Pessac 2021 : Les oubliés de l’Espagne de Xavier Villetard

À travers son documentaire intitulé Les oubliés de l’Espagne, Xavier Villetard part à la rencontre des proches des victimes du franquisme, des descendants qui attendent une reconnaissance de la part du gouvernement espagnol, mais aussi de la part de l’Eglise catholique qui a soutenu les exactions commises par les Franquistes.

Les oubliés de l’Espagne de Xavier Villetard
Image courtoisie Festival international du Film d’Histoire de Pessac

En octobre 2019, le cercueil du général Franco quittait le mausolée qu’il s’était fait construire et où il était enterré depuis 1975.

Un mausolée où une croix démesurée surplombe une basilique immense creusée dans la montagne

commente Xavier Villetard.

Alors que le cercueil du dictateur s’élève dans les airs, à terre, la polémique fait rage : les uns agitent le spectre de la profanation, les autres se félicitent d’avoir corrigé une anomalie de l’histoire. Nul dictateur en Europe, ni Hitler, ni Mussolini, n’a jamais disposé d’un mausolée. Comment un tel tour de force a-t-il été possible ?

Fort de ce questionnement, Xavier Villetard décide de se pencher sur le devoir de mémoire de l’Espagne dont les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, peinent à faire ce dossier depuis la mort du dictateur en 1975.

Se rendant au mausolée del Valle de Los Caídos, Xavier Villetard rencontre divers intervenants et spécialistes qui rappellent qu à sa disparition, le Général Francisco Franco laisse derrière lui une œuvre architecturale à la gloire du national Catholicisme mais surtout la plus grande fosse commune du pays de 33 833 cadavres : près de 20 000 combattants franquistes, la majorité appartenant aux combattants du camp franquiste, le reste, 12 410 cadavres « inconnus », issu du camp républicain. Ces 12 41 inconnus ne le sont pas pour tout le monde : peu à peu, des victimes sortent de l’anonymat, des militants anarcho-syndicalistes de la CNT et d’autres syndicats, des communistes, des francs-maçons, des socialistes, tous ceux qui s’enthousiasment pour les projets progressistes de la jeune République espagnole. Certains de leurs descendants se mobilisent comme à Calatayud, petite ville d’Aragon, où la répression franquiste a été féroce entre les civils.

C’est là que Xavier Villetard rencontre des descendants des victimes du franquisme, des descendants dont l’indignation face à l’immobilisme des gouvernements espagnols successifs se manifeste avec espoir, avec colère, avec véhémence :

Silvia Navarro Pablo attend la reconnaissance de la part du gouvernement espagnol de l’assassinat de son grand-oncle :

« Ils veulent maquiller cette Valle de los Caídos en un lieu de réconciliation et prétendre que c’est un lieu de réconciliation nationale : c’est un mensonge ! Tout obéit à des intérêts de politique extérieure de la dictature franquiste. »

Purificacion Lapeña, petite-fille et petite-nièce de disparus, relate :

« Ma grand-mère a assisté à l’exécution de son mari. Suite à ce drame, a fait une hémorragie cérébrale et n’a plus jamais été capable de parler correctement. »

Alors que le Général Chicarro maintient le souvenir du dictateur à travers la Fondation Franco, le journaliste Alfonso Ojea se souvient :

Il y avait une foule de personnes qui faisaient des files de plusieurs heures pour rendre hommage à Franco. J’hallucinais de voir cela ! Dans le froid du mois de novembre à Madrid, les gens arrivaient à quatre heures du matin pour pouvoir entrer dans le mausolée à dix heures. Des centaines de milliers d’Espagnols vinrent car ils avaient peur et avaient l’habitude depuis de nombreuses années de faire ce que le régime totalitaire leur demandait. Le problème de l’Espagne contemporaine qui se veut un pays moderne, un état de droit avec des lois, ne peut pas aller de l’avant et se tourner vers l’avenir tant que toutes ses fosses communes n’ont pas été ouvertes.

Mais il était utopiste de croire que l’exhumation de Franco allait régler tous les problèmes, tant s’en faut. Les descendants des victimes du franquisme souhaitent récupérer les corps de leurs parents, installés dans la crypte de la basilique depuis septante ans et réclament l’excavation des fosses, réparties à travers tout le pays mais plus nombreuses en Andalousie et en Catalogne, ils peinent à être entendus. Pourtant, avec quelque deux mille fosses communes, l’Espagne semble égaler le triste record de Pol Pot et des Khmers rouges. Ce partage entre morts des camps opposés devait symboliser le grand projet de réconciliation nationale destiné à éteindre le feu de la guerre civile.
Ce 24 octobre 2019, alors que le cercueil de Francisco Franco quittait son mausolée, bien des espoirs naissent pour les descendants des victimes des exactions franquistes : des victimes, âgés de nonante, voire de sonate-cinq ans et pour lesquelles le temps presse, comme le souligne l’avocat Eduardo Ranz, du collectif des victimes ARICO (colectivo de víctimas ARICO). Dans le contexte politique actuel du pays, l’exhumation de Franco est, certes, un geste fort mais ne suffit pas à satisfaire les attentes légitimes des descendants des victimes.

L’Espagne demeure confronté à ce lourd héritage d’un passé encombrant qu’elle a voulu occulter courant inéluctablement le risque d’entendre s’exprimer tous ceux que la transition démocratique a oubliés et qui demandent inlassablement réparation. Voilà quatre-vingt-deux ans que la guerre civile espagnole est terminée mais elle fait encore couler beaucoup d’encre dans la péninsule ibérique.

Ce documentaire de France Télévisions, co-produit, entre autres, par la RTBF, apporte un éclairage didactique et exhaustif, alimenté de nombreux témoignages – archéologue, historienne, journaliste – et doté d’une réalisation sobre et efficace.

Eduardo Ranz de conclure :

Notre pays a une dette en suspens avec les victimes du régime franquiste. Après plus de quatre-vingt-deux ans depuis la fin de la guerre civile et 46 ans depuis la mort du dictateur, sa reconnaissance est toujours en attente. Car c’est ça la Loi Mémoire Démocratique, retrouver la mémoire des victimes du franquisme.

Ce devoir de mémoire semble de plus en plus urgent et nécessaire tant à l’égard des familles des victimes qu’à l’attention des jeunes générations qui affichent ouvertement leur nostalgie d’une période qu’ils n’ont pas connue et dont ils ne soupçonnent pas les horreurs à l’instar des membres du parti Vox, formation d’extrême-droite qui s’est imposée comme la troisième force politique du pays lors des dernières élections législatives.

Les oubliés de l’Espagne, de Xavier Villetard, documentaire poignant, nécessaire et captivant, concourt dans la section ds documentaire inédits.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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