Cannes 2021 : Tout s’est bien passé, de François Ozon, présenté en compétition, concourt pour la Palme d’Or au 74ème Festival de Cannes

Le film de François Ozon, Tout s’est bien passé, est l’adaptation du roman éponyme d’Emmanuèle Bernheim. Tout s’est bien passé, en compétition à Cannes, François Ozon, traite d’un sujet poignant et très actuel, un sujet qui suscite beaucoup de remous et d’émois dans l’Hexagone alors que la Belgique et la Suisse l’autorisent, soutenues par des lois : la fin de vie médicalement assistée.

— Sophie Marceau, Géraldine Pailhas et André Dussolier – Tout s’est bien passé
Image : Carole Bethuel, courtoisie Mandarin Production

À quatre-vingt-cinq ans, le père d’Emmanuèle (André Dussollier) est hospitalisé après un accident vasculaire cérébral. Quand il se réveille, très diminué et dépendant, cet homme autonome et curieux de tout, aimant passionnément la vie, demande à sa fille Emmanuèle (Sophie Marceau) de l’aider à mourir. François Ozon a co-écrit le scénario avec la romancière Emmanuèle Berheim dont le livre posait en ces termes l’intrigue :

« Papa m’a demandé de l’aider à en finir. » Je me répète cette phrase, elle sonne bizarrement. Qu’est-ce qui ne colle pas ? « Papa » et « en finir » ?

Comment accepter ? Et que signifie exactement « aider à mourir » ? Un cruel dilemme qui touche à l’existence, la morale, à la compassion. Devant ce dilemme qu’elle a vécu 2008 avec son père malade, la romancière Emmanuèle Bernheim livre avec Tout s’est bien passé le récit haletant et bouleversant de cette expérience douloureuse, de ces multiples défis à relever face aux obstacles administratifs, légaux, déontologiques à affronter. Emmanuèle Bernheim avait écrit ce récit pour la première fois à la première personne du singulier.

Le film s’ouvre donc sur Emmanuèle tapant sur le clavier de son ordinateur devant une bibliothèque et qui reçoit, soudain, un appel. On comprend ultérieurement que c’est sa sœur Pascale (Géraldine Pailhas) qui l’a appelée pour l’avertir que leur père a fait un AVC.  Emmanuèle se précipite à l’hôpital au chevet de son père. Mais ce père pour lequel elle voue une relation d’amour-haine est un roc solide : il a déjà eu de graves soucis de santé et s’en est toujours sorti.
André, collectionneur d’art, connu du tout Paris artistique des musées et des expositions, ce père fantasque et adulé a toujours gagné ses combats cotre les maladies et la Grande Faucheuse. Mais cette fois-ci, dans un aveu de faiblesse, ce père si infaillible ne se reconnait pas lui-même : « Tout ça, c’est plus moi ».

Cet homme qui fréquentait le beau monde des galeries avec verve, peine à articuler, ne peut plus s’alimenter seul, est réduit à être hydraté par perfusion ou par eau gélifiée, ne parvient plus à contrôler ses sphincters et se refuse catégoriquement à vivre le temps qu’il lui reste dans un état végétatif. Son obstination d’en finir ne faillit pas et Emmanuèle y est confrontée quotidiennement.
Diverses questions éthiques taraudent les spectatrices et les spectateurs : une fille peut-elle accepter une telle décision ? Peut-elle faire les démarches nécessaires pour exaucer une demande si difficile à prendre sur le plan éthique ?
Emmanuèle Bernheim avait su prouver que l’on peut parler de tous les sujets, y compris ceux a priori tabous, en racontant les mois de révolte, d’angoisse et de tristesse qu’elle a vécus avec sa sœur pour accompagner leur père dans son ultime voyage.

