L’Homme qui a vendu sa peau (The Man Who Sold His Skin) de Kaouther Ben Hania – Vendre sa peau pour la sauver

Il serait facile d’utiliser les termes de satire, parabole, cynisme pour décrire en quelques mots le dernier film de la réalisatrice et scénariste tunisienne Kaouther Ben Hania  (La Belle et la Meute, 2017), qui écume les festivals depuis sa Première à la Mostra de Venise 2020 dans la section Orizzonti, avec la clef le Prix du meilleur acteur pour Yahya Mahayni. Cependant, ce que nous propose la cinéaste n’est que la chaire d’une réalité crue. Pas de parabole, pas de satire – le monde est comme cela, pire même –, du cynisme oui, mais simplement le reflet de nos sociétés qui le pratique avec dextérité envers tout ce qui représente l’altérité dans un état de besoin ou de dépendance, état savamment entretenu pour que l’ordre du monde se perpétue dans une forme rassurante de dominant.es-dominé.es, possédnt.es-posséd.es, dont le système économique prévaut sur tous les autres mécanismes de fonctionnement. Sous le vernis de culture, éclairée qui plus est, de valeurs et morale supposées supérieures mais rongées par l’hypocrisie, on aime à se rassurer en pensant qu’on ne peut pas remédier à toute la misère du monde et que l’on fait au mieux. Pour que cette assertion soit un tantinet valable, il faudrait déjà ne pas être à l’origine de ces malheurs du monde…

— Yahya Mahayni – L’Homme qui a vendu sa peau (The Man Who Sold His Skin)
© trigon-film.org

Avant d’être un réfugié syrien qui vend sa peau pour la sauver, le point de départ de cette histoire est celle d’un Suisse, Tim Steiner, dont le dos est une œuvre d’art tatouée par l’artiste belge Wim Delvoye, achetée par un collectionneur d’art hambourgeois. Tim Steiner est donc amené à exposer son dos régulièrement, dos qui, à la mort de son humain, sera dépecé et encadré. Voilà, pourquoi pas ?, Tim l’Homme devenu Œuvre passera à la postérité, du moins son dos, en tant que toile vendue à un artiste. Bienvenue dans le monde de l’art contemporain, source multiple d’inspiration cinématographique, avec pour point d’orgue la Palme de Cannes 2017 avec The Square du Suédois Ruben Östlund.
Le destin de Sam Ali (Yahya Mahayni) est lui aussi le produit de la société occidentale, celle qui d’abord a pris depuis les années 1920 comme terrain de jeux de pouvoirs et d’approvisionnement stratégique la région où il est né. La guerre civile a débuté en Syrie mais la vie continue à Raqqa et l’amour donnant des ailes, Sam déclare sa flamme à Abeer (Dea Liane) dans un train de banlieue plein et la demande en mariage. Elle accepte mais Sam ne pouvant contenir son enthousiasme se laisse emporter dans des envolées lyriques qui l’amènent dans les geôles du régime. Il parvient à se réfugier au Liban alors que sa bien-aimée se marie avec un diplomate en poste à Bruxelles. Les chemins de la survie prennent toutes sortes de directions, celle-ci en étant une parmi d’autres. À partir de là, Sam n’aura de cesse de retrouver Abeer. Vivotant à Beyrouth, il écume les vernissages de la capitale qui faisait alors encore illusion, un peu intéressé par ce milieu occidentalisé, très intéressé par ces buffets gratuits. Un soir, l’organisatrice d’un happening, Soraya Waldy (Monica Bellucci) le repère et l’humilie de toute sa suffisance face au statut de réfugié que porte Sam dans son attitude. Cette rencontre sera pourtant le visa que Sam attendait pour partir en Europe et reconquérir Abeer. En effet, Jeffrey Godefroy (Koen de Bouw), l’artiste contemporain du moment que tout le monde s’arrache, lui propose de tatouer son dos pour en faire une œuvre d’art qui lui permettra de quitter le Liban et s’exposer. Capitalisant sur l’effet de pousser le cynisme à son paroxysme pour donner à son œuvre son propre vecteur promotionnel, il tatoue dans le dos de Sam un beau et grand visa Schengen.

Kaouther Ben Hania gratte le vernis civilisé sous lequel on se cache pour mettre à nu l’ossature de fonctionnement qui se résume à, non plus un contrat social, mais à une multitude de contrats capitalistiques contractés au fil des événements que vivent une société, un État, un citoyen. La cinéaste appuie dans cette partie de son scénario là où cela fait mal, là où l’on se reconnaît – en tant qu’individu ou partie d’une société telle que représentée –, là où l’enchevêtrement critique forme un tout universel qui petit à petit prend des accents plus nuancés – c’est enfoncer une porte ouverte que de dire que peu de gens ou situations sont toutes noires ou toutes blanches…

L’Homme qui a vendu sa peau (The Man Who Sold His Skin) de Kaouther Ben Hania
© trigon-film.org

Il est dommage que Kaouther Ben Hania n’ait pas mis cette critique-miroir au centre de son film, avec l’histoire d’amour contrariée en filigrane pour permettre de dynamiser la dramaturgie. Au contraire, la réalisatrice-scénariste la place en contrepoids quasiment équivalente avec le reste du propos dans une sorte d’équilibre forcé entre radicalité et romance. Il n’en reste pas moins que la réalisatrice pointe avec justesse les obscénités de ce monde, ici ou là-bas, dans le cocon feutré des pays où la loi régit proprement les choses ou dans le vacarme de ceux où la loi qui fait foi est celle du plus fort. Si l’on peut reprocher une intensité inégale dans le récit lorsqu’il se concentre sur Sam et Abeer, on ne peut que louer la qualité de la dernière partie du film, avec une scène remarquable de vente aux enchères du dos de Sam parmi d’autres lots qui va offrir une occasion de jouer sur les fantasmes et l’imaginaire de fascination et de terreur que procurent le monde arabe en Occident et un fabuleux renversement de situation qui clôt l’histoire de l’homme qui a vendu sa peau pour la sauver et essayer de vivre sa vie.

De Kaouther Ben Hania; avec Yahya Mahayni, Dea Liane, Koen de Bouw, Monica Bellucci, Saad Lostan, Darina Al Joundi, Jan Dahdoh, Marc de Panda, Christian Vadim, Najoua Zouhair, Husam Chadat, Nadim Cheikhroua, Rémi Sarmini, Mouldi Kriden, Rupert Wynne-James, Wim Delvoye; Tunisie, Belgique, Allemagne, France, Suède; 2020; 104 minutes.

Malik Berkati

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