du bras, l’intérieur vide de voyageurs mais aux employés à leurs postes, tels les soldats du Désert des Tartares de Dino Buzzati, et des agents d’entretien qui nettoient avec application les lieux… Les Arméniens étant très francophones (le pays fait partie de l’Organisation internationale de la francophonie – OIF), Alain pourra s’entretenir en français avec le directeur de l’aéroport (Davit Hakobyan) et une journaliste (Narine Grigoryan), dépêchée pour couvrir, mais surtout faire la publicité de la venue de ce fonctionnaire international. Mais son interlocuteur privilégié est son chauffeur Seirane (Arman Navasardyan) qui lui permet d’entrer dans les arcanes de cette société  où les traces de la guerre (la première, 1988-1994) sont omniprésentes entre les jeunes soldats aux points de passages et les anciens soldats – dont le chauffeur d’Alain –, les cicatrices physiques et psychiques, les veuves surreprésentées dans le tissu social, ces vestiges et restes de la guerre retrouvés régulièrement dans la forêt, les snipers qui parfois s’amusent à tirer sur les voitures depuis l’autre côté de la ligne de démarcation, les enfants qui jouent au foot sur le Monument aux morts, l’espace urbain reconstruit. À mesure qu’Alain découvre la réalité du pays, il s’étonne de sa méconnaissance du conflit et dit à son chauffeur :

« Je ne savais pas que le conflit avait été aussi violent ! »

Seirane lui répond :

« Bien sûr que vous en le saviez pas, vous regardiez tous seulement la Yougoslavie. »

Ces échanges entre les deux hommes permettent d’inclure au récit un volet assez didactique (dans la perspective arménienne) sur l’historique et la situation de la région.

Deux autres personnages, qu’Alain ne rencontre pas directement, servent de guides aux spectateurs dans ce territoire du réel avec le taciturne Edgar (Hayk Bakhryan), jeune porteur d’eau aux vertus considérées comme miraculeuse chez les gens auprès desquels il se rend pour la vendre, et du traumatisme avec le vieux fou de la montagne (Vardan Petrosyan). Si le vent tombe nous parle beaucoup de frontières, physiques et mentales, et le personnage d’Alain, dont on ne connaît rien d’autre que ce que l’on voit à l’écran, si ce n’est un côté sombre et introverti, va faire sauter quelques limites intérieures, imprégné qu’il est par ce lieu et celles et ceux qu’il rencontre.

Si le Vent Tombe (Should the Wind Drop) de Nora Martirosyan
Image courtoisie Sister Production

Si le vent tombe, les avions peuvent voler et atterrir, malheureusement, cette possibilité laissée ouverte par Nora Martirosyan dans son film tout en finesse s’est refermée sur la tempête de la guerre qui a ravagé tous les espoirs sur son passage.

Le film, présenté en compétition à la 19e édition du Festival du film et forum international sur les droits humains de Genève (FIFDH), fait partie des cinquante-six films labellisés Sélection Officielle Cannes 2020. Il est visible à la demande jusqu’au 14 mars suivi d’un entretien avec la réalisatrice
Il sortira, si le coronavirus le veut bien, dans les salles suisses romandes courant 2021.

De Nora Martirosyan; avec Grégoire Colin, Arman Navasardyan, Vardan Petrossian, Narine Grigoryan, Davit Hakobyan, Hayk Bakhryan; Arménie, France, Belgique; 2020; 100 minutes.

Malik Berkati

j:mag Tous droits réservés

malik berkati

Journaliste / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

malik berkati has 591 posts and counting. See all posts by malik berkati

2 réflexions sur “FIFDH 2021 : Si le Vent Tombe (Should the Wind Drop) de la cinéaste arménienne Nora Martirosyan – Comme une prémonition du réel dans le Haut-Karabagh qui rattrape la fiction

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*