Le septième art en deuil : disparition de Bertrand Tavernier, un immense cinéaste et un cinéphile inconditionnel

Le monde du septième art est ébranlé par la triste nouvelle à l’annonce de la disparition de Bertrand Tavernier et salue tant le cinéaste humaniste, et engagé, le cinéphile érudit et l’homme, qui dénonçait farouchement les injustices. L’Institut Lumière à Lyon, dont Bertrand Tavernier était le président, a annoncé la disparition de Bertrand Tavernier ce jeudi 25 mars 2021, s’associant à la peine de ses proches dont son fils Nils, acteur et cinéaste, et sa fille Tiffany, romancière, scénariste et assistante réalisatrice. Le cinéaste, scénariste, dialoguiste, producteur et écrivain s’est éteint à Sainte-Maxime, dans le Var à l’âge de septante-neuf ans, un mois jour pour jour avant son quatre-vingtième anniversaire.

— Bertrand Tavernier
Image UniFrance

Cinéphile dès l’enfance

Atteint très jeune dans sa santé (tuberculose), Bertrand Tavernier était emmené au cinéma par ses parents dans sa ville natale, Lyon, et avait volontiers que le septième art lui servait de « béquille » pour supporter la maladie.  Ce feu sacré ne l’a jamais plus quitté et cet immense cinéphile avait créé dans ses jeunes années le ciné-club Nickelodéon, avant de devenir attaché de presse, assistant de Jean-Pierre Melville, puis lui-même réalisateur.

Une connaissance vaste et remarquable du cinéma

Véritable encyclopédie vivante du septième art, Bertrand Tavernier a consacré tout son temps et toute son énergie, y compris ces dernières années, à la restauration et la conservation de vieux films. En quelque cinq décennies, sa filmographie foisonnante et abordant des genres très divers, l’a amené à recevoir plusieurs prix et à être récompensé par le milieu du septième art : Prix 1974 Louis-Delluc pour L’horloger de Saint-Paul (1974), nomination aux Oscars 1983 pour Coup de torchon (1981), Prix de la mise en scène à Cannes en 1984 pour Un dimanche à la campagne (1984), BAFTA 1990 du meilleur film étranger pour La vie et rien d’autre (1989), Ours d’Or 1995 à Berlin pour L’Appât (1995), Lion d’Or à la Mostra de Venise pour l’ensemble de sa carrière (2015).
Bertrand Tavernier nous livre en héritage une filmographie riche et diversifiée dont des films qu’il avait tournés à l’étranger, avec Philippe Noiret, Tommy Lee Jones ou Isabelle Huppert.

Défense du patrimoine et transmission

Cinéaste mais aussi scénariste et producteur, Bertrand Tavernier fut aussi un grand cinéphile investi dans la préservation et la transmission des films comme en témoigne Voyage à travers le cinéma français. Particulièrement soucieux de défendre le cinéma français indépendant, il était aussi passionné par le cinéma américain du XXe siècle et avait apprécié le travail de Martin Scorsese sur le cinéma américain et sur le cinéma italien.

Généreux en interviews

Rencontré à plusieurs reprises au Festival de Cannes, Bertrand Tavernier se pliait avec bienveillance à l’exercice des entretiens qui s’enchaînent à un rythme effréné en temps de festival. En 2010, Bertrand Tavernier portait à l’écran la nouvelle de Madame de La Fayette, La Princesse de Montpensier et nous parlait de son film au titre éponyme. Bien que familier des films d’époque, Bertrand Tavernier confiant avoir voulu insuffler une tonalité très contemporaine:

Je voulais être aussi contemporain et naturel dans ce que je racontais que je l’avais été par rapport au monde de mes précédents personnages, je ne voulais pas reconstituer une époque mais capter son âme.

Une position qui influe évidemment sur le travail des décors et des costumes :

Nous avons privilégié la peau et les yeux des comédiens, la texture des magnifiques costumes de Caroline de Vivaise, capté les sentiments à travers la lumière.

