FIFDH 2026 : Molly Vs The Machines de Marc Silver – Quand le capitalisme de surveillance tue. Rencontre
Il y a des histoires qui résistent à l’oubli. Celle de Molly Russell en est une. Le 21 novembre 2017, cette adolescente britannique de 14 ans rentre de l’école, fait ses devoirs, dit bonsoir à sa famille, et disparaît dans sa chambre. Le lendemain matin, elle est morte. Autour d’elle, une famille aimante, des amies proches, des enseignants attentifs – personne n’avait rien vu venir. Personne, sauf une machine.

© Snowstorm Productions, Storyboard Studios, Marc Silver Ltd
C’est précisément ce paradoxe vertigineux que le documentaire Molly Vs The Machines place au cœur de son propos : au moment où ses parents regardaient grandir leur fille, les algorithmes, eux, cartographiaient ses fragilités. Pendant que ses proches capturaient des souvenirs, les plateformes collectaient des métadonnées. Pour sa famille, Molly était une enfant. Pour Instagram ou Pinterest, elle était une utilisatrice – un profil à optimiser, un engagement à maximiser, une vulnérabilité à monétiser.
Le film, co-écrit avec la professeure de Harvard et auteure de L’Âge du capitalisme de surveillance (The Age of Surveillance Capitalism, 2018) Shoshana Zuboff, ne se contente pas de raconter un drame familial. Il instruit un procès. Celui de l’architecture invisible qui a bombardé Molly de contenus glorifiant la dépression, l’automutilation et le suicide, au point de lui tracer, selon les mots de son père Ian Russell, « le chemin de la mort ». Après cinq ans de bataille juridique acharnée, Ian Russell a obtenu ce que peu de familles ont réussi à arracher aux géants de la tech : la reconnaissance officielle de la responsabilité des plateformes dans la mort de sa fille. En 2022, le coroner britannique a conclu que l’exposition répétée à ces contenus avait « contribué à sa mort ». Une première historique. Cette affaire a été un moteur puissant pour l’adoption de la Online Safety Act au Royaume-Uni (votée en 2023), une loi qui impose désormais des obligations de sécurité beaucoup plus strictes aux réseaux sociaux pour protéger les mineur·es. Ce verdict a également résonné au-delà des frontières britanniques, influençant l’adoption du Digital Services Act (DSA) au sein de l’Union européenne, qui renforce depuis février 2024 la responsabilité des plateformes sur tout le continent.
Mais le film va bien au-delà du cas Molly. Il remonte aux origines d’une idéologie. Retour en 1997, dans la Silicon Valley naissante, portée par un Bill Clinton qui ouvre grand les vannes du capitalisme numérique, et par une frange libertarienne convaincue que toute régulation gouvernementale constitue une atteinte à la liberté d’innover. De cette matrice idéologique est né un modèle économique dont la formule peut se résumer ainsi : capter l’attention, extraire les données, vendre les comportements. « Vous croyez chercher quelque chose sur Google, dit une voix dans le film. C’est Google qui cherche quelque chose sur vous. »
Le 11 septembre 2001 marque un tournant supplémentaire : la surveillance de masse, jusque-là considérée comme douteuse, devient soudainement noble, au nom de la sécurité. La peur, ressort anthropologique universel, est désormais un levier de profit. Puis vient Facebook, qui recrute Sheryl Sandberg, spécialiste du comportement humain, pour transformer le réseau social en machine à modifier les conduites. L’outil de connexion devient outil de manipulation. Et cette mécanique, tout le monde la connaît, et pourtant elle empire chaque jour un peu plus.
Ce qui frappe dans le documentaire, c’est la sophistication de sa dramaturgie. Le film tresse deux fils narratifs : d’un côté, le récit intime et douloureux de Molly — ses amies dont les rires se mêlent aux larmes à l’évocation de leur passé commun, et son père qui reconstitue ses derniers mois à partir des données révélées lors du procès. De l’autre, une voix synthétique, incarnation de la Silicon Valley, convoquée comme un personnage à part entière. Cette voix affirme sans fard : « Nous vivons dans vos maisons maintenant. » Elle énumère les objets connectés qui peuplent nos intérieurs et proclame que chaque président américain, de Clinton à Trump, a pavé sa route.
