Lea Tsemel, avocate : le portrait très documentée de l’avocate juive-israélienne qui défend, depuis des décennies, les Palestiniens

Lea Tsemel, de Rachel Leah Jones et Philippe Bellaïche brosse le portrait exhaustif d’une avocate activiste qui défend la cause des Palestiniens envers et contre tous, retraçant son parcours exceptionnel à grand renfort d’images d’archives des cas importants qu’elle a défendus et à l’appui des témoignages de ses proches : son mari, son fils, sa fille et une ancienne étudiante palestinienne à l’Université de Bir Zeit, arrêtée dans les années septante.
Cette coproduction avec Megafun (CAN), Home Made Docs (ISR) et RTS Radio Télévision Suisse propose d’aller à la rencontre, en immersion sur les terrain selon les termes de Pierre Bourdieu, de cette avocate. Le film a été présenté au FIFDH 2019.

Lea Tsemel, avocate de Rachel Leah Jones et Philippe Bellaïche
Image courtoisie Sister Distribution

Lea Tsemel a septante-deux ans. Incontournable, déterminée, obstinée, increvable, elle ne craint ni de dire ce qu’elle pense – en hébreu, anglais comme en arabe qu’elle maîtrise parfaitement -, ni de se battre pour les causes qui lui tiennent à coeur. Perdre une bataille non plus ne lui fait pas peur. Avocate qui défend depuis un demi-siècle la cause des Palestiniens, aux yeux de ses confrères israéliens, elle défend l’indéfendable.

Le plan d’ouverture se pose sur de nombreux classeurs alignés sur des étagères, portant les étiquettes suivantes : «Jets de pierres, attaques au couteau. complicité de meurtre, attentat-suicide, possession d’arme blanche, association de malfaiteurs, tentative de meurtre ».
Puis des images en captation se superposent aux images filmées et le générique, bilingue, annonce le sujet : Lea Tsemel, avocate.
Mais rapidement, les spectateurs comprennent qu’au-delà de l’avocate, il y a la militante, l’activiste de la première heure, qui prend la défense des opprimés de tout âge, y compris des mineurs. La défense d’un mineur de treize ans accusé de tentative de meurtre sur onze personnes sera l’un des fils conducteurs de ce documentaire.
A la demande d‘une maman dont le fils est condamné, Lea Tsemel répond :

« Non, je ne défends pas tout le monde. mais je vois l’humain dans chaque dossier. »

C’est là son leitmotiv : ne pas occulter l’humain quelque soit la situation et ne jamais se laisser intimider par les injonctions, les intimidations, les raccourcis et les préjugés.

Lors d’une émission à la télévision israélienne en 1999, Lea Tsemel appond à ce que dit la journaliste :

« On me surnomme gauchiste, traîtresse, avocate du diable, Satan … Cela ne me blesse pas, je le prends comme un compliment. Cela a été dur pour mes enfants puis, peu à peu, les Israéliens m’ont promue avocate des Droits de l’Homme. Aujourd’hui, ils sont honorés d’être mes enfants et mon mari est aussi un militant de gauche.»

La journaliste israélienne lui fait raconter sa généalogie : Lea Tsemel est né à Haïfa, en Israël, en 1945. Ses parents, qui ont fait leur aliyah dans les années 1930, venaient de Biélorussie et de Pologne, et son père était ingénieur. Elle a étudié le droit à l’Université hébraïque à la fin des années 1960. Elle est mariée à Michel Warschawski, militant antisioniste, et ils ont deux enfants, Nissan et Talila, ainsi que sept petits-enfants. Mais la journaliste israélienne garde son cap et veut surtout la confronter, l’acculer dans ses retranchements mais n’y parvient :

« Vous défendez les terroristes et leurs familles. Je vous imaginais différente. »

Avec un savoureux sens de la répartie, Lea Tsemel répond, sourire aux lèvres :

« J’ai laissé ma fourche et ma queue de diable à la maison. Ceux que vous appelez terroristes sont considérés comme des combattants de la liberté. Chaque Palestinien qui commet un acte résiste à l’occupation. Les Israéliens n’ont aucune légitimité pour dire aux Palestiniens comment mener leur résistance.»

Entre ses dossiers et les prises de notes de ses collaborateurs, Lea Tsemel regarde le téléjournal puis des vidéos amateurs qui filme les deux adolescents, âgés respectivement de treize et quinze ans (selon le médias israéliens, de dix-sept ans). Le plus jeune, gisant au sol, agonisant, se fait insulter . « Crève, fils de pute ! Salaud !» … Un homme incite un autre à l’achever : « Mets-lui une balle dans la tête ! » Des scènes violentes, terribles, qui font le quotidienne des Palestiniens et de leur défenseur invétérée, Lea Tsemel.

