TIFF 2022 – Autobiography de Makbul Mubarak questionne le concept de loyauté et de figure paternelle dans un contexte dictatorial

Nul besoin d’être spécialiste de l’Indonésie pour comprendre l’histoire contée par le critique de film indonésien devenu réalisateur, Makbul Mubarak. La soif de pouvoir, l’emprise d’une figure autoritaire sur son entourage, le respect instillé par la peur qu’elle inspire, en résumé des comportements largement partagé dans le monde, que ce soit dans la sphère du privé comme dans l’espace public.

— Arswendy Bening Swara et Kevin Ardilova – Autobiography
© KawanKawan Media

Makbul Mubarak prend le point de vue de Rakib (Kevin Ardilova), un jeune homme à tout faire dans la propriété du Général (Arswendy Bening Swara), devenu politicien, mais dont le pouvoir sur les autorités, police comme armée, est intact. Le jeune homme semble être en constante observation des événements et des personnes impliquées, rendant ainsi compte des différentes couches de l’histoire. Depuis des décennies, la famille de Rabik est au service de celle de Purna, Le Général. Son père est en prison pour avoir voulu se défendre contre l’entreprise énergétique qui s’approprie les terres de la ville rurale et son frère est parti à Singapour pour travailler. Il revient donc à Rabik de perpétuer la tradition de service.

Purna revient de la capitale dans sa ville natale pour entamer sa campagne électorale. Rabik, en plus d’être son homme à tout faire, devient son chauffeur et l’accompagne partout. À la fois réservé, voire apeuré, et respectueux de la figure que Le Général incarne, il s’investit dans sa relation avec Purna qui petit à petit se transforme en relation filiale. Pas besoin d’être devin pour ressentir la propension autocrate du Général et, comme il se doit dans un régime où la démocratie est de façade, vivant de la corruption. Les structures patriarcales, inégalitaires et dictatoriales datant de bien avant la dictature militaire de Suharto et perdurant après sa chute, se fixent dans ce personnage ambivalent du Général, finement incarné par Arswendy Bening Swara, qui dans un corps assez frêle dégage une puissance de terreur. Il est capable de battre à mort un jeune qui a vandalisé un de ces panneaux électoraux, comme rincer l’eau savonneuse de Rabik, comme un père pourrait le faire pour un fils. Ces deux extrémités comportementales participent de la même violence, de la même terreur, celle du pouvoir : il peut tuer en toute impunité un gamin comme il peut décider de s’immiscer dans le bain d’un autre, sans que personne ait son mot à dire.

— Kevin Ardilova – Autobiography
© KawanKawan Media

La perversité de ce comportement se situe dans le fait que le Général est sincèrement intéressé à bâtir cette relation avec ce jeune homme, lui qui n’a que trois filles en bas âge. Il veut le modeler, le guider et le garder sous sa coupe pour son propre avantage… un peu comme un dictateur avec son peuple. Exiger l’admiration et la soumission, même si elle est basée sur la peur, pour la transformer en sujétion consentie qui impose comme corollaire, respect et loyauté.

Rabik, après un épisode tragique de violence auquel il a participé indirectement, se retrouve coincé dans un conflit de loyauté vs. l’injustice et l’impunité. Devenant aux yeux de la communauté le fils de substitution du Général, Rabik, habillé par son mentor avec des vêtements militaire, prend de l’assurance dans son attitude quotidienne. Il se laisse séduire par ce nouveau statut, miroir aux alouettes d’un pouvoir dont il croit, par projection, jouir. Naïvement, Rabik pense que la leçon d’humilité que lui a enseignée Purna lors d’un incident avec la voiture

 « ‘désolé’ est un mot remarquable, il peut transformer la rage en bénédiction »

vaudra pour Agus, le jeune homme qui proteste contre le fait que sa mère va être expulsée de ses terres agricoles au profit de l’entreprise énergétique. Hélas, son zèle à retrouver le coupable de la dégradation du panneau électoral, à le convaincre de se rendre avec lui au domicile du Général pour faire amende honorable va s’avérer fatal. Rabik va se rendre compte de la vanité de son protecteur, de sa cruauté et de son hypocrisie.

La loyauté envers la figure du père que dépeint Makbul Mubarak fait écho à la loyauté du peuple face à la figure d’un chef d’État dictatorial, attitude mêlée de peur, de recherche de stabilité et de rôle modèle. À ce tableau s’ajoute les teintes du paternalisme comme moyen de contrainte, de soumission et pérennité du statu quo. Le cinéaste, avec son directeur de la photographie Wojciech Staroń, souligne ce manifeste par le travail de réalisation qui utilise les lignes de fuites, les perspectives, les différentes profondeurs de champ, les effets miroirs pour soutenir le récit. La lumière joue des ombres, des scintillements, des lueurs, de la brume et le design sonore très travaillé (tout comme la musique qui devient discordante, écho à la dissonance cognitive que Rabik expérimente à la fin du film), mêlant subtilement les bruits du quotidien à la situation présentée à l’écran, complète cette cinématographie totalement maîtrisée.

— Arswendy Bening Swara et Kevin Ardilova – Autobiography
© KawanKawan Media

Makbul Mubarak ne conclut pas son film, il laisse la situation ouverte. Les choses vont-elles évoluer ou empirer ? Le statu quo va-t-il perdurer tout comme l’injustice ? Le système de reproduction politique et social a-t-il une chance de s’émanciper ? On ne sait pas – vu l’État du monde, chacun.e pour s’en faire sa propre idée –, mais on peut constater que Rabik, l’adolescent imberbe du début du film laisse une légère moustache pousser sur sa lèvre supérieure. Il devient adulte, c’est à lui de choisir sa voie, un peu comme les pays et peuples décolonisés au sortir de la Deuxième guerre mondiale jusque dans les années huitante, confrontés, depuis, aux difficultés de l’autodétermination intérieure.

Autobiography a remporté de Prix de la critique internationale FIPRESCI à la Mostra de Venise 2022 dans la section Orizzonti.

De Makbul Mubarak; avec Kevin Ardilova, Arswendy Bening Swara,Yusuf Mahardika, Lukman Sardi, Yudi Ahmad Tajudin, Rukman Rosadi, Haru Sandra ; 2022 ; Indonésie, France, Singapour, Pologne, Philippines, Allemagne, Qatar ; 115 minutes.

Malik Berkati

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