Mr & Mme Adelman (Die Poesie der Liebe) – Rencontre avec Doria Tillier co-scénariste et actrice principale du premier film de Nicolas Bedos qui sort ce 20 décembre en Allemagne

Dans une narration classique, qui débute par l’enterrement de Monsieur Adelman (Nicolas Bedos), célèbre écrivain mort dans d’étranges circonstances et dont Jack Lang fait l’oraison funèbre, le film de Nicolas Bedos nous entraîne dans la vie d’un couple fusionnel.
Madame Adelman (Doria Tillier) fuit la réception d’enterrement qui l’ennuie prodigieusement et reçoit dans le bureau de son défunt mari un jeune écrivain qui veut faire une biographie sous angle particulier : celui de Madame Adelman. Lors de cette après-midi, elle va lui raconter leurs 45 ans de vie commune dans lesquelles sont étroitement imbriquées vie intime et vie professionnelle.

— Nicolas Bedos et Doria Tillier – Mr & Mme Adelman (Die Poesie der Liebe)
@temperclayfilm

Ce film, malgré les ressorts parfois un peu apparents, est un bon divertissement avec quelques réussites thématiques -même si Doria Tillier se défend dans l’interview ci-dessous d’avoir abordé ces sujets sciemment –, principalement dans la déconstruction de l’institution légèrement monolithique, du moins en France, qu’est le monde de la littérature et proposant une sorte de fenêtre cathartique – et jubilatoire –  sur le sujet de la famille.

Alors évidemment, ceux qui sont agacés par Nicolas Bedos en temps normal retrouveront, certes atténués, les accents de jeux et dialogues qui le rendent reconnaissable immédiatement, mais en contrepartie, ils découvriront une actrice formidable qui maitrise tous les registres de son personnage et donne au film co-écrit par les deux acteurs ce petit je-ne-sais-quoi vivificateur.

De Nicolas Bedos ; avec Doria Tillier, Nicolas Bedos, Denis Podalydès, Antoine Gouy, Christiane Millet, Pierre Arditi, Zabou Breitman ; France ; 2017 ; 120 minutes.

Rencontre avec Doria Tillier:

— Doria Tillier
© Malik Berkati

Comment se fait l’écriture d’un scénario à deux ?

Il n’y a pas de règles générales. C’est très dur de trouver quelqu’un avec qui on aime écrire. Nicolas parle souvent de gémellité artistique. C’est vrai qu’en ce qui concerne les choses artistiques, nous sommes toujours d’accord, on comprend tellement ce que veut dire l’autre, c’est très agréable. L’écriture de ce film s’est d’abord fait sur les improvisations : dans un premier temps des improvisations qu’on s’amusait à faire dans la vie pour se divertir, et comme on s’est aperçus que c’était intéressant, on s’est dit – Tiens, si on en faisait un film ! La colonne vertébrale du film s’est construite en une nuit légèrement enlevée. C’était juste du plaisir, un peu comme deux enfants qui jouent. Ensuite, quand on écrivait, on se disait, là on va écrire la scène de l’accouchement par exemple, on regardait comment elle pouvait se dérouler et on s’amusait à improviser à nouveau, en notant des idées ou en s’enregistrant parfois. Après, bien sûr, on se mettait au travail, et là c’était lui qui était plus moteur. Il faut dire que Nicolas, c’est vraiment un auteur, un scénariste.

Il y avait un partage des tâches…

Oui mais je ne saurais pas trop le définir. Pour être factuelle : dans la première étape où on échange tous les deux, c’est moi qui avais plus tendance à noter et à enregistrer, et le lendemain, là vraiment concrètement, j’étais assise à la table et on parlait. Dans mon impression, ici, c’était plus dicté par lui. Il parlait, je rebondissais, c’était un peu comme un dialogue.

Et écrire son propre rôle, comment est-ce ?

C’est plus Nicolas qui a non pas écrit mon rôle puisqu’il est issu des impros, mais qui l’a façonné. Il me connaît très bien ! On n’a pas toujours du recul sur soi, mais les gens qui nous connaissent bien, en revanche, en ont. Il savait très bien jusqu’où je pouvais aller.

