Berlinale 2020 – Panorama : Schwarze Milch (Black Milk), d’Uisenma Borchu, décrit la discrépance entre Occident et traditions de la steppe

La séquence d’ouverture est magnifique : une jeune femme au type asiatique qui se regarde dans le miroir et s’attache les cheveux. Puis la caméra suit un homme occidental, au visage anguleux, qui se prépare face au miroir de la salle de bain. On entend une mélopée mongole … L’homme arrive brusquement dans le salon d’où provient la musique et éteint sans crier gare le lecteur de musique : « On doit supporter ta musique ! » crie-t-il à l’endroit de la jeune femme. Franz exige de la jeune femme qu’elle lui dise quelle lui appartient. On trouve la jeune femme couchée sur le dos pendant que Franz (Franz Rogowski) se soulage. On comprend avec ces quelques courtes scènes que l^homme est dominateur, autoritaire et la jeune femme malheureuse.

— Uisenma Borchu, Gunsmaa Tsogzol – Schwarze Milch (Black Milk)
© Sven Zellner/Zellner & Borchu Film

Après des années de vie en Allemagne, Wessi (Uisenma Borchu) rend visite à sa sœur Ossi dans leur patrie commune, la Mongolie. La yourte d’Ossi (Gunsmaa Tsogzol) est peut-être petite, mais elle invite néanmoins tous les voisins à accueillir sa sœur perdue de vue et à manger, boire l’aria, le lait de jument fermenté, et l’arkhii, la vodka de lait,  pour  célébrer son retour.

Au fil des jours,  le comportement de Wessi dérange, voire choque. Certains voisins comme sa soeur lui lancent en admonestant la jeune femme : « Ne prétends pas que tu as oublié nos rituels et traditions ! ». Mais en fait, Wessi se souvient trop bien d’eux, en particulier du rôle que le lait joue dans la vie de ces nomades. Elle confie à sa sœur qu’en Occident, les femmes se baignent dans du lait pour nourrir la peau. Ossi lui rétorque, scandalisée : « Pour les Mongols, le lait est le bien le plus précieux. Se baigner dedans et devoir le jeter ensuite est un péché. Toute la nourriture provient du lait : aruul, ezgii, urum. »

Wessi commence bientôt à ressentir une connexion érotique unique avec Terbish (Terbish Demberel), un vieil homme mystérieux vivant une existence traditionnelle dans les steppes. Mais peut-elle même songer à suivre son attirance et ses sentiments dans le monde figé dans les traditions de la steppe ?

— Uisenma Borchu – Schwarze Milch (Black Milk)
© Sven Zellner/Zellner & Borchu Film

Ce qui s’exprime initialement par de petites frictions et tensions dans la vie quotidienne menace de s’intensifier lorsque Wessi commence à construire une relation érotique avec Terbish (Terbish Demberel). Parce que non seulement l’homme sans enfant et célibataire est un solitaire étrange, il est également beaucoup plus âgé que Wessi. Le «lait noir» entre ainsi dans l’espace de tension entre la liberté sexuelle d’une part et les conventions sociales d’autre part et se demande comment un sentiment de maison et de sécurité peut naître entre ces pôles

Le deuxième film semi-autobiographique d’Uisenma Borchu après Schau mich nicht so an (Don’t Look at Me That Way, 2015) met en scène une jeune femme – Uisenma Borchu interprète le rôle de Wessi –  à la recherche de ses racines. Wessi, qui revient en Mongolie après des années en Allemagne, apportant ses habitudes occidentales, tente de cohabiter tant bien que mal avec sa sœur nomade Ossi (Gunsmaa Tsogzol). Le propos de la cinéaste laisse planer le doute et on ne sait pas si il s’agit d’une visite temporaire ou d’un retour permanent.

Après de brèves séquences dans la capitale à son arrivée, la cinéaste nous entraîne à travers de nombreux et vastes plans calmes, filmant l’étendue désertique de la Mongolie à perte de vue. La cohabitation entre les deux sœurs souligne les rares similitudes et les différences entre les deux femmes, le fossé entre la vie occidentalisée et  conventionnelle de l’une et la liberté de l’autre, les relations entre les individus et leur environnement.

— Uisenma Borchu, Terbish Demberel – Schwarze Milch (Black Milk)
© Sven Zellner/Zellner & Borchu Film

Au fil du récit, on comprend progressivement que le retour de Wessi, après tant d’années d’absence, engendre des tensions et suscite des conflits. Malgré les réactions souvent hostiles qu’elle provoque, Wessi ne se laisse pas démonter et découvre rapidement une sensualité idiosyncrasique qui transgresse les conventions mongoles et chamboule la quiétude de la sœur de Wessi et des voisins.

Cette tension entre les deux soeurs est exprimée par l’alternance des plans larges de la steppe avec des plans rapprochés sur les visages et les yourtes. La caméra reste toujours très proche de ses protagonistes. Ceux-ci n’apparaissent jamais petits ou perdus dans le vaste paysage, ils forment plutôt le centre de toutes les images.  Aux paysages majestueux, la bande-son est axée sur l’environnement – le hurlement du vent, le craquement des pierres sous la semelle des chaussures, el crépitement des branches dans le feu, les bêlements des troupeaux de moutons et de cèvres, les hennissements des chevaux, les râles des chèvres que les habitants égorgent. Les personnages du film font toujours partie intégrante de l’environnement de manière symbiotique tels les cheveux de Wessi qui flottent dans le vent.

Née à Oulan-Bator, en Mongolie en 1984, Uisenma Borchu a déménagé avec sa famille en Allemagne de l’Est en 1988. Elle a étudié le français et l’histoire à Mayence puis le documentaire au HFF Munich. Son film de fin d’études, Schau mich nicht so an, a remporté le Prix du film bavarois pour la meilleure réalisation – jeune film 2015, le prix FIPRESCI au Festival du film de Munich et le Grand prix du concours international des nouveaux talents au Festival du film de Taipei. Elle a également écrit et réalisé la pièce Nachts als die Sonne schien pour le Münchner Kammerspiele.

De Uisenma Borchu; avec Gunsmaa Tsogzol, Uisenma Borchu, Terbish Demberel, Franz Rogowski, Borchu Bawaa; Allemagne, Mongolie; 2020; 91 minutes

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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