Avec Ariaferma, Leonardo Di Costanzo, pénètre et interroge les arcanes des relations humaines dans l’espace étriqué d’une prison sur le point de fermer. Rencontre

Accrochée aux montagnes sardes, une prison vétuste est en cours de démantèlement quand le transfert de douze détenus est brutalement suspendu pour des questions administratives. Gargiulo (Toni Servillo), le surveillant le plus expérimenté, est alors chargé de faire fonctionner la prison quelques jours encore, en équipe réduite. Quant à Lagioia (Silvio Orlando), c’est un prisonnier respecté de tous ses comparses qui finit de purger une longue peine. Ce nouveau contexte carcéral inhabituel lui laisse entrevoir la possibilité de faire entendre les revendications des quelques détenus en sursis… Peu à peu, dans un temps suspendu, prisonniers et officiers inventent une fragile communauté.

— Toni Servillo, Silvio Orlando, Fabrizio Ferracane et Salvatore Striano – Ariaferma
Photo Gianni Fiorito

Après avoir été meilleur réalisateur de la relève au David de 2012 pour l’excellent L’Intervallo, les cinéphiles ont retrouvé Leonardo Di Costanzo pour la dernière fois à la Quinzaine des Réalisateurs à Cannes, où, en 2017, ile cinéaste avait confirmé son talent avec L’Intrusa (L’intrus).

Le réalisateur, originaire d’Ischia, qui a fait ses débuts dans Orizzonti à la Mostra de Venise, est revenu au Lido cette année pour y présenter Ariaferma lors de la 79ème Mostra. Présenté hors compétition, ce film est, selon moult professionnels et festivaliers, certainement son meilleur film, à tel point qu’on aurait aimé le voir figurer dans la compétition officielle.

Avec Ariaferma, Leonardo Di Costanzo revient explorer ces zones grises de l’éthique, de la morale et de la légalité qu’il avait déjà abondamment scrutées, sans redondances. L’histoire relatée se déroule dans la prison de Mortana – une prison sarde qui n’existe pas en réalité mais qui a été mise en scène comme le creuset commun des diverses prisons observées par le réalisateur et les co-scénaristes du film, Bruno Oliviero et Valia Santella.

Dans cette étrange et insolite parenthèse que connaît la prison de Mortana en cours de fermeture, la nouvelle donne chamboule la routine et l’habitus des geôliers et des prisonniers. Leonardo Di Costanzo questionne ce qui se passe dans cet air suspendu qui précède un déménagement, concernant un milieu carcéral, par essence hostile. Le cinéaste aborde avec finesse et par touches progressives les comportements, les réactions, les revendications des uns et des autres dans un équilibre ténu qui est adapté au jour le jour.

Soulignant les inéluctables velléités de ces prisonniers dont la vie sociale, affective, familiale est engloutie par l’imposante forteresse depuis de nombreuses années, Leonardo Di Costanzo sonde les réactions humaines dans un huit-clos improbable.

Alors que les « privilégiés » sont transférés dans d’autres structures, des querelles bureaucratiques contraignent l’arrêt des opérations de relogement et c’est ainsi qu’une dizaine de détenus et une poignée d’agents se retrouvent suspendus dans des limbes, presque hors du temps et hors de l’espace de l’administration, tel un Alcatraz à l’avenir incertain.

Face au mutisme officiel et à l’incertitude du sort qui leur est réservé, et surtout devant le mécontentement des prisonniers devant les plats précuits sous-vide, Lagioia propose de rouvrir la cuisine et de préparer les repas, solution que Gaetano Gargiulo accepte pour satisfaire sa troupe, prenant sous sa protection comme commis de cuisine Fantaccini (Pietro Giuliano), un jeune sans famille ni attaches.

Au fil des jours, la gestion de ce qui reste de la prison s’avère de plus en plus difficile : les gardiens accommodent les directives, vu l’absence de moyens et de personnel, fermant les yeux sur la violation des droits des prisonniers. Les tensions ne peuvent que s’accroître, mais un premier geste hors des sentiers battus de l’inspecteur, magnifiquement interprété par Toni Servillo évitera toutefois la révolte. Les petits arrangements se succèdent et la relation de l’inspecteur Gargiulo avec le prisonnier meneur de fronde les amènera à transcender leurs rôles respectifs. Soulignons que tous les comédiens sont excellents et méritent que l’on s’intéresse à leur performance dans le film de Leonardo Di Costanzo comme dans d’autres films italiens.

La musique d’Ariaferma, signée Pasquale Scialò, permet au public d’apprécier une merveilleuse chanson de Fabrizio De Andrè composée avec Giuseppe Bentivoglio :

« Je ne veux pas respirer le même air qu’un geôlier / alors j’ai décidé de renoncer à mon heure de liberté / s’il y en a un, c’est quelque chose à partager entre un prisonnier et son accompagnateur / ce qui n’est pas l’air de cette cour, je veux juste que ce soit la prison ».

Début octobre 2022, Ariaferma a triomphé à la 62ème édition Globi d’oro 2022 (les Golden Globes italiens) dont les récompenses ont été remises par la presse étrangère, en remportant les prix du meilleur film, de la mise en scène et du meilleur acteur après avoir décroché deux trophées David di Donatello du meilleur scénario et du meilleur acteur à la 79ème Mostra.

Ariaferma sort sur les écrans romands ce mercredi 2 novembre. À cette occasion, deux séances spéciales en présence du réalisateur auront lieu les jours suivants : à Lausanne, le mardi 1er novembre à la Cinémathèque suisse à 20h et à Genève, le mercredi 2 novembre aux Cinémas du Grütli à 19h30.

Rencontre:

 

Firouz E. Pillet

{Article édité le 5.11.2022 par l’ajout de l’entretien audio.}

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