Le constat est glaçant précisément parce que c’est vrai, mais aussi parce que le reste du monde — États, institutions et individus — a suivi le mouvement sans s’inquiéter des alertes. Pire, ces mises en garde ont souvent été accueillies avec dédain, balayées par ce mantra culpabilisant : « Si tu n’as rien à cacher, tu n’as rien à craindre. »
Le film ne verse pas dans le simplisme d’un récit à charge univoque. Il montre que des humains construisent ces machines, que des lanceurs d’alerte internes — comme Arturo Bejar, ancien ingénieur de Meta — ont tenté de résister, qu’une « compassion team » existait au sein de Facebook avant d’être démantelée lorsque son responsable a quitté l’entreprise. Il pointe aussi la rhétorique de l’inversion des plateformes, qui se défendent en arguant qu’exposer des contenus sur la dépression permet aux personnes concernées de ne pas se sentir seules — retournant ainsi la critique en argument bienveillant. Ce narratif, le film le démonte méthodiquement, sans jamais perdre de vue la tragédie de Molly.
La question que pose Molly Vs THE MACHINES est finalement plus large que celle de la protection des mineur·es en ligne — aussi urgente soit-elle. Elle touche à la nature même du capitalisme de surveillance et à ce qu’il fait de nos démocraties : ces plateformes ne se contentent plus d’influencer des individus comme Molly, elles pratiquent ce que le film appelle une « gouvernance computationnelle » — renforçant nos peurs, nos colères, nos biais, nous enfermant dans des bulles conçues pour servir leurs intérêts. En ce sens, Molly n’est pas seulement une victime. Elle est le symptôme d’un système.
À l’heure où Zuckerberg, depuis son discours du 7 janvier 2025, dénonce les régulations européennes comme une forme de censure institutionnalisée, soutenu en cela par une administration Trump décomplexée, la bataille d’Ian Russell résonne comme un avertissement politique autant que personnel. Les amies de Molly, aujourd’hui âgées de 21 ans, reconnaissent qu’Instagram porte une responsabilité dans ce qui s’est passé — et admettent, avec une lucidité amère, qu’elles ont toutes encore un compte.
C’est peut-être là la force la plus troublante de ce documentaire : il ne nous laisse pas le confort de la distance. Il nous regarde en face et nous rappelle que la puissance de ces machines repose sur notre consentement quotidien, notre scroll du matin, notre like du soir. « The power is in your hands », répète-t-il – formule que l’omniprésence de l’IA rend aujourd’hui plus ambiguë que jamais. Voir ce film, c’est accepter de se poser des questions inconfortables sur ce que nous avons laissé entrer dans nos vies, et dans les vies de nos enfants.
Si vous ou l’un de vos proches traversez une période difficile, des lignes d’écoute sont disponibles 24h/24 7j/7: en Suisse, la Main Tendue au 143 pour toutes et tous, Pro Juventute au 147 – ligne dédiée aux enfants et aux jeunes, ou MALATAVIE, spécialisée dans la prise en charge des adolescent·es à risque suicidaire – accessible à toute la Suisse romande au 022 372 42 42. Pour d’autres pays, consultez befrienders.org.
Rencontre:
L’esthétique visuelle du film est très soignée. Pouvez-vous nous expliquer vos choix de cinématographie, en particulier ces mouvements de caméra très fluides pour filmer les personnages ?
Oui, j’utilise deux caméras. La première, c’est pour le documentaire d’observation. C’est un Leica SL3 vraiment petit, avec des objectifs incroyables. Il est minuscule : cela me permet d’être aussi intimiste et autonome que possible. Parce que je n’utilise aucune lumière : je déteste tout ce qui pourrait s’interposer entre moi et l’énergie que j’essaie de capturer. Voilà pour le documentaire d’observation.
Vous vous êtes servi de la modélisation 3D pour illustrer la méta-structure d’Internet et la chambre de Molly, cette dernière étant représentée avec beaucoup de transparences dans des tons gris. Quelle était l’intention créative derrière ces visualisations numériques ?
On voulait créer quelque chose de très universel et puissant avec la chambre. Parce qu’on part du principe que, quand vous et moi avons grandi, la chambre était un lieu de sécurité, de protection, d’intimité. Et nous n’autions pas laissé, ou nos parents n’auraient pas laissé, quelqu’un dans un coin de la pièce prendre des notes, observer notre comportement.
Je cherchais donc un moyen de transposer une chambre ordinaire dans la vision qu’en aurait la machine. J’ai rencontré les artistes-architectes de ScanLab, qui utilisent une forme différente de photographie appelée la photographie LiDAR. Concrètement, on s’assoit dans cette pièce, on la scanne, on importe ensuite ce scan dans l’ordinateur, et on programme tous les mouvements de caméra via l’ordinateur, pas via le scan original. Cela nous a permis de créer une manière, je trouve, très obsédante et très différente de comprendre ce que représente la chambre pour le système ou la machine.