Vous avez fait la même chose pour lui ?

J’essayais mais avec moins de talent, c’est pour ça que j’ai le meilleur rôle du film (rires). Mais c’est très dur de détricoter, franchement c’est comme si on élève un enfant et qu’on dit : c’est le père qui a fait ça, la mère ceci, etc. Ça se fait à deux !

C’est Nicolas Bedos qui a signé les dialogues : êtes-vous intervenue tout de même dans leur élaboration ?

Si bien sûr, mais une fois que l’histoire a été écrite, il est repassé sur le scénario. Mais c’est vrai qu’il y a plein de dialogues qu’on écrivait à deux. On va dire que c’est compliqué de se répartir les choses. La plupart des dialogues, c’est sûrement lui qui en a eu l’idée, mais on les écrivait à deux, même si dans certains il y a des mots qui sont plus les siens et d’autres plus les miens. En revanche, il y a eu assez peu d’improvisation pendant le tournage car on a beaucoup travaillé en amont.

 

Madame Adelman c’était votre premier rôle au cinéma et pour un premier rôle, quelle maîtrise ! Pourquoi n’avoir pas joué avant ?

Je voulais plus ou moins être comédienne, j’ai pris des cours de théâtre, mais à l’époque, on ne m’a pas proposé de rôles. C’est comme ça que j’ai commencé à faire la météo (rendez-vous quotidien tenu pendant deux ans dans le Grand Journal sur Canal+, N.D.A.). À partir de là, on m’a proposé des scénarios mais j’étais trop occupée à créer mes sketches à la télé et, quand j’ai arrêté la météo, on s’est rapidement mis à écrire avec Nicolas et du coup, parmi les films qu’on me proposait, j’ai préféré faire celui de Nicolas.

Quelle période de Sarah Adelman avez-vous préféré jouer?

Le plus difficile a été de jouer la Sarah la plus jeune c’est celle qui est le plus proche de moi. La plus agréable, c’est la plus vieille car il y a d’une part la distance mais aussi le fait que l’âge donne une certaine autorité, un calme, une sérénité qui imposent le respect à l’interlocuteur, ici le journaliste. Mais celle qui m’a le plus amusée à jouer, c’est la Sarah droguée.

Votre voix change tout au long de l’histoire…

C’est marrant que vous m’en parliez car je me suis dit en venant ici que quand le film sera doublé, j’espère que l’actrice le fera bien (rires). C’est vrai que j’ai toujours eu des facilités avec la voix, j’imite un peu les gens, avec les accents aussi, j’ai une voix un peu modulable. C’est un truc que j’ai travaillé sans le travailler, cela vient du fond de moi. C’est comme à la télévision quand je fais mon personnage de cagole, je ne me dis pas que je vais changer ma voix, je suis simplement quelqu’un d’autre et naturellement ma voix va épouser ce quelqu’un d’autre. Avec vous je parle avec cette voix mais dans une situation différente je vais avoir une voix plus aiguë ou plus posée par exemple. Notre voix varie en fonction des gens avec qui on parle, selon ce qu’on ressent, ce qu’on exprime.

Ce qui est très étonnant est votre faculté à parler avec naturel dans une voix plus âgée mais sans que cela paraisse forcé…

La voix off, je l’ai faite après, une fois que le film a été tourné. Ici, il y a un peu de travail car parfois il m’arrivait de déraper un peu mais c’est quelque chose qu’on peut refaire quand c’est trop grave ou que cela sonne faux. Ma mère a l’âge que mon personnage a à la fin du film et elle n’a pas non plus une voix toute éraillée. J’ai donc écouté autour de moi et constaté que les voix des personnes plus âgées ne sont pas si différentes, sauf si elles sont grabataires dans leurs lits. Je me suis dit qu’il valait mieux en faire moins que trop !

