Santiago, Italia – le nouveau film de Nanni Moretti marque le retour du réalisateur italien engagé

Trois ans après Mia madre (2015), Nanni Moretti, revient au cinéma avec un documentaire sur le coup d’État chilien et l’assaut du Palais de la Moneda dont le titre en dit déjà long : Santiago, Italia.

Nanni Moretti, réalisateur de Caro diario (1994), Aprile (1998), La stanza del figlio (2001) ou Habemus Papam (2011), revient sur les écrans avec Santiago, Italia (2018), un documentaire passionnant qui reconstitue le rôle joué par l’ambassade d’Italie après le coup d’État contre Salvador Allende pour sauver des centaines de personnes persécutées par le régime d’Augusto Pinochet.

Après le coup d’État militaire du général Pinochet le 11 septembre 1973, l’ambassade d’Italie à Santiago (Chili), à l’instar d’autres ambassades,  a accueilli des centaines de demandeurs d’asile. À travers des témoignages souvent très émouvants, le documentaire de Nanni Moretti relate cette période durant laquelle de nombreuses vies ont pu être sauvées grâce à quelques diplomates italiens.

L’engagement politique de Nanni Moretti est notoire;  d’ailleurs, auprès d’un ancien militaire de la dictature, incarcéré à la prison de Punta Peuco et qui dit « avoir seulement obéi aux ordres et n’avoir accepté l’entretien filmé uniquement sous garantie d’impartialité »,  avec fierté et diligence, le réalisateur souligne, dans une bravade ostentatoire mais bienvenue : « Je ne suis pas impartial ! »

Depuis que Salvini est devenu ministre, Nanni Moretti doit être très inspiré et nous livre un film doté de nombreux témoignages vibrants, montés de manière très serrée mais sachant laisser à l’émotion de jaillir. Face aux mesures prises depuis l’élection de Salvini, on comprend aisément  le malaise que l’ homme de gauche doit éprouver face à la situation politique italienne actuelle et d’un pays qui, contrairement à ce qui se passait dans les années 1970, semble avoir perdu les valeurs fondatrices communes de tolérance, d’accueil et d’humanité. Il y avait donc urgence pour le cinéaste engagé de se plonger quarante-cinq ans auparavant, dans une époque socio-politique qui démontrait la grande hospitalité et l’humanisme des Italiens.

— Salvator Allende – Santiago, Italia
© Sacher Film

Santiago, Italia dont la première a eu lieu au Festival du film de Turin, raconte l’histoire de deux jeunes diplomates italiens qui, après le coup d’État avec lequel Augusto Pinochet a renversé le président socialiste Salvador Allende, élu démocratiquement, ont ouvert l’ambassade aux victimes politiques – hommes et femmes célibataires, couples, enfants, vieillards – pour les héberger, permettant à nombre d’opposants d’échapper aux arrestations et à la torture. L’un d’entre eux, Roberto Toscano, se souvient de ce vendredi fatidique et de de « cette expérience qui a changé sa vie ».

Le film commence par un rappel exhaustif sur le contexte politique de la Unidad Popular (UP), une coalition entre les partis de centre gauche et de la gauche du Chili ayant pour but l’élection de Salvador Allende à la présidence de la République le 4 septembre 1970 et qui y restera trois ans (1970-1973)  souligne aussi  la période intense du gouvernement de l’Unité Populaire et le coup militaire qui s’est terminé avec le bombardement du Palacio de la Moneda et la mort d’Allende le 11 septembre. Au-delà du bon usage des documents d’archives, du sens didactique et des témoignages précis (y compris ceux de cinéastes tels que Miguel Littín, Patricio Guzmán et Carmen Castillo), le film aligne, dans un montage judicieux et condensé, de nombreux témoignages durant quelques quatre-vingts minutes … Actuellement, on nous sert sans cesse des films beaucoup trop longs et dont la longueur est injustifiée, n’apportant rien ni à l’intrigue ni au propos. Ici, bien au contraire, les témoignages sont si passionnants quand on vient souhaitait que le film soit plus long.