À l’issue de cet entretien passionnant, Bertrand Tavernier s’amusait à jauger les connaissances littéraires de la sous-signée avant de lui offrir un exemplaire de l’ouvrage publié chez Flammarion de la nouvelle de Madame de Lafayette, suivi d’extraits du scénario de son film, illustrés par quelques photographies … Un cadeau qu’il dédicaçait avec bienveillance ! Puis, en 2016, toujours sur la Croisette, il se confiait sur son dernier film, Voyage à travers le cinéma français (2016) :

J’étais d’abord cinéphile avant d’être cinéaste : j’étais cinéphile avec le désir de devenir cinéaste. J’ai vu beaucoup de films en général et de films français qui m’ont bouleversé, touché, remué des mon plus jeune âge. Ce documentaire vouerait aussi rendre hommage et remercie de nombreux cinéastes grâce auxquels je peux faire mon métier.

Nombreuses venues en Suisse

Infatigable cinéphile, Bertrand Tavernier l’était en toutes circonstances, toujours prêt à venir partager sa passion du septième art avec le public suisse à plusieurs reprises. En effet, en juillet 2017 alors que Bertrand Tavernier était venu à Lausanne pour l’avant-première de son dernier film, au Capitole, film dans lequel Bertrand Tavernier rendait hommage, entre autres, aux cinéastes qui ont su s’intéresser à la classe ouvrière en France. Bertrand Tavernier estimait que le septième art permettrait une lunette de lecture plus adéquate de la société et que « si les politique se rendaient davantage au cinéma, ils ne feraient pas certaines erreurs ».
Dans ce dernier opus, Voyage à travers le cinéma français, le cinéaste avait regroupé cinq-cent-quatre-vingt-deux extraits de nonante-quatre films qu’il avait choisis. Bertrand Tavernier avait profité de son séjour en terre helvétique pour visiter les collections de la Cinémathèque suisse dans le Centre de recherche et d’archivage à Penthaz.
Reprenant inlassablement son bâton de pèlerin du septième Art, Bertrand Tavernier s’était rendu, en avril 2019, aux ­Cinémas du Grütli à Genève, échangeant dans une intense émulation avec le public de la Cité de Calvin. Puis, en novembre 2019, le cinéaste français est venu partager sa ­passion et sa science du septième art au Cinéma La Grange à Delémont dans le cadre du lancement du mois du film documentaire pour évoquer son dernier long-métrage, partageant avec fougue son enthousiasme contagieux pour le cinéma avec le public.

Passion omniprésente et transmission transgénérationnelle

L’ancien président du Festival de Cannes, Gilles Jacob, a rendu un vibrant hommage à Bertrand Tavernier sur les réseaux sociaux en ces termes :

«Bertrand Tavernier est parti. Le cinéma français le pleure. Le cinéaste, le cinéphile, la mémoire, tout concourait à l’exercice d’un art auquel il a dédié sa vie. Il ne nous racontera plus ses histoires avec cette percutante force de conviction qui en faisait un auteur si précieux ».

La passion et l’amour inconditionnels que Bertrand Tavernier vouait au cinéma l’animaient quotidiennement et il partageait cette exaltation cinématographique sur son blog accessible sur le site de la société des auteurs et compositeurs dramatiques. Selon le communiqué de l’AFP, « fin janvier, il y conseillait encore une série de DVD de films américains, échangeant avec passion avec des internautes sur la «cancel culture» et le «politiquement correct».

Toujours prêt à s’aventurer dans des genres variés et avide de suivre son époque, Bertrand Tavernier a su toucher plusieurs générations de cinéphiles bouleversés par sa disparition. Des représentants emblématiques du septième art français, disparus ces dernières années, tels Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle et Philippe Noiret, doivent attendre Bertrand Tavernier pour Que la fête se poursuive au paradis des acteurs et des cinéastes !

Firouz E. Pillet

Référence du blog de Bertrand Tavernier SACD: DVDBLOG

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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