Navalny, de Daniel Roher suit l’opposant politique au cœur de son action jusqu’à son retour à Moscou, livrant un témoignage empli de révélations édifiantes

Daniel Roher, réalisateur et producteur, est connu pour Once Were Brothers: Robbie Robertson and The Band (2019), The Story of the Sorry Cannibal (2016) et Navalny (2022). Tourné au fur et à mesure que l’histoire se déroule durant les mois qui ont précédé l’incarcération de l’opposant politique russe, le documentaire Navalny défile sur l’écran comme un thriller et se consacre pleinement au chef de l’opposition anti-autoritaire russe Alexei Navalny.
En convalescence à Berlin après avoir failli être empoisonné à mort avec l’agent neurotoxique Novichok, Alexeï Nalvalny fait des découvertes choquantes et édifiantes sur sa tentative d’assassinat et décide courageusement de rentrer chez lui, quelles qu’en soient les conséquences et les risques dont il est pleinement conscient. Dans ce documentaire révélateur, le cinéaste Daniel Roher a obtenu un accès exceptionnel et sans précédent au politicien russe rescapé d’une tentative d’assassinat et condamné à une peine de prison dès son arrivée à Moscou.

Navalny de Daniel Roher
Image courtoisie DCM

En ouverture du documentaire, le réalisateur Daniel Roher pose une question au leader de l’opposition russe, avocat et militant anti-corruption :

« Alexeï, si vous êtes tué, quel est votre message au peuple russe ? »

Alexeï Navalny s’indigne:

« Oh, allez, Daniel ! Non, hors de question ! C’est comme si vous faisiez un film sur le cas de ma mort ! »

Au moment où il prononce cette réponse alors qu’il se détend dans un restaurant à l’éclairage tamisé en Allemagne, Alexeï Navalny semble certain de rester épargné par les gens du FSB (ex-KGB), affichant son regard charismatique empli de courage, de détermination et de pugnacité. Malheureusement en janvier 2021, moins de dix-huit mois après cet entretien berlinois, Alexeï Navalny a pris le risque de rentrer à Moscou, convaincu que plus on parlait de lui, moins il risquait pour sa vie. Ses convictions ont été balayées à peine sorti de l’avion, aussitôt arrêté au contrôle douanier. Les Russes, venus nombreux apporter leur soutien au couple, ont accueilli la femme d’Alexeï Navalny, Ioulia Navalnaïa, par un concert d’applaudissements. Depuis son arrestation le 17 janvier 2021, Alexeï Navalny croupit dans une prison russe alors que le président Vladimir Poutine a envahi l’Ukraine et y poursuit une guerre sanguinaire.

Daniel Roher ne souhaitait pas faire la chronique d’une mort annoncée mais réalise l’importance du témoignage qu’il a filmé ; il explique à The Guardian :

« C’était la dernière interview qu’Alexei donnerait durant de nombreuses années. Peut-être plus jamais … »

Les rires éclatent dans une franche convivialité entre le leader politique et ses proches collaborateurs qui poursuivent, désormais en exil, son action. La caméra de Daniel Roher suit Alexeï Navalny qui se sait non seulement beau mais aussi intelligent, soutenu inconditionnellement par sa femme. Sans fausse modestie, Alexeï Navalny sait rire de lui, ce qui atteste de son intelligence. Même dans les situations ardues ou face aux difficultés et à l’adversité, la caméra de Daniel Roher révèle un homme empli d’autodérision, trouvant toujours leçon mot alors qu’il est débarqué de l’avion qui s’est arrêté en urgence pour l’emmener à l’hôpital et lui administrer un antidote au poison qui recouvrent ses habits. Des répliques improbables, parfois déconcertantes, accompagnent des situations critiques. La cellule de résistance de Navalny distille une atmosphère accueillante dans laquelle les spectateurs sont intégrés à la bonne franquette. Rapidement, le public a le sentiment d’être aux côtés des militants et de ses proches, à tel point qu’on finit par oublier la caméra de Daniel Roher. Le cinéaste parvient à capturer avec brio l’absurdité des mesures de ses adversaires, des pratiques qui rappellent l’ère soviétique.

Navalny de Daniel Roher
Image courtoisie DCM

Daniel Roher ne devait pas imaginer combien son film était prémonitoire en le commençant. Son documentaire de nonante-huit minutes, qui a été entièrement réalisé avant l’invasion et n’a pas été mis à jour par rapport à l’actualité de l’opposant politique, semble un thriller de politique internationale qui fait écho avec actualité. Le documentaire ne se contente pas de rencontrer les proches de l’opposant, mais part à la rencontre des journalistes d’investigation et de la famille de Navalny, y compris ses enfants adolescents dont les témoignages sont emplis d’émotion, invitant les spectateurs à vivre l’histoire de l’intérieur d’un complot d’empoisonnement avéré. Accordant un accès direct, que ce soit dans les vols pour Tomsk, le vol retour via l’arrêt d’urgence à Omsk, l’hôpital berlinois, le film offre un rythme soutenu, à couper le souffle, alors qu’Alexey Navalny fait des farces à ses propres agresseurs.

À ce moment, alors que l’opposant politique et ses acolytes tentent de piéger les agents du FSB en enregistrant leur réponse, se pose la question de l’éthique. Quand un chimiste livre la diabolique machination élaborée par le gouvernement russe pour empoissonner Alexeï Navalny, ce dernier et ses proches savent ce que risque le scientifique si son témoignage est diffusé. Navalny et son équipe ont obtenu des aveux, à l’insu de la personne qui croit parler à des agents du gouvernement mais ils savent à quoi elle est condamné. Un peu plus tard dans le documentaire, après la diffusion des révélations téléphoniques faites par le chimiste, Navalny et son équipe mentionnent « qu’on n’a plus de nouvelles du chimiste. »

Le documentaire de Daniel Roher a le mérite de poser les questions qui fâchent, en particulier sur le passé discutable d’Alexeï Navalny quand il adhérait aux idées des mouvances d’extrême-droite. Interrogé à ce propos, Alexeï Navalny défend sa cause en invoquant le droit au changement. Le 23 mars, une dépêche de presse annonçait la sentence dont avait écopé Alexeï Navalny, jugé depuis mi-février dans l’enceinte même de sa colonie pénitentiaire, à cent kilomètres à l’est de Moscou, des poursuites que l’opposant qualifie de politiques. Le parquet avait requis treize ans de prison. Une juge russe a reconnu mardi l’opposant emprisonné Alexeï Navalny coupable d’escroquerie et d’outrage à magistrat. Accusé d’avoir détourné des fonds de ses organisations, il a été condamné à neuf ans de réclusion.

Le documentaire Navalny a été présenté en première en janvier lors d’un festival virtuel du film de Sundance où il a remporté à la fois le prix du public du documentaire et le prix du favori du festival. Le documentaire sort en Suisse romande ce mercredi.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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