© Snowstorm Productions, Storyboard Studios, Marc Silver Ltd
La manière dont vous avez mis en scène la reconstitution de la salle d’audience est aussi très intéressante. Pourquoi était-il important pour vous de montrer le dispositif de cette installation plutôt que de proposer une reconstitution traditionnelle ?
Je ne voulais pas que le tribunal donne l’impression de quelque chose que l’on a déjà vu. Je ne voulais pas de ces boiseries et de ces abat-jours verts qu’on voit habituellement dans ce genre de situation. Parce que les choses dont on parlait étaient tellement inédites que j’avais besoin que ça ne paraisse pas normal.
J’ai presque utilisé la reconstitution comme un moyen de se souvenir de ce qui s’était passé lors du vrai procès, et ainsi déclencher, par exemple, des micro-émotions sur le visage du père, ou le fait d’arpenter le décor et de parler aux acteurs en se disant, « ah oui, je me souviens maintenant, elle ressemblait à ça, ou il a dit ça ». C’était une façon pour Ian de renouer avec le procès.
Et puis toute cette inspiration venait de deux personnes. La première est Es Devlin, une très grande scénographe. J’avais vu une de ses créations, une boîte en verre qui tournait sur scène pour un spectacle appelé The Lehman Trilogy qui racontait l’histoire sur plusieurs générations de Lehman Brothers et du capitalisme à travers cette simple boîte de verre. J’avais trouvé ça vraiment intéressant comme parti pris théâtral. Et puis un de mes amis, Edward Barber, est designer de produits, et on a passé du temps à réfléchir à la manière de construire un décor hyper minimaliste pour que l’attention se porte avant tout sur ce qui se dit plutôt que sur l’endroit où les gens sont assis.
La conception sonore et la musique originale jouent également un rôle important dans la dramaturgie du film. Comment avez-vous collaboré avec le compositeur pour garantir que l’univers sonore reflète la tension de l’intrigue ?
Un jour, je suis tombé sur la musique de Saya Gray. J’avais vraiment l’impression que sa musique représentait en quelque sorte toute une génération qui avait grandi dans cette culture du remix propre à Internet. Donc je l’ai contactée. On a eu quelques échanges créatifs. Je lui ai envoyé plein de références, certaines lui ont plu, d’autres non. Et puis nous avons simplement parcouru le film et je lui disais, voilà l’ambiance pour cette scène, pour cette autre scène. Et elle a proposé une approche très honnête, très brute, du genre, voilà ce que je veux que la musique soit. Et ensuite on lui a dit, on ne va plus t’embêter. On va maintenant prendre cette musique, travailler avec ton producteur, et on va simplement aligner la musique sur l’ambiance recherchée. Ça lui a permis d’être pleinement créative sans être enfermée dans les contraintes de time codes et de détails trop précis, ce dont son producteur s’est chargé. Et je pense que la combinaison de sa liberté créative et de son souci du détail a fait qu’on a réussi à marier vraiment bien le design sonore et la musique avec l’image.
Le récit trouve un équilibre délicat entre les explications méta sur les données, les algorithmes et les interconnexions, et l’histoire profondément personnelle de la famille de Molly – leur quête de justice et leur deuil. Quel a été le défi pour entremêler ces deux strates lors de l’écriture et du montage ?
À l’origine, j’avais commencé à travailler sur une histoire plus vaste, celle du capitalisme de surveillance ou du modèle économique des vingt dernières années de la Silicon Valley avec l’autrice Shoshana Zuboff qui a écrit L’Âge du capitalisme de surveillance.
Et comme je ne voulais pas faire un documentaire de têtes parlantes – autant faire une recherche Google dans ce cas-là –, j’ai passé quelques années à assimiler le livre de Shoshana, mais sans trouver le moyen de donner vie à tout ça. Mais quand j’ai lu pour la première fois l’histoire de Molly Russell, c’était environ un an et demi avant le procès, juste un tout petit article, j’y ai vu une correspondance et j’ai abordé cette histoire moins sous l’angle de la sécurité des enfants et plus sous celui du modèle économique, car j’ai très vite compris que l’histoire de Molly n’était pas un bug dans le système. C’était une manifestation du système qui fonctionnait vraiment efficacement.
Et puis j’ai réalisé qu’on pourrait, en mettant en parallèle les dates de la vie de Molly avec celles de l’évolution de la Silicon Valley, comprendre qu’on pourrait entrecouper ce grand récit de trente ans avec cette histoire individuelle plus intime et chargée d’émotions.