Nanni Moretti a su alterner avec justesse les images émouvantes, les témoignages ponctués de silences éloquents, et des histoires sur les détenus dans le stade national où les opposants politiques étaient amenés, livrés à eux-mêmes sans eau ni nourriture durant trois jours, « traités comme des animaux en cages auxquels les infirmières de la Croix rouge jetaient quelques bonbons parterre. » Le film poursuit son fil conducteur narratif et émotionnel en soulignant le rôle actif et décisif joué par le gouvernement italien dans son refuge dans l’ambassade de Santiago à plus de deux-cent-cinquante personnes persécutées à un moment où d’autres pays avaient déjà cessé de les aider.

Plusieurs militants qui ont été reçus dans la résidence diplomatique, « sautant par-dessus un mur de deux mètres, à un angle mort, malgré la forte surveillance militaire mise en place à proximité »,  ont ensuite obtenu un sauf-conduit pour se rendre en Italie et racontent leur expérience au sein de l’ambassade et comment ils ont ensuite été reçus avec affection. dans leur nouveau pays, où quelques-uns se sont installés, ont y trouvé rapidement du travail, s’y sont intégrés et continuent d’y vivre encore aujourd’hui.

Moretti n’apparaît quasiment pas devant la caméra mais il le fait à des moments décisifs: par exemple, lorsqu’il interroge un militaire incarcéré ou, dans d’autres passages, on l’entend poser les bonnes questions ou essayer de soutenir les propos, parfois incomplets à cause de l’émotion, de plusieurs des personnes interrogées qui se essaient de cacher leurs larmes en se souvenant de cette époque de rêves, d’idéaux, de répression, de torture  et d’exil.

— Nanni Moretti avec le militaire Eduardo Iturriaga – Santiago. Italia
© Sacher Film

Par le truchement d’une structure classique et simple – l’axe représente les témoignages d’une caméra fixe – Santiago, Italia élargit le cadre grâce à l’accumulation, la diversité et la richesse de toutes ces voix qui débouche sur une construction collective qui permet d’accéder à une histoire peu connue : le rôle du Vicariat de Solidarité du Cardinal Raúl Silva Henríquez qui s’est engagé pour sauver des opposants dont un se souvient, en larmes du « cardinal incroyable en se revendiquant athée ». Un cardinal qui a fait des actes héroïques au milieu d’une dictature qui persécutait et éliminait ses ennemis. « Un cardinal que Jean-Paul II a exclu de l’Eglise alors que le Cardinal Raúl Silva Henríquez était âgé de septante-cinq ans. »

Le réalisateur a reçu le « Nastro d’argento », le Ruban d’argent de l’année, décerné par le Syndicat national des journalistes de cinéma pour son documentaire Santiago, Italia et a déclaré :

Ce prix reconnaît la qualité et la valeur civique de mon film. Quand j’ai commencé à travailler sur le documentaire, il y avait un pays, le nôtre, un peu moins irrité et moins frappé d’incapacité. Je suis heureux que ce petit film sur l’hospitalité soit sorti à un moment où une grande partie de la société italienne allait dans le sens opposé de la solidarité.

Nanni Moretti se réjouit que la dimension politique et civique de son film ait convaincu. mais il faut souligner que le cinéaste s’est essayé au documentaire et s’en sort avec brio, donnant une leçon de montage maîtrisé.

Le morceau musical dynamique et communicatif, interprété par une bande de cuivres et de percussions, concert qui clôt le film fait écho à l’image d’ouverture statique, picturale, qui surplombe les rues et es maisons de Santiago. Cette musique festive et enjouée symbolise une nouvelle naissance du peuple chilien sur ses terres comme en l’Italie, se reconnaissant en tant que communauté démocratique.

Sorti en 2018, le film a déjà été présenté dans divers festivals dont Turin, Palerme, le BAFICI 2019 (Buenos Aires) en avril et sort sur les écrans romands le 1er mai.

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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