FIFDH 2021 : le film d’Alina Gorlova, This Rain Will Never Stop, invite les spectateurs à un éprouvant périple entre guerre et paix

Le film plonge les spectateurs dans une atmosphère anxiogène dès la séquence d’ouverture qui agresse les yeux, faisant se succéder des photographies en noir et blanc colorisées qui défilent tels des éclairs. Puis la caméra d’Alina Gorlova balaie un paysage désolé.

  This Rain Will Never Stop d’Alina Gorlova
Image courtoisie FIFDH

Chapitre zéro : un village où il n’y pas âme qui vive. La caméra se rapproche d’une silhouette : un homme sexagénaire, assis sur les marches qui mènent à sa maison, s’allume une cigarette, caressant un chaton : « Tu vois, chaton ! On a survécu à cette journée. Tu survivras au Nouvel An ! » Au loin retentissent des aboiements. On comprend que ce village se trouve dans une région en guerre… La Crimée certainement vu que le vieil homme s’exprime en ukrainien. Puis la caméra d’Alina Gorlova entraîne les spectateurs dans un périple poignant et visuellement hypnotique à travers le cycle perpétuel de guerre et de paix, un cycle que l’humanité traverse depuis des millénaires.

Une foule, s’abritant de la pluie torrentielle sous quelques parapluies de fortune, s’amasse devant une bâtisse en préfabriquée où trône l’inscription : « Ceux qui viennent demander un passeport russe soutiennent les envahisseurs. » Nous sommes bien en Crimée ! Soudain, cette foule se met à courir, se bousculant en trimbalant quelques maigres bagages. Des hommes en uniformes tentent de canaliser ce mouvement de foule inattendu. Un gros plan sur la main d’un douanier qui tamponne un visa dans un passeport puis des haut-parleurs qui indiquent les destinations des bus en partance : Sievierodonetsk (capitale de l’Oblast de Louhansk), Novoaidar, Lyssytchansk, Rubizhne.

La caméra d’Alina Gorlova emboîte ensuite le pas à de jeunes volontaires de la Croix-Rouge internationale qui amènent des paquets : une autre employée de la Croix-Rouge déballe le contenu des cartons – des lettres – et note la date du 10 octobre 2018. Le documentaire suit Andriy Suleyman, vingt ans, alors qu’il tente de garantir un avenir durable et paisible à ses proches. Pour ce faire, Andriy est contraint de traverser le triste spectacle du bilan humain des conflits armés, de son pays natal, la Syrie, à l’Ukraine, le pays de sa mère.  Filmé dans un noir et blanc captivant, This Rain Will Never Stop dévoile le cycle récurrent de la guerre et de la paix, dans lequel Andriy Suleyman essaie de garder le cap. Ayant fui la guerre civile syrienne, Andriy et sa famille kurde commencent une nouvelle vie dans une petite ville de l’est de l’Ukraine, avant d’être pris dans un autre conflit militaire qui sévit depuis plusieurs années.

À travers le parcours d’Andriy, This Rain Will Never Stop stop entraîne les spectateurs dans un voyage d’abord en Ukraine : des notes de musique résonnent puis la caméra s’élargit et dévoile une immense salle où joue un orchestre philharmonique alors que des danseurs ukrainiens en tenue traditionnelle fleurie, dansent à l’occasion des cent ans d’œuvre de charité de la Croix-Rouge. Andriy est appelé à témoigner de son histoire sur scène : il relate son parcours, sa mère est ukrainienne et son père kurde. Il a vécu en Syrie puis a fui le conflit armé avec sa mère et son petit frère.

