Cannes 2021 :Libertad, de Clara Roquet, présenté à la Semaine de la Critique, peint un magnifique portrait d’une adolescente, entre révolte envers le carcan familial et identification à ses pairs

La cinéaste catalane Clara Roquet séduit le public de la Croisette avec son premier long métrage, Libertad, présenté à la Semaine de la Critique. Se déroulant pendant un été sur la Costa Brava où la famille Vidal décide de se retrouver dans leur résidence d’été pour passer le dernier été avec la matriarche de la famille, qui souffre de la maladie d’Alzheimer à un stade avancé, Libertad suit les journées et les soirées de Nora (Maria Morera Colomer, que les cinéphiles ibériques ont découvert dans La vida sense la Sara Amat en 2019), quinze ans. Un âge difficile à vivre, où le corps change mais n’est pas encore devenu celui d’une femme, un âge où pourtant on souhaite pouvoir sortir, aller danser en boîte, flirter avec les garçons.

— Maria Morera Colomer – Libertad
Image courtoisie Semaine de la Critique

Nora, trop vieille pour les jeux d’enfants, en particulier avec sa petite sœur et sa cousine, mais trop jeune pour les conversations d’adultes, semble perdue, sans repères auxquels elle puisse s’ancrer. Mais le jour où elle rencontre Libertad (Nicolle García), la fille de leur employée de maison qui vient d’arriver de Colombie après la mort de sa grand-mère tout change pour Nora. Libertad est une jeune femme rebelle, magnétique et parfois insolente, qui entraîne Nora dans un été différent, fait de sorties en bateau la journée et de sorties en discothèques le soir. Nora se sent plus libre que jamais. Surtout, Libertad clame haut et fort qu’elle va chercher un moyen de travailler pour pouvoir repartir en Colombie car elle ne veut pas rester auprès de sa mère qui ne l’a pas élevée.

Clara Roquet plante un décor digne d’une scène d théâtre ; dès la première séquence, une femme, de dos, ouvre des rideaux d’une baie vitrée. Il s’agit de l’employée de maison, Rosana (Carol Hurtado) dont on découvrira, au fil des scènes, qu’elle assume toutes les tâches domestiques : le ménage, la lessive, étendre le linge au soleil, nettoyer le jardin et la piscine, préparer les repas mais aussi le servir et débarrasser la table, et surtout s’occuper des enfants de la famille, y compris des biberons du bébé, dont la mère, Teresa (Nora Navas) semble désintéressée. Mais le devoir qui incombe à Rosana, déjà bien affairée aux tâches ménagères, est colossal : surveiller Angela (Vicky Peña), la grand-mère, qui, dans ses moments de lucidité se met à danser le flamenco avec fougue et grâce ou s’assied au piano pour jouer délicatement une sonate mais qui, dans ses moments de démence, prend la poudre d’escampette en une fraction de secondes. Une magnifique scène suit la grand-mère, de dos, descendant des escaliers en pierre en quinconce, se dirigeant avec insouciance vers le littoral escarpé.

Libertad de Clara Roquet
Image courtoisie Semaine de la Critique

Ce sera le dernier été dans la maison familiale de la Costa Brava. Et pour Nora, qui traverse une adolescence placide, ce sera une explosion de découvertes, d’apprentissages par mimétisme, de sentiments et de rébellion : alors que le monde extérieur – les oncles, sa propre mère se fissure progressivement à cause de la maladie d’Alzheimer de sa grand-mère et du possible divorce de ses parents, son amitié avec Libertad, va modifier son tempérament. Clara Roquet dépeint par touches successives, avec finesse et subtilité, l’évolution de l’adolescente au contact de celle nouvelle venue à laquelle elle peut s’identifier.