Vous abordez les sujets de l’institution littéraire et celui de la famille de manière très insolente…

Non, rien n’a été voulu, on a envisagé la création de ce film comme un terrain de jeu. On ne se dit pas qu’on va faire ceci ou cela, enfin peut-être certains artistes, mais ici on a tout fait de manière spontanée.  Enfin cela veut certainement dire dans le fond qu’on a voulu dire cela, mais je ne pense pas que beaucoup d’artistes vont dire : je vais faire un film là-dessus. Je pense que c’est plus : tiens ! J’ai cette idée. En analysant cette idée, peut-être qu’on se dit : tiens, j’ai voulu dire cela, ça m’intéresse. Après, il est vrai que nous avions un scénario beaucoup plus long que celui finalement gardé et quand il s’est agit de le structurer, on s’est demandé ce qui était le plus intéressant et le plus cohérent. Mais il n’y avait pas de volonté, du moins de ma part, Nicolas aurait peut-être une autre réponse mais il avait qu’à être là ! De la même façon que l’on m’a dit que c’était un film féministe, (soupir), enfin tant mieux si c’est le cas, mais franchement je ne trouve pas. De mon côté, je n’ai rien voulu défendre à travers cette histoire, mais en définitive je pense qu’on défend les choses en étant soi.

L’histoire est centrée sur le couple et les familles qui vont avec. Mis à part les repères musicaux de la bande son et quelques repères politiques qui passent par l’écran de télévision, on ne voit pas beaucoup le monde extérieur…

Tout à fait ! Déjà, traiter 45 ans en deux heures c’est beaucoup, si en plus on devait traiter du monde !

Votre histoire, c’est en quelque sorte une bulle…

Oui, c’est vrai. On ne s’est pas dit que nous allions parler que de nous, après peut-être que nous sommes égocentriques au point que l’on a écrit une histoire qu’autour de nous ! Mais ce n’était pas voulu. Nicolas me taperait sur les doigts, il n’aimerait vraisemblablement pas cette interview (rires), mais franchement, je ne veux pas dire qu’il n’y a pas de fond dans ce film – bien sûr j’espère qu’il y en a et moi-même j’ai du fond, donc si je fais un truc c’est logique qu’il y en ait, enfin je l’espère – mais nous avons fait en premier lieu ce dont on avait envie, ce qu’on trouvait intéressant, amusant et cool. C’est un divertissement, pas un essai ou un traité philosophique. C’est juste un film de divertissement.

Le titre allemand du film, Poesie der Liebe (La poésie de l’amour, N.D.A.) diffère beaucoup du titre original. Le trouvez-vous meilleur ?

Non. Enfin cela dépend à quoi se réfère meilleur. Si c’est plus vendeur ou révélateur, peut-être. C’est très difficile à dire. C’est moi qui voulais ce titre car j’ai toujours aimé les titres qui sont des noms propres.  J’ai toujours aimé ça car le principe du nom propre, c’est qu’il n’y en a qu’un. C’est vrai que « la poésie de l’amour », il peut y en avoir plein, mais Adelman, il n’y en a qu’un ! J’aime aussi que les titres ne racontent pas : un titre ne peut pas raconter une œuvre, sinon on ne la ferait pas. Par exemple, j’adore Lolita de Nabokov et j’adore ce titre, c’est comme si on ne pouvait pas dire d’autre mot que le prénom de cette fille pour raconter cette histoire. Et pareil pour cette histoire, c’est comme s’il n’y avait pas d’autre nom que leur nom pour parler d’eux. Je trouve cela beau, pour moi c’est le meilleur titre, mais c’est quelque chose de très personnel. Ceci dit, le titre allemand est d’une part plus vendeur, car franchement, il y a un moment ou l’important n’est pas le titre mais que les gens aillent voir le film, et d’autre part, il est assez joli. Je n’aurais pas osé appeler mon film de cette façon, mais si quelqu’un d’autre le fait pour moi, j’en suis ravie, je trouve cela très beau.

Avez-vous fait d’autres films depuis ?

J’en ai fait un autre qui est toujours à l’affiche en France (Le Jeu de Fred Cavayé, N.D.A.), un autre qui sortira au printemps, et je viens de terminer il y a moins d’une semaine (l’interview a eu lieu le 3 décembre 2018, N.D.A.) le deuxième film de Nicolas Bedos (La belle époque, avec Daniel Auteuil, Fanny Ardant, Guillaume Canet, N.D.A.), c’est d’ailleurs pourquoi il n’est pas là aujourd’hui.

Malik Berkati

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