Les chapitres s’égrainent, annoncés en chiffres arabes, au sens propre du terme : l’armée ukrainienne qui défile, les soldats chantant à la gloire du pays. Puis un convoi de véhicules de la Croix-Rouge, les contrôles aux check-points, les distributions de colis, de bois pour se chauffer durant le rude hiver ukrainien. Quelques scènes de quiétude et de paix ponctuent ces régions en guerre : un vieux berger, accompagné de son chien, donne du lait à boire à des agneaux puis fait sortir son troupeau de brebis où règne un seul bouc. Dans la joie et les rires, on assiste à un repas de famille entre Syriens et Ukrainiens où l’on chante une chanson kurde puis une chanson ukrainienne traditionnelle.

Séquence suivante : la gay-pride dans une grande ville ukrainienne, peut-être la capitale, où les participantes, en tenues excentriques, se déhanchent sur de la musique techno. Puis le mariage du frère d’Andriy, célébré selon la tradition kurde, les femmes et les hommes dansant séparément, se tenant par la main en farandole. Ponctuellement, le père d’Andriy, assis devant son écran d’ordinateur, communique avec sa famille restée à Hasakah. Andriy rejoint des groupes de jeunes qui dansent en plein air pour célébrer la Fête de Nahruz aux côtés de feux de camp qui illuminent la nuit. L’épopée se poursuit en Irak, en Syrie et en Allemagne avec des Kurdes exilés qui préparent leur demande de permis e séjour. Alternant des zones en guerre, des défilés militaires, des missions humanitaires, des camps de réfugiés, des coutumes culturelles, religieuses et funéraires la réalisatrice ne laisse pas le temps de souffler à son public.

Alina Gorlova a opté pour des images monochromes qui hypnotisent le regard et frappent l’esprit par le truchement d’un montage perturbateur et déstabilisant. Ce choix formel cherche certainement à transmettre de manière tangible aux spectateurs l’atmosphère délétère, tendue, asphyxiante que vivent les protagonistes. Le but est atteint : tout au long du film, les sectateurs ressentent le malaise, le marasme, le désespoir, la résignation ponctués par quelques instants furtifs et éphémères de retrouvailles, de partage, de joie et d’espoir. Malgré une impression constante de déstructuration, le film d’Alina Gorlova est bel et bien structuré, divisé en chapitres numérotés de un à neuf avant de revenir à zéro pour l’épilogue.

Ce documentaire raconte des saynètes qui juxtaposent des paysages expérimentaux aux portraits du protagoniste et de ses proches, des saynètes qui accompagnent tel un fil conducteur les voyages physiques d’Andriy en Ukraine fournissant des provisions aux civils, en Allemagne pour le mariage de son frère, en Irak pour une réunion émouvante avec son oncle et à nouveau à la frontière syrienne, pour l’enterrement d’un être cher.

Soulignons l’incroyable travail du directeur de la photographie, Vyacheslav Tsvetkov, qui donne une texture particulière, quasiment organique, aux corps des victimes, aux uniformes des soldats qui défilent en rang, aux visages des mariés et des invités filmés en gros plan; les sillons de la terre labourée sont palpables, les remous tangibles de l’eau tumultueuse, les émotions telle la joie ou la tristesse sur les visages perceptibles.

Le documentaire d’Alina Girliva a remporté le Prix IDFA 2020 de la meilleure première apparition dont le Jury a exprimé à son sujet :

« Un film saisissant, magnifiquement tourné et monté qui se lance dans le désastre de la guerre à travers un voyage personnel et berce le spectateur entre des moments furtifs de joie et de douleur. Ce film émouvant englobe les traditions, la modernité, la mort et le pouvoir d’avancer. This Rain Will Never Stop est une histoire puissante qui ne nous permet pas d’échapper à la destruction et aux pertes déchirantes des guerres ».

En 2020, This Rain Will Never Stop a été présenté au Festival dei Popoli, en Compétition internationale et à Florence et au IDFA (International Documentary Festival Amsterdam), entre autres. Il est disponible à la demande jusqu’au 14 mars: https://fifdh.org/2021/film/133-this-rain-will-never-stop

Firouz E. Pillet

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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