Les Bienheureux (2017) de Sofia Djama : un rétroéclairage très juste sur l’actualité algérienne (2019)

L’après décennie noire inspire les jeunes réalisateur.trice.s qui depuis quelques années revitalisent le cinéma algérien (ici un article que nous avions article consacré à cette nouvelle génération). Sofia Djama, dont Les Bienheureux (The Blessed) est le premier long métrage présenté à la Mostra de Venise 2017, prend à bras le corps ce sujet qui, comme le printemps des hirondelles attendues par Karim Moussaoui (En attendant les hirondelles) la même année 2017, se retrouve directement face à l’actualité en ce début 2019. Ces deux films dépeignent une société désillusionnée empêtrée, après une décennie de terrorisme traumatisante, dans un conflit générationnel qui aliène les avancées collectives et les projets de vie individuels. Mais le verrou a enfin sauté et Sofia Djama était rayonnante à la présentation de son film ce 4 avril 2019, première projection après la démission du président Abdelaziz  Bouteflika  !

Si mon film perd un jour de son actualité, j’en serais heureuse !

— Sofia Djama
© Malik Berkati

L’impression que tout peut exploser derrière cette latence du quotidien  – au sens littéral du terme, puisque l’action se déroule en 2008 où, si officiellement il y a un retour à la normale, des attentats terroristes continuent d’être perpétrés, mais aussi dans le tissu social tiraillé de tous les côtés par des forces antagonistes et des luttes de pouvoir, court tout au long du film. Une menace plane sur les lieux, un sentiment d’inquiétude habite les gens avec cette obsession de fermer les doubles portes (cette angoisse qui tenaille toujours le ventre de se faire égorger en pleine nuit), de s’enfermer derrière des rideaux de fers, d’obstruer les fenêtres et laisser la lumière du soleil derrière les tentures. Ironiquement, le film débute sur l’annonce d’une grève des étudiants organisée entre autres contre l’annonce de la candidature de Bouteflika pour son 3è mandat !

— Sami Bouajila et Nadia Kaci – Les Bienheureux (The Blessed)
Image courtoisie ALFILM

Le cours du film est creusé dans la dialectique omniprésente intérieur/extérieur – qui se retrouve par ailleurs dans tous les cinémas de l’espace arabo-berbéro-musulman (à l’exception notable du cinéma iranien qui privilégie les espaces intérieurs par commodité face aux autorités et la censure, et représente très souvent l’espace extérieur à partir du champ clos des voitures) – et cette hypocrisie qui gère tous les rapports sociaux entre ce qui est caché aux yeux des autres et l’espace publique scruté par toutes et tous, claquemurant la société algérienne dans la culture d’évitement des problèmes. La rue, c’est le danger potentiel à tous ses coins : la police qui agit arbitrairement, le voisinage qui se mêle des affaires des autres, un attentat qui peut survenir, un restaurateur qui refuse de servir de l’alcool sur une terrasse ; l’espace clos c’est celui ou l’on peut danser, boire, fumer des joints, se rencontrer en filles et garçons, entre hommes et femmes  – vivre en quelque sorte. Un peu. Car la douleur et la peur ne sont jamais loin et se réveille toujours à un moment ou un autre dans des discussions qui finissent en disputes, symptôme du traumatisme qui agit comme une chape de plomb sur les individus.

« Le sens, soit tu le trouves, sois tu le créés »

C’est ce que dit Reda, un jeune musulman mystique, à ses amis Feriel et Fahim. Et c’est peu dire que du sens, les personnages de Sofia Djama en cherche !
Il y a d’un côté les parents qui ont vécu les horreurs de la décennie, de l’autre les enfants qui les rendent comptables. Amal et Samir fêtent leur vingtième anniversaire de mariage, qui correspond au moment charnière de 1988 avec le soulèvement populaire mettant fin au régime de parti unique. Il s’avère que ce couple de la classe moyenne, Amal est professeur à l’université et Samir gynécologue, n’est plus sur la même longueur d’onde : Amal, totalement désillusionnée quant à sa vie en Algérie, ne semble n’avoir plus qu’une idée en tête, celle d’envoyer son fils Fahim faire des études à l’étranger – en réalité l’envoyer tout simplement à l’étranger,  pour qu’il puisse avoir un avenir digne de ce nom, alors que son père Samir s’y refuse catégoriquement. Pour lui, les sacrifices et la résistance livrée lors des années de terrorisme ne doivent pas être vains. « C’est ici que cela se passe », dit-il.