Avec le recul, les amies de Molly ainsi que son père mentionnent des signaux faibles qui n’ont pas été détectés à l’époque, tant ils sont difficiles à distinguer des comportements adolescents classiques. Cela ne souligne-t-il pas davantage la responsabilité des plateformes ? D’autant plus que votre « voix de la Silicon Valley » explique que les machines peuvent établir des connexions et des prédictions qui sont tout simplement impossibles pour le cerveau humain…
Ce que j’essaie de faire comprendre, c’est finalement comment se fait-il que la machine sache qu’elle souffrait de dépression alors que ses ami·es, sa famille et ses professeur·es n’en avaient aucune idée. Et aussi, de quel droit la machine s’autorise-t-elle, dans une sorte d’atteinte à la vie privée, à exploiter son intérêt pour, dans ce cas, la dépression, mais franchement, ça aurait pu être n’importe quoi !
Et je pense que ça touche vraiment au cœur de ce que signifie le capitalisme de surveillance, c’est-à-dire qu’au fond, la machine se moque de qui vous êtes, de ce que vous croyez, de ce que vous aimez ou n’aimez pas. Tout ce qui l’intéresse, c’est : je veux accéder à vous, je veux vous prendre quelque chose, je veux comprendre ce que j’ai pris et ensuite vous renvoyer des versions plus extrêmes de tout cela. Et ce qui est ressorti du procès, c’est ce terme « topic agnostic » (indifférent au sujet traité, N.D.A.) qui est, je pense, un moment vraiment assez révélateur dans le film.
Ce à quoi je reviens toujours, et surtout à travers les écrits de Shoshana Zuboff, c’est que, presque comme un péché originel, l’extraction de l’information est première. De quel droit est faite cette extraction ? Et ce décalage de connaissances entre ce qu’on sait de ce système, qui est très peu, et ce que ce système sait de nous, est bien trop important.
Alors, livrons-nous une bataille où les armes sont fondamentalement asymétriques ?
Oui, exactement.
Oui, mais le titre de votre film, tout comme le témoignage du père, laisse entendre que les machines ont conduit Molly à la mort. Mais, fondamentalement, n’est-ce pas toujours une responsabilité humaine ? Ce sont des humains qui sont derrière ces machines …
C’est une remarque très juste. Et effectivement, je me suis demandé si on devait garder ce titre. Mais je pense que pour trouver une expression qui rende compte de l’efficacité dramatique de ce que nous voulions dire, il fallait le garder.
Mais je suis tout à fait d’accord avec vous. En réalité, c’est Molly contre les personnes qui conçoivent ces machines, qui les font fonctionner et qui en tirent profit, à la fois en termes d’argent, mais peut-être plus important encore, en termes de pouvoir.
Oui, d’ailleurs vous expliquez un concept qui pendant longtemps, du moins en Europe, n’était pas bien connu : le libertarisme. Maintenant, son influence s’étend partout et ce ne sont pas des machines mais bien des individus qui veulent une réduction maximale de l’influence de l’État pour pouvoir tout monétiser ?
Oui, c’est devenu une idéologie dominante. Je trouve que c’est vraiment ironique parce que les libertariens sont très trompeurs lorsqu’ils utilisent le langage de la liberté d’expression parce qu’en réalité, les algorithmes, ce n’est pas de la liberté d’expression. Il y a quelqu’un, un des lanceurs d’alerte, qui m’a dit – cette phrase n’est pas dans le film – mais il disait en gros : c’est fou qu’ils utilisent le terme « liberté d’expression » alors que les algorithmes sont tellement paternalistes et qu’ils orientent fondamentalement l’information vers vous d’une manière très spécifique. Et ça, ce n’est pas du tout de la liberté d’expression. Donc oui, je pense qu’il y a tout un sujet à explorer dans un autre film.
À la fin du film, les amis de Molly – qui ont à présent 21 ans – tiennent clairement Instagram pour responsable, même si elles ne s’en rendaient pas compte à 14 ans. Pourtant, elles utilisent toutes encore l’application, et la loi reste inchangée. Pour couronner le tout, vous changez la « voix de la Silicon Valley » à la fin, faisant dire à l’IA : « N’oubliez pas : le pouvoir est entre vos mains. » Compte tenu de la manière dont nous utilisons tous l’IA actuellement, ce message n’est-il pas un peu… cynique ? Ou s’agit-il d’un véritable appel à l’action ?
