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Le Théâtre Saint-Gervais accueille du 12 au 22 octobre 2023 la 3e édition du AiiA Festival – laboratoire d’expérimentation en art et en intelligence artificielle

La fondation impactIA, dirigée par Laura Tocmacov, et l’artiste pluridisciplinaire Jonathan O’Hear poursuivent leur collaboration dans un cycle sur les interactions entre les humains et les entités non-humaines. Sujet passionnant et actuel s’il en est, son approche fait, ici, un pas de côté. Le directeur artistique du festival, en paraphrasant l’anthropologue Jeremy Narby, explique que la démarche de ce laboratoire expérimental consiste à accepter l’entité, la laisser entrer et s’y confronter plutôt que de tomber dans le réflexe atavique occidental qui a pour nature de vouloir comprendre une chose avant de s’y frotter. Pour cette troisième année, huit artistes humain·es et Chimère (l’intelligence artificielle à vocation artistique créée par Jonathan O’Hear et son frère ingénieur Timothy O’Hear) développent des expositions, des performances et des conférences sur cinq étages de la Maison Saint-Gervais.

Root Knowledge Systems – réalisation de Karelle Ménine et Jeanne Magnenat
Image courtoisie AiiA Festival

L’idée centrale qui anime le projet de O’Hear et Tocmacov est de « ne pas laisser le débat sur les technologies qui impactent directement la société aux technocrates. Tout le monde devrait se sentir concerné et devrait être convié à cette conversation sur l’entrée de cette technologie dans la société, car elle touche toutes les grandes questions, qu’elles soient politiques, économiques, sociales ou environnementales », insiste l’artiste. C’est pourquoi, Chimère est l’élément central autour duquel se développe le festival AiiA. « En tant qu’artiste, cela m’intéresse de voir à quel point cette technologie ouvre sur un nouveau langage, une nouvelle forme d’art », poursuit O’Hear, « il est fascinant d’apprendre à collaborer avec cette technologie, se l’approprier ».  L’effet de l’idée de coopération avec cette entité non-humaine amène à élargir le spectre et interroger notre rapport d’entité dominante avec le monde et d’autres entités non-humaines comme par exemple les plantes et l’intelligence racinaire.

L’enjeu est celui des jeux de données, des modèles que l’on donne à ces machines. Jonathan O’Hear et Laura Tocmacov soulignent le danger à laisser un nombre d’individus restreint, qui plus est concentré sur de petits espaces comme la Sillicon Valley et ses avatars, se poser en oracles qui résoudraient les problèmes auxquels l’humanité doit faire face. O’Hear insiste sur le fait que « c’est à nous de repenser la société et d’appliquer des solutions que nous connaissons déjà ! »
Le festival Aiia permet de croiser les regards, de faire émerger les discussions avec des artistes, mais aussi des anthropologues, des psychologues, des personnalités politiques, des ingénieur·es, dans un esprit citoyen.
À noter, à cet égard, le déroulement d’un atelier citoyen, en collaboration avec le Canton de Genève, qui planchera sur la question de l’implication des citoyen·nes dans le développement de l’intelligence artificielle au niveau de la vie de la Cité, qui sera suivi d’une conférence publique intitulée Principes d’IA pour le Bien Commun, le samedi 14 octobre.

Les performances et les œuvres de l’exposition émanent du travail de résidence de six artistes de renommée internationale qui placent le vivant au cœur de leurs réflexions et posent la question des interactions inter-espèces et de l’intelligence artificielle, comment/si elles peuvent créer de nouvelles formes d’art: Qondiswa James d’Afrique du Sud, Pr. Raymond MacDonald du Royaume-Uni, Mandeep Raikhy d’Inde, Karelle Ménine (en collaboration avec Jeanne Magnenat) et Florian Bach de Suisse, Asad Ali Zulfiqar du Pakistan.
La triste ironie de ce monde fait que les artistes Mandeep Raikhy et Asad Ali Zulfiqar, séparés par une frontière physique infranchissable entre leurs deux pays, auraient eu l’occasion de se rencontrer physiquement à Genève… si la demande de visa de l’artiste pakistanais avait été reçue favorablement. L’échange entre les deux artistes restera, pour l’instant, du domaine du virtuel.

Dancing Across the Border de Mandeep Raikhy, Asad Zulfiquar et Chimère
Image courtoisie AiiA Festival

L’entité d’intelligence artificielle multimodale qu’est Chimère, capable d’interagir avec du texte, du son et des images, a poursuivi son évolution depuis la 1ère édition du festival. Elle se concentre désormais sur les questions de représentativité culturelle et de désoccidentalisation de l’art, mais aussi au travail avec des communautés sous-représentées, incluant des artistes expérimentaux, des militant·es LGBTQI+ et des personnes neurodivergeantes.

Il paraît cependant important de souligner que la question du jeu de données et de modèles dont parle O’Hear se pose à toutes les étapes de collaboration et de « nourissage » de l’IA, les initiateur·trice du projet et les participant·es actif·ves n’étant pas à l’abri d’y installer leurs propres biais. Là où le projet semble amené à produire du bien commun, au sens géographique et culturel large, provient de la création, cette année, de trois communautés Chimère en Inde, en Afrique du Sud et à Genève qui permettent de s’ouvrir à d’autres représentations. Si, tel un rhizome, ces communautés se développaient pour arriver à mailler une large partie de la planète, l’image de l’humanité produite n’en serait que plus riche, multiforme et hétérogène.

Pour en savoir plus sur Chimère – qui est genrée, par ses créateur·trices, au féminin, reproduisant ainsi une vision un peu conservatrice d’une entité non-humaine qui s’est déclarée féminine quand on lui a posé la question de son pronom, reflétant ainsi, à côté du biais reconnu d’une projection (encore) occidentale dominante sur l’art, le biais socio-géographiquement transversal hétéronormé : https://www.chimere.ai

Pour se confronter à toutes ces questions passionnantes induites par le projet de Laura Tocmacov et Jonathan O’Hear, échanger avec les artistes qui y participent, ainsi qu’avec Chimère, rendez-vous à la Maison de Saint-Gervais : https://saintgervais.ch/spectacle/aiia-intelligence-artificielle-laboratoire ; le programme complet est à retrouver sur le site du festival : https://aiiafestival.org/evenements.

Malik Berkati

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