 

De l’autre côté, il y a la génération des enfants qui, même s’ils vivent dans un milieu privilégié cherchent un chemin de vie qui, comme le dit Reda, ait du sens. Le personnage le plus actif dans cette quête est celui de Feriel qui porte sur sa gorge la marque de l’enfer de la décennie noire, une cicatrice qu’elle refuse de cacher, et défend son droit à vivre comme elle l’entend et à refuser les diktats. Quant à Fahim et Reda, ils sont plutôt chacun dans un trip personnel et brumeux – pas seulement parce qu’ils fument beaucoup de résine de cannabis ! Quand Feriel demande à ses deux acolytes pourquoi ils font tout ce cirque avec la religion, Fahim répond: « Tout ce qui peut embêter les parents, je prends. » Tandis que Reda en fait son crédo de vie hétérodoxe en écoutant, exalté, du « punk halal » (le taqwacore) et voulant se faire tatouer la plus courte sourate sur le dos – chose malaisée puisque personne n’ose la lui graver de peur d’aller tout droit en enfer…

— Adam Bessa – Les Bienheureux (The Blessed)
Image courtoisie ALFILM

Une chose pourtant se retrouve dans les deux générations sans pour autant les lier : l’humour parfois féroce, souvent désespéré, qui caractérise les Algériens bien servis  en cela par les différents exercices que l’Histoire leur a imposé et qui confirme le célèbre aphorisme du cinéaste Chris Marker : « L’humour est la politesse du désespoir». Humour d’ailleurs qui a fait la Une des médias des pays occidentaux ces dernières semaines (ici ou , entre autres). Mais cet humour est manié de façon différente chez les parents, cyniques, désabusés, méprisants, et les jeunes qui s’en emparent avec vivacité et dérision.

Alger,  une ville-personnage

Le terme consacré est Alger La Blanche. Blanche certes, mais décatie, décatie oui, mais si belle et altière. Sofia Djama filme la ville avec la dextérité de la tendresse, ces prises de vue qui ouvrent en hauteur, à partir des fenêtres et des balcons, sur sa baie et ses collines qui palpitent d’histoire millénaire et bourdonnent de vie essoufflées par les brisures contemporaines. Les cicatrices sur les façades de la ville rappellent celle de Feriel qui, comme elle reste toujours et encore debout malgré les outrages, ne se résignant jamais à sombrer dans la mer à ses pieds. Mais la cinéaste nous entraîne également dans sa nuit, ses ruelles mal éclairées, ses quartiers populaires ou derrière les rideaux se retrouve un monde interlope en contraste avec le périple des parents qui se perdent dans les lieux embourgeoisés et privilégiés de la Madrague, des restaurants et hôtels réservés aux élites.

Les Bienheureux (The Blessed) de Sofia Djama
Image courtoisie ALFILM

À ce propos, lorsque le film a enfin pu être vu en Algérie, une des critiques faite à la réalisatrice a été de ne montrer qu’une minorité de la société, celle des privilégiés. Ce à quoi elle leur a répondu :

Il a fallu plus d’un an pour que le film soit montré en Algérie, alors qu’il avait été à Venise et était sorti en France. Mais quand j’ai appris que mon film avait été piraté, j’en ai été très heureuse, cela montre qu’il y a une attente chez les gens en Algérie. Mais j’ai constaté que ce qui intéresse le plus les gens, c’est la représentation de leur réalité. J’ai eu donc pas mal de critiques de personnes qui disaient que cela ne ressemblait pas à la réalité, que cela ne concernait qu’une minorité et que j’aurais dû montrer ceci ou cela qui à leurs yeux était plus représentatif. Mais je ne cesse d’expliquer qu’il n’y a pas une réalité d’Alger à Tamanrasset ! J’ai montré mon point de vue, ma réalité et même si c’est celle d’une minorité, elle est tout de même algérienne et donc légitime.