Oh, c’est une vaste question ! Je pense vraiment qu’il y a tout un éventail de choses qui peuvent nous redonner du pouvoir.
D’un côté, tout ce débat sur l’interdiction ou non des réseaux sociaux, c’est formidable que ces discussions aient lieu. Certains pays disent oui, d’autres non, mais ce n’est pas ça l’important. Cela montre de façon évidente que l’immense majorité des parents ont le sentiment que, sans même entrer dans ce débat sur l’interdiction, ils n’ont aucune capacité d’action dans cette conversation. Ils savent tous que leurs enfants sont accros à leurs téléphones.
Ils savent tous que c’est potentiellement dangereux. Donc je pense qu’au simple niveau de la consommation de masse, ces conversations sont très bonnes. Ce qu’il en sortira, je ne sais pas, mais c’est très positif.
Et puis je pense qu’il y a une question plus large, particulièrement en Europe, qu’on devrait se poser – ou que beaucoup se posent déjà – à savoir : comment construire ces outils différemment, avec une idéologie différente de celle de la Silicon Valley, pour qu’on puisse bénéficier de la technologie sans qu’elle soit régie par ce modèle économique du capitalisme de surveillance ? Nous avons par exemple commencé à travailler avec une petite entreprise en Espagne, qui a construit son IA de manière complètement différente de la Silicon Valley. Elle n’est pas dans le cloud. Elle n’extrait pas vos données. Votre relation avec elle reste privée. Donc elle n’exploite pas cette relation d’aucune manière.
J’ai trouvé ça super intéressant. Et là où j’en suis avec votre question, c’est qu’après avoir tellement appris sur ce système en faisant ce film pendant cinq ans, j’en suis maintenant au point où je pense qu’on devrait critiquer le système, la Silicon Valley, mais en même temps, on doit créer et reconstruire autrement.

© Snowstorm Productions, Storyboard Studios, Marc Silver Ltd
Que pensez-vous de ces pays qui votent des lois pour mettre un âge minimal à l’accès aux réseaux sociaux ?
En l’absence d’autre chose, vu le temps que prendra la réglementation, des années, je pense qu’il y a deux ou trois choses à considérer. Je trouve que le mot « interdiction » n’est pas très utile. On pourrait parler de « report ».
On n’interdit pas le sexe, l’alcool ou la conduite. En tant que société, on décide simplement de reporter ça à un certain âge. On pourrait simplement utiliser le mot « reporter ». C’est moins clivant. Et puis je me dis que si on va interdire les réseaux sociaux aux enfants, il vaudrait peut-être mieux parler d’interdire les plateformes, interdire ces entreprises, jusqu’à ce qu’elles prouvent que leur produit est sûr, et ensuite elles sont les bienvenues pour revenir sur le marché. Mais si vous ne pouvez pas prouver que votre produit est sûr, vous ne devriez pas être autorisé à opérer.
Donc je pense qu’on devrait déplacer l’interdiction, l’éloignement des enfants pour la mettre sur les entreprises. On parle d’interdire la victime, mais on devrait vraiment parler d’interdire le coupable.
Je pense que le problème vient du fait que cette architecture numérique est l’équivalent d’une monoculture. On a seulement cinq ou six très grosses entités qui dominent le marché de manière monopolistique. Si on pouvait briser cela et permettre à une multitude de petites entreprises avec des idéologies différentes de se développer, ce serait aussi génial !
Oui, mais les gens veulent être connectés le plus largement possible…
Je pense que c’est cette illusion de surface : quand on est allé sur les réseaux sociaux pour la première fois, tout tournait autour du bouton « j’aime ». Et maintenant, c’est autour d’un chatbot IA ou équivalent. Mais je vois ces choses un peu comme un vernis, pour vous attirer. Cela n’a rien à voir, en réalité, avec le modèle économique sous-jacent. C’est juste comme l’hypnotiseur qui vous attire. Et une fois que vous êtes pris, vous alimentez ce modèle économique.
Ce film, tout le monde doit le voir, mais on a l’impression que, tout comme on doit faire de l’éducation à l’image auprès des jeunes, il faudrait aussi faire de l’éducation à l’usage numérique auprès des parents…
Oui, c’est la réflexion que je fais souvent lors des rencontres avec le public : comment se fait-il que nous en soyons arrivé·es à laisser les machines co-parenter !
De Marc Silver ; avec Michael Shaeffer, Neil Maskell, Bronagh Waugh ; Royaume-Uni ; 2026 ; 83 minutes.
Malik Berkati
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