Egrainant des photographies de sa jeunesse montrant ses années estudiantines, elle se souvient :

« En 1967, j’étais étudiante en droit à L’Université de Jérusalem. Un matin, il y a eu des bombardements. C’était effrayant. On cherchait des volontaires parmi les étudiants. Je me suis portée volontaire. Je me souviens que les assauts continuaient même si la vieille ville était  tombée. des enfants criaient : « Moshe Dayan ! Je suis allée au Mur des Lamentations et j’appris que j’étais la première Israélienne au Mur des Lamentations. Tout cet émerveillement, toute cette euphorie venait du sentiment qu’on allait vivre ensemble. Une guerre pour la paix … J’étais naïve. »

Puis, commentant des photographies et images d’archives, Lea Tsemel nous révèle ses réflexions et son cheminement comme activiste :

« Le long des routes, de nombreuses familles partaient en exil. Cela me rappelait un tableau qu’on avait à la maison, Le juif errant. Ma mère est arrivée de Pologne en 1933 puis elle a réussi à faire venir ses parents.Je suis née en 1945; notre propriétaire était arabe. En 1948, ils ont dû s’enfuit et on ne les a pas laissé revenir. Comment a-t-on pu faire cela ? Que sont devenus ces réfugiés ? J’exigeais des réponses. Ce n’était pas une terre sans peuple pour un peuple sans terre. Il y avait un peuple, très partagé. Je me disais que la politique de Matzpen n’ôtait pas pour moi comme je viens d’une famille sioniste, comme tout le monde … A partir de là, j’ai adhéré au mouvement et je n’ai plus jamais regardé en arrière. »

Equilibrant les séquences dans l’étude de Lea Tsemel avec ses collaborateurs, dans les salles d’audiences, dans les parloirs des prison et les rencontre avec son confrère Tareq Barghout, le duo de cinéastes Rachel Leah Jones et Philippe Bellaïche nous permet de rencontrer le mari de l’avocate qui raconte avec tendresse et une pointe d’humour leur rencontre à l’Université hébraïque; Michel Warschawski, journaliste, activiste, alors habillé en costumes religieux, et qui deviendra son mari, raconte sa première rencontre avec Lea :

Je l’ai remarquée dans l’agitation des échauffourées : une petite jeune femme, ravissante, vêtue à la mode en mini-jupe et chaussée de jambières, au sein du groupe de groupe de Matzpen qui distribuait des tracts. J’ai rejoint Matzpen peu après . J’ignore si c’était pour ses jambes ou pour l’idéologie. En 1972, c’est l’année où notre premier enfant et où Lea commence les procès politiques des réseaux clandestins de Juifs et d’Arabes. Ce serait impensable aujourd’hui : les Juifs d’Israel osaient rejoindre  les mouvements nationalistes arabes. Cela a fait l’effet d’une bombe en Israël. (ndlr. : commenté sur des images du procès au Tribunal d’Haifa en 1972). Le consensus national était total. Le réseau du Matzpen véhiculait un message différent :c’est une occupation, les Palestiniens ont des droits. Aujourd’hui, c’est banal mais à l’époque, c’était révolutionnaire.

Le film alterne les témoignages des proches et les commentaires et interventions de Léa qui décrit Matpzen:

« On l’a décrit comme un monstre. J’ai défendu ce monstre et ses amis. J’ai défendu cette coopération juive et arabe pour un espoir d’un avenir meilleur.  Attachés, privés de sommeil, assourdis de musique, en pleine lumière la nuit, menacés, interrogatoires jour et nuit,  des coups. Ce n’était pas un cas isolé, c’était systématique. Il existait des instructions, un mode d’emploi : infliger des coups aux corps humains sans laisser de traces. »

Indignée, Léa Tsemel monte aux barricades et  défend l’indéfendable, la cause des Palestiniens, ce qui agace fortement et de plus en plus le gouvernement.

 

Tout en menant son enquête sur les deux adolescents accusés de tentative de meurtre, Lea Tsemel souligne que les jeunes Palestiniens sont dits coupables avant d’être jugés alors que des jeunes Israéliens qui attaquent des jeunes Palestiniens et les lynchent ne sont pas condamnés …
Les versions du service de presse du gouvernement sont édulcorées à leur convenance. S’ensuit la salle d’interrogatoire où le juge hurle, ne laissant aucun répit à l’adolescent qui supplie, se frappant la tête, qu’on appelle un médecin : « Arrêtez ! Je vais devenir fou. » Lea Tsemel évoque pour cette défense le plus grand dilemme de sa carrière et s’indigne : « Interroger un gamin qui a une fracture du crâne ! » Interrogée par des journalistes avant d’entrer dans la salle d’audience, Le Tsemel déclare . »Nous choisissons de faire confiance à l’intégrité et l’honnêteté du tribunal. » A l’issue de l’audience, Tareq et Léa débattent : Léa insiste sur le fait que l’adolescent dit la vérité, ce qui confère une valeur supplémentaire à son témoignage. Certains accusés sont terrorisés et donnent de faussent déclarations. Les juges ont beau hurler et mentir, sa version reste la même depuis le début.