Si la remarque est légitime – pour dans En attendant les hirondelles nous faisions la même –  comme nous avons pu le constater ces dernières semaines lors des manifestations en Algérie contre le 5e mandat du président, cette classe moyenne des journalistes, médecins, avocats, est également sortie dans la rue aux côtés des jeunes et fait donc bel et bien partie de la réalité active algérienne.

Les acteurs principaux ne sont pas tous Algériens …

Mon film, c’est un peu l’unité du Maghreb. On n’y est pas arrivé politiquement, mais dans mon film elle existe, avec dans les rôles principaux, à côté des Algériens, deux Tunisiens et une Marocaine. Par exemple, je savais dès l’écriture du scénario qu’Amal c’était Nadia Kaci. Le reste de la distribution s’est faite petit à petit. Mais certains jeunes ne sont pas des acteurs professionnels, j’ai demandé à mon équipe s’ils connaissaient des jeunes du quartier susceptibles de jouer ces rôles un peu underground. C’est ce qui rend ces personnages si authentiques. Quand on a répété, j’ai même réécrit des scènes en les écoutant.

Le nœud du conflit est générationnel…

Quand j’ai commencé à écrire le scénario, j’ai compris que je parlais en fait d’un conflit de générations. Je voulais parler de la guerre civile mais sans la montrer, sans être démonstrative. Je suis donc passée par les parents qui se sont battus pour la démocratie mais qui aussi ont été déçus du résultat et décevants pour la génération suivante, génération à laquelle ils doivent faire face puisque c’est celle de leurs enfants. Plus que la guerre, c’est l’idéologie qui les a séparés. D’ailleurs le mot guerre était interdit à l’emploi. Et quand on n’utilise pas les mots exacts, on ajoute de la misère au monde. Moi-même, j’en ai souffert dans ma jeunesse, cette impossibilité de donner une structure à ce qu’ils ont fait. Je rejetais moi aussi les choses violemment. Je voulais donc montrer comment, pourquoi, la société algérienne n’arrive pas à créer un lien entre les gens et les générations.

Pendant longtemps, il a été difficile d’avoir des autorisations de tourner dans les rues en Algérie. Cela a-t-il été compliqué pour vous ?

Pas du tout ! L’État est très malin et la censure subtile. Je n’ai eu aucun problème pour avoir les autorisations car les autorités savaient que le film n’allait pas être vu puisqu’il n’y a plus de salles de cinéma à Alger! [Nous en parlions déjà en 2012 avec Boualem Sansal, N.D.A.]La majorité des gens n’ont donc aucune chance de voir le film. C’est aussi simple que cela. J’ai même reçu un message sur Facebook de quelqu’un qui me disait qu’il pouvait diffuser mon film sur Youtube. Je lui ai répondu, même si cela me fait plaisir que les gens le voient et le piratent, mon film sur Youtube ce n’est pas voir un film de cinéma. Le sanctuaire du cinéma, c’est la salle de cinéma. C’est comme quand vous voulez aller prier, vous allez à la mosquée !

Puisqu’on en est pleine actualité, comment voyez-vous la suite des événements ?

On doit faire très attention, on doit travailler et ne pas croire que ça y est, qu’on est arrivés. Il faut se méfier à la fois du système qui perdure et des populistes qui se réveillent. La révolution c’est du travail !

De Sofia Djama; avec Sami Bouajila, Nadia Kaci, Lyna Khoudri, Amine Lansari , Adam Bessa; France, Faouzi Bensaïdi; France, Belgique; 2017; 102 minutes.

Evidemment, le film chorale est un genre difficile à tenir de bout en bout dans un raccord narratif cohérent, mais la réalisatrice parvient, et c’est le principal, avec fluidité à retranscrire cette atmosphère bipolaire d’une Algérie en état de léthargie passive-agressive. On se réjouit de suivre avec elle les évolutions de ce pays et de suivre tout le parcours d’une cinéaste prometteuse.

Dernière projection au festival ALFILM de Berlin, le 5 avril 2019 au City Kino Wedding à 21h.

Malik Berkati

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