Berlinale 2021 – compétition : Herr Bachmann und seine Klasse (Mr Bachmann and His Class) de Maria Speth remporte l’Ours d’argent – Prix du Jury

Qui ne se souvient pas d’un prof d’école préféré ou exécré ? Les années d’école obligatoire sont pour la plupart des enfants déterminantes dans le reste de leur parcours scolaire et d’adultes en devenir. Parfois, l’école c’est l’enfer qui plonge dans la phobie scolaire, parfois la double peine quand on est livré à soi-même à la maison et à la traîne à l’école, et d’autre fois c’est le visa pour l’épanouissement. Quand on entre dans la classe de Monsieur Bachmann, on est pas sûr de finir sur les voies les plus prestigieuses d’étude, mais on est sûr d’être accueilli avec bienveillance, d’être écouté, de pouvoir s’exprimer et surtout d’être accompagné sur le chemin de l’année scolaire, au-delà même, jusque dans l’interface avec les parents.

Herr Bachmann und seine Klasse (Mr Bachmann and His Class) de Maria Speth
© Madonnen Film

La première réaction, quand on voit la durée du film de 217 minutes, c’est de prendre peur ; il suffit de quelques minutes à peine pour se sentir en totale immersion, observateur et observatrice privilégié.e.s d’une relation unique entre un professeur et ses élèves, un groupe tiraillé mais soudé par son chef, Monsieur Bachmann qui ressemble plus à un chanteur de rock sur le retour qu’à un maître.

Bachmann est confronté aux difficultés de ses élèves qui ne sont pas que d’ordre strictement scolaire mais trouvent leurs racines dans un environnement socialement et culturellement précarisé. Le passage dans sa classe est une année qui permettra aux jeunes de 12 à 14 ans de s’inscrire à la fin de l’année dans une filière appropriée, gymnasiale ou générale.

Bachmann enseigne à la Georg-Büchner-Gesamtschule de Stadtallendorf, en Hesse du Nord. La classe 6b reflète la mixité de la population de cette petite ville industrielle avec une population de 21’000 habitants dont 25% n’a pas la citoyenneté allemande, 70% sont d’origine étrangère et 5000 d’entre eux sont de confession musulmane. Les méthodes non conventionnelles de Bachmann permettent à ces jeunes élèves de se confronter à leurs propres perceptions culturelles et sociales ainsi que de mettre en perspective celles des autres. Chaque cours est le prétexte à discussion, à une mise à plat des réflexes ancrés dans une tradition qu’ils ne maîtrisent pas, à une ouverture vers le monde, à apprendre à débattre sans se battre, à essayer de comprendre les points de frictions au lieu d’appuyer dessus. Le professeur n’est pas exempt de cette constante remise en question car le dialogue va dans les deux sens et les enfants ne se gênent pas pour également pousser leur prof dans ses retranchements.

Herr Bachmann und seine Klasse (Mr Bachmann and His Class) de Maria Speth
© Madonnen Film

Peut-être plus ici qu’ailleurs, ces gamins sont soumis à une pression venant de leurs parents pour réussir à l’école, car ne sont-ils pas venu ici trimer pour que leurs enfants aient une meilleure vie ? Il faut remettre l’enfant et sa personnalité au centre, l’aider à trouver sa voie et à grandir selon ses propres capacités et envies, renforcer l’estime de soi, ne pas avoir peur d’avoir de l’ambition. Pour ne rien arranger, nombre de ces gamins se glissent déjà dans un rôle plaqué par le collectif qui touche le genre et l’identification nationale et culturelle. La plupart d’entre eux sont nés ici ou sont venus très jeunes, mais quand on leur demande où ils se sentent chez, ils répondent quasi mécaniquement, qu’ils et elles soient russe, bulgare, turc.turque ou marocain.e par exemple, (il y a neuf différentes nationalités dans cette petite classe d’une quinzaine d’élèves), leur pays d’origine. Bachmann comme deux autres professeurs eux-mêmes d’origine turque ont beau essayer de déconstruire avec les concernés ce sentiment, il semble indéboulonnable. Et pourtant, ces trois professeur.e.s n’auront de cesse de contextualiser l’endroit où ils vivent, de raconter les origines des premières industries lourdes qui se sont installées au temps du nazisme – la ville était pendant la Deuxième Guerre mondiale le plus grand site européen de production d’armes et de munitions qui tournaient grâce aux travailleurs forcés, souvent des jeunes gens réquisitionnés en Europe de l’est – , après la guerre, les premiers travailleurs étrangers venus d’Italie, de Grèce puis de Turquie.

Pour leur éviter l’exclusion et la marginalisation, Bachmann utilise son vécu et son appétence pour la musique et les arts pour mettre en valeur les capacités des enfants, leur inculquer l’idée de leur individualité qui s’épanouit dans le respect de soi-même et celui de l’autre, qui s’inscrit dans un collectif fait d’entre-aide et de solidarité. Il les encourage mais aussi les provoque, les défie, il ne se cache cependant pas derrière son rôle de prof et d’adulte, il se dévoile également, ses faiblesses aussi, et permet aux émotions de s’exprimer, de sortir du plus profond des angoisses et souffrances des enfants qui peuvent laisser aller leur affect car ils se sentent en sécurité, savent qu’ils ne seront pas jugés mais écoutés. Dans cette classe où la langue est une barrière dans la communication – certain.es élèves sont en Allemagne depuis moins d’un an – faire de la musique ensemble fait office de relai universel. Mais Bachmann n’est pas cucul, il leur demande de l’effort et de la discipline dans l’apprentissage et les responsabilisent, collectivement également.

Herr Bachmann und seine Klasse (Mr Bachmann and His Class) de Maria Speth
© Madonnen Film

Régulièrement, telles des respirations, Maria Speth insert des scènes sans commentaires qui nous ramènent dans la ville, ses alentours industriels et de pleine nature, nous montre la vie ouvrière cachée mais qui existe encore bel et bien, nous fait entrer dans la mosquée. Ces escapades, à défaut de remettre l’église au milieu du village, mettent l’école, qui est certes un lieu semi-sanctuarisé mais pas hors sol, dans un contexte global. Ces scènes extérieures permettent aussi de voir le temps passer, le temps et les saisons changer.

Une chose finit par sauter aux yeux du spectateur, une chose qui n’a pas de lien direct avec le film : en regardant Monsieur Bachmann et sa classe, on prend la mesure de l’importance, en cette année de pandémie où nombres d’écoles ont été fermées pour des durées plus ou moins longues, d’être, pour les enfants, en groupe et face à des enseignants.

De Maria Speth; avec Dieter Bachmann, Aynur Bal, Önder Cavdar, les élèves de la classe 6 b, les élèves de la classe 6 f ; Allemagne; 2021; 217 minutes.

Malik Berkati

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