Le film montre ensuite des images du procès de Beit Hadassah (à Hébron) au Tribunal de Naplouse en 1981, un procès qui était exceptionnel : une des premières fois qu’une colonie était attaquée : défendre un client qui ne renonce pas à ses principes devant un tribunal d’occupation. A l’extérieur, des manifestations de la colonie crachent sur Lea enceinte.

Lea Tsemel prend la parole devant les journalistes agglutinés pour recueillir ses impressions après les audiences finales : «La politique d’Israël dans les territoires occupés est une politique de répression, de confiscation et d’occupation. Les civils occupés n’ont plus de droits civils. » Puis des images d’archives montrent les étudiants palestiniens qui été arrêtés alors qu’ils voulaient étudier; une ancienne étudiante à l’Université de Bir Zeit témoigne avoir été arrêtée et avoir été défendue par Lea pendant l’incursion militaire : « Chaque famille avait été déportée et chaque famille avait au moins un prisonnier. J’ai allaité la fille de Lea qui avait le même âge que la mienne, elles sont devenues soeurs de lait, ce qui signifie beaucoup. »

Autre temps fort de l’histoire de ce couple hors normes : Michel Warschawski, directeur de l’AIC – le Centre d’information alternative – , est arrêté en 1987 par l’Unité spéciale d’investigation, accusé de liens avec le Front populaire de libération de la Palestine. A propos de cette arrestation, Lea déclare : « Quand il a été arrêté, j’ai réalisé que, même habituée aux cellules et aux prisons et autres interrogatoires, c’est toute autre chose quand cela te blesse dans ta chair. » Longuement interrogé dans la « cellule 20 », des services secrets Michel Warschawski est prêt à craquer alors que Lea lui assène  : « Tu as peur d’un idiot qui n’a jamais eu de promotion. Tu n’es pas digne d’être mon mari ». Michel Warschawski se souvient : « Cela m’a beaucoup aidé.  Cela m’a donné de la force.» Lea explique :« Je me suis dit que si j’étais dure avec lui, il allait s’endurcir aussi. »
Leur fils témoigne : « Mettre sa vie en péril, quel courage ! quelle détermination !» A l’époque adolescent, il ne voulait voir personne, il avait honte. Aujourd’hui, Nissan déclare : « Quand je suis devant un homme qui croit en lui, cela m’émeut. »
Leur fille Talila avoue à propos de sa mère  : « Parfois, j’aimerais avoir son courage et porter son costume de Wonder Woman mais je ne suis pas sûre que ses efforts porteront un jour. Les femmes comme elle sont rares, ce qui n’excuse pas d’être ce qu’elles sont.  Je en l’échangerai pour rien au monde.. Je suis prête à payer ce prix pour qu’une femme comme elle puisse exister. »

Le film s’achève avec la sentence pour la jeune femme Israa Jaabis :  onze ans. Le verdict pour le jeune adolescent : douze ans qui seront commués en neuf sur appel : le jeune homme sortira de prison à l’âge de vingt-trois ans. A l’issue de ces deux verdicts, interrogée sur son identité et son titre, la femme de loi déclare : « Lea Tsemel, avocate perdante.»

Notre défaite dans l’affaire d’Israa Jaabis et du mineur n’est rien comparée à la défaite profonde et durable de la société israélienne et de son système judiciaire. La cour a ignoré le fait qu’il s’agit d’un conflit national. Elle a attribué le sentiment antisémite aux deux accusés, ce qu’aucun d’entre eux n’a pourtant exprimé. C’est facile de penser : « Ils voulaient faire du mal aux Juifs. » Cinquante années d’occupation viennent d’être balayées, effacées de la conscience des juges malheureusement. J’espère qu’elles ne s’effaceront pas de la conscience publique. C’est l’occupation et une réaction est inévitable. Chacun agit selon les moyens dont il dispose. Les victimes, les vaincus, les enfants, les femmes, répondent comme ils peuvent. Les espoirs des Palestiniens en matière de justice dans les tribunaux israéliens ont peut-être été enterrés pour de bon; j’espère vraiment que non.

Sur le générique de fin, les spectateurs découvrent que, un mois après la sortie du film, Maître Tareq Barghout a été arrêté et a passé un mois d’interrogation au secret menés par les services spéciaux israéliens. Il a commencé à négocier avec le juge et Lea est désormais son avocat.

Un film fort et captivant qui brosse le portrait d’une femme d’exception !

Sortie sur les écrans romands le 11 décembre 2019

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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