Si un sentiment, une sensation, et surtout une atmosphère émanent du film Libertad, c’est cette description judicieuse de l’enfance et de l’adolescence, si juste et si parlante, qui rappelle l’atmosphère des films de Julia Solomonoff ou de Lucrecia Martel. Et pour cause ! Julia Solomonoff était sa professeure à l’Université de Columbia, et, à l’époque, Clara Roquet gardait ses enfants. Quant à Lucrecia Martel, Clara Roquet se dit « obsédée par La Ciénaga ». La réalisatrice catalane d’ajouter :

« C’est inévitable qu’il y ait des échos dans Libertad, parce que je l’ai vu tellement de fois… Il y a eu un moment où je me suis arrêtée, comme avec le cinéma de Víctor Erice, parce que je m’éloignais de mon propre regard. Les images demeuraient dans votre esprit et finissaient toujours par transparaître dans votre travail ».

La palette des personnages de Libertad est si ample que tout un chacun pourra trouver un personnage auquel s’identifier.  Par les thématiques que le film de Clara Roquet aborde, Libertad a une portée universelle : les coups de cœur intenses et passionnels vécus à l’adolescence, en amour comme en amitié. Clara Roquet offre une représentation remarquable de cette étape charnière, au cours de laquelle des êtres en devenir construisent leur identité, un processus difficile à traverser qui implique souvent de se rebeller contre l’image construite par vos parents, dans ce film, contre les injonctions et les exigences d’une mère qui ne montre, paradoxalement, pas l’exemple, ce qui amène Nora à le lui reprocher.

— Maria Morera Colomer et Nicolle García – Libertad
Image courtoisie Semaine de la critique

Si les adolescents du film sont en train de changer, leurs mères et la grand-mère de Nora parcourent aussi des routes chaotiques. Clara Roquet écrit avec brio le transfert d’identité, le traumatisme, la solitude, le manque de communication et, quand communication il y a, la difficulté à se comprendre. Sans juger ses personnages, avec bienveillance, la cinéaste transcrit ces relations conflictuelles entre les mères et les filles, dans lequel les rôles sont échangés entre les adultes, en particulier pour Rosana qui devient, par son affection et sa présence inconditionnelle auprès des fillettes, une mère de substitution. Une situation qui engendrera inévitablement divers conflits, y compris sociaux. Clara Roquet a choisi de tamiser ces antagonismes par la mélancolie qui accompagne les images aux tons délicats; parfois, les spectatrices et les spectateurs se demandent si ce sont les souvenirs passés de Nora, qui se remémore ces jours de changement. Clara Roquet réussit un premier long métrage poétique, pictural, profondément humain et captivant, rappelant combien les relations entre mères et filles peuvent être aussi belles et intenses qu’agaçantes, exaspérantes, voire détestables.

Dans un communiqué en espagnol, Clara Roquet souligne à ce propos :

Je m’intéresse beaucoup à deux aspects : les relations mères-filles et le transfert. J’ai prévenu ma mère que tout ce qu’elle verra dans mon film est de la fiction. Certes, certains souvenirs d’étés sur la Costa Brava sont autobiographiques mais mon film est une pure fiction.

Puisant son inspiration dans cette thématique de l’adolescence, de prime abord simple mais d’une complexité qui permet à la cinéaste de développer diverses pistes dans sa représentation visuelle, Clara Roquet a fait sensation avec Libertad lors de sa première à la Semaine de la Critique. Précisons que la première de ce film était très attendue puisque le film avait été sélectionné pour l’édition 2020 du festival de Cannes 2020; l’équipe a préféré attendre une autre sélection possible dans l’édition suivante. Malheureusement, Clara Roquet, a dû rester à Barcelone pour terminer sa quarantaine. Frustrée de ne pouvoir accompagner son film sur la Croisette, la réalisatrice a transmis dans le communiqué :

« Je suis déçue de ne pas pouvoir accompagner mon film à Cannes mais je n’ai pas le choix : je dois terminer ma quarantaine. Mon souhait le plus cher, c’est partager le film, voir les réactions du public, car le sentiment qu’il n’existe pas encore m’envahit. Les films sont faits pour être projetés, sinon, ce sont des fantômes ».

Une cinéaste à suivre !

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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