Un monde fragile et merveilleux : la déclaration d’amour de Cyril Aris à Beyrouth
À l’image de nombreux films libanais contemporains, documentaires comme fictionnels, Un monde fragile et merveilleux inscrit son histoire dans un cercle de violence qui semble se répéter sans fin. Nino et Yasmina naissent à une minute d’intervalle dans un hôpital dont les murs tremblent sous les bombardements, dans le Beyrouth en guerre du milieu des années 1990. De cette coïncidence fondatrice, le réalisateur fait de leur histoire intime le fil conducteur de trois décennies d’un pays fracturé sans jamais céder au misérabilisme ni au sensationnalisme. Issu du documentaire et monteur par ailleurs, Aris signe avec ce premier long-métrage de fiction un conte romantique doux-amer, où la catastrophe devient moins un spectacle qu’une toile de fond sur laquelle préserver, envers et contre tout, un peu de magie.

Image courtoisie trigon-film
Le postulat narratif est d’une simplicité trompeuse : deux enfants nés au même instant, dans le même lieu, tissent des liens de tendresse et de complicité avant que la vie ne les sépare. Vingt ans plus tard, le hasard – ou le destin, tant le film flirte avec cette idée – les réunit à nouveau. Nino, rêveur généreux et optimiste, a repris le restaurant familial, où se mélangent les saveurs italiennes et libanaises dans un joyeux syncrétisme culinaire. Yasmina, plus pragmatique, plus énergique aussi, occupe un poste de conseillère au gouvernement et s’apprête à quitter le pays pour l’Allemagne. C’est cet antagonisme de tempéraments – lui ancré, elle en partance ; lui porté par la foi en l’avenir, elle rongée par le doute quant à la viabilité d’un futur libanais – qui va d’abord nourrir leur amour avant de devenir, lorsque leur famille s’agrandit, la faille qui menace de les séparer.
Cyril Aris et sa co-scénariste Bane Fakih construisent leur récit en faisant sautiller la chronologie sur trois décennies, alternant flashbacks d’enfance et scènes du présent avec une habileté qui, il faut le reconnaître, désoriente quelque peu le public au début du film. On s’y perd un instant, avant de retrouver ses repères grâce à des motifs récurrents savamment disséminés : un ancien journaliste fasciné par les fusées spatiales, une voie ferrée désaffectée, une île nommée Le Paradis et trois grains de beauté dans le cou. Ce sont précisément ces derniers qui raviveront, des années plus tard, la bluette de leur enfance entre Nino et Yasmina et redéfiniront le cours de leurs existences respectives.
Cette construction rejoint une préoccupation récurrente du cinéma libanais contemporain, documentaire comme fictionnel : la manière dont la violence semble se reproduire d’un récit à l’autre, avec une ressemblance troublante, comme deux gouttes d’eau. Des différentes guerres à l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth, le film convoque ainsi les catastrophes qui ont scandé l’histoire récente du pays, mais sans jamais les transformer en spectacle racoleur. Cyril Aris privilégie au contraire une autre voie, celle de son héros : garder coûte que coûte un peu de magie dans l’existence. Le geste le plus emblématique du film tient en cette idée simple et bouleversante : faire passer les bombardements pour des feux d’artifice aux yeux des enfants, transformer l’horreur en émerveillement pour préserver leur innocence.
Cette pudeur face au tragique se double d’un humour typiquement libanais, fait de joutes verbales parfois rudes, mais qui dissimulent souvent une grande sensibilité et une forme de pudeur. Le comique de situation, quant à lui, esquisse avec finesse les tensions de classes sociales et les difficultés économiques qui traversent le quotidien des personnages, sans jamais appuyer le trait. La cuisine, la danse, les rues animées de Beyrouth et une multitude d’images allégoriques traduisent avec une justesse remarquable la vitalité irréductible de la capitale libanaise – et, par extension, la profondeur de l’amour qui unit Nino et Yasmina malgré les catastrophes successives qui jalonnent leur parcours.
Le film doit beaucoup au charme de son duo d’interprètes. Mounia Akl – dont on connaissait déjà le regard aiguisé en tant que réalisatrice de Costa Brava, Lebanon (2021) – campe une Yasmina à la fois déterminée et lucide, tandis qu’Hasan Akil prête à Nino une candeur solaire, sans jamais le réduire à la naïveté. Ensemble, ils incarnent avec une évidence troublante ce couple que tout semble lier depuis l’enfance, et dont la relation devient le miroir intime des soubresauts collectifs du Liban.
La musique électronique composée par le Libanais Anthony Sahyoun mérite également qu’on s’y arrête : elle installe une atmosphère double, à la fois lumineuse et pleine d’aspirations, mais aussi mélancolique et introspective – comme si la partition elle-même refusait de trancher entre l’espoir et la résignation, à l’image du pays qu’elle accompagne.

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Il ne faut pas chercher dans ce film une grande profondeur philosophique, et ce n’est d’ailleurs pas son ambition : son symbolisme est volontairement accessible. Un monde fragile et merveilleux est avant tout un joli conte doux-amer, traversé par une tendre tristesse et par une conscience aiguë de la fragilité des choses. La beauté et la force de l’amour y sont célébrées dans un contexte de tragédies collectives qui s’enchaînent sans répit, mais toujours avec une retenue qui privilégie la vie des personnages à la représentation de la catastrophe : il préfère préserver, jusque dans les situations les plus dramatiques, une forme de légèreté et de magie.
Reste alors cette interrogation, laissée en suspens jusqu’au bout : où se trouve véritablement le Paradis ? Ailleurs, à Berlin ou Dubaï ? Ici, dans cette ville chaotique et vivante à laquelle Nino refuse de tourner le dos ? Ou tout simplement dans l’amour d’une famille, envers et contre les explosions qui semblent condamner le Liban à un éternel recommencement ? Le récit fait simplement flotter la question au milieu du chaos, sans chercher à la résoudre.
Il y a quelque chose d’assez réjouissant dans la manière dont Un monde fragile et merveilleux distille un peu de « good feeling » – pour reprendre une expression qui s’impose ici naturellement – dans un environnement qui, objectivement, n’invite guère à rêver. Et pourquoi pas ? Il ne prétend certes pas révolutionner la comédie romantique dramatique, ni sonder les profondeurs philosophiques de la condition humaine. Mais par la grâce de son duo d’acteurs, de sa musique et surtout de son regard tendre sur Beyrouth, Cyril Aris transforme une histoire d’amour individuelle en une fresque intime d’un pays tout entier. Entre romance magique et réalité fracturée, le film trouve un équilibre fragile mais précieux au regard de l’actualité : regarder le Liban en face, avec ses failles, ses guerres et ses crises, sans jamais renoncer à l’espérance. C’est peut-être cette énergie vitale, plus que toute ambition théorique, qui explique l’accueil chaleureux réservé au film à Venise, où il a reçu le Prix du public de la sélection Giornate degli Autori 2025. Une déclaration d’amour sincère à Beyrouth et au Liban, portée par une conviction simple : malgré tout, il faut continuer à croire au Paradis, où qu’il se trouve.
De Cyril Aris; avec Mounia Akl, Hasan Akil, Julia Kassar, Camille Salameh, Tino Karam, Nadyn Chalhoub, Alex Choueiry, Valentina Hachem, Mohamad Farhat; Liban; 2025; 110 minutes.
Sur les écrans romands ce mercredi.
Malik Berkati
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