Après son estival et séduisant Eté 85 (2020), François Ozon retrouve un sujet de société avec l’adaptation de Tout s’est bien passé. Une phrase lacunaire et sobre qui résume symboliquement le drame qui touche la fin de vie médicalement assistée, dans le présent cas demandée par un père de famille égocentrique, un soupçon manipulateur, souvent ronchon, maladroit dans ses déclarations d’amour à ses filles, égoïste mais aussi aimant, empli d’amour pour ses deux filles, facétieux et sensible au charme de jeunes éphèbes tels les deux jeunes ambulanciers qui le véhiculent. Soulignons la remarquable et impressionnante prestation d’André Dussollier, physiquement méconnaissable !

Le tandem des deux sœurs, campées par deux actrices très justes dans leur registre et bouleversantes, accompagne le public tout au long du film; mais c’est plutôt le public qui les accompagne dans leur combat et leur volonté pour accéder à la requête de leur paternel, exigeant et intransigeant malgré ses souffrances. Le cinéaste a réussi à adapter avec brio le récit d’Emmanuèle Bernheim sur la déchéance de son père dans un film, à l’instar du livre, où il est question de mort, mais où transparaît un hymne à la vie.

— Géraldine Pailhas et Sophie Marceau – Tout s’est bien passé
Image : Carole Bethuel, courtoisie Mandarin Production

Au fil des scènes, on perçoit en filigranes les sujets tabous dans la famille : l’homosexualité; il demeure très sensible aux charmes de certains hommes de son entourage comme Thierry, le serveur attentionné du restaurant Le Voltaire où André va prendre un dernier repas avec ses filles et le compagnon d’Emmanuelle (Eric Caravaca), dans une sorte d’ultime Cène conviviale et joyeuse; mais les apparences sont trompeuses : Emmanuèle part se réfugier aux toilettes pour laisser échapper ses larmes. Une homosexualité qui a été violemment rejeté par ses beau-parents, « de petits bourgeois » auprès desquels André refuse d’être enterré. Telle un fantôme, la mère (Charlotte Rampling), sculptrice atteinte de la maladie de Parkinson, semble être une épouse résignée qui est restée auprès de ce mari volage et dévoué aux hommes « parce qu’elle l’aimait ».

À l’image du livre dont il s’inspire, le film de François Ozon est très actuel, traitant avec exactitude et sans louvoyer de la difficulté de partir dans la dignité. Une mission d’autant pus difficile à mener à son terme avec un père qui ne facilite pas la tâche de ses filles, insistant quotidiennement pour être exaucé mais n’assumant pas sa décision auprès de ses proches, comme par exemple avec la cousine d’Amérique à laquelle il raconte que ce sont ses filles qui ont pris cette décision « estimant que cette situation a assez duré ».

Même si le public prend rapidement conscience que rien n’est épargné à ces deux sœurs – les amis et la famille qui n’accepte pas la décision du père et essaie de le convaincre d’y renoncer, la loi française met les personnes qui assistent un tiers à mourir dignement en prison en sus d’une très lourde amende – il partage leur peine et à leur sentiment de culpabilité. Pourtant, Emmanuèle ira jusqu’au bout, contactant une responsable (excellente Hanna Schygulla, toute en nuances) d’une association suisse, basée à Berne.

Ce que l’on retient de Tout s’est bien passé, que l’on adhère ou non à l’assistance au suicide, c’est le profond amour et le grand respect d’Emmanuèle et Pascale pour leur père. Un père parfois manipulateur et qui déclenche des réflexions blessantes sur Emmanuèle enfant, « qui avait un sacré appétit et qui était vraiment laide » selon lui. Ce père est âgé mais peut-on tout lui pardonner ? Malgré son état physiquement diminué, il a toute sa tête et sait parfaitement ce qu’il dit. Comme le rappelle son avocat à Emmanuèle, leur père est apte à prendre ses propres décisions et il doit être filmé pour déclarer sa volonté afin que ses filles ne soient pas impliquées judiciairement.
Même si elles ont du mal à accepter cette décision, chacune chemine à sa manière et recourt à ses propres moyens pour finir par accepter d’aide leur père dans un acte d’amour inconditionnel.
Les mots clefs qui résument ce film sont le parcours du combattant, l’acceptation, la compréhension et l’amour filiale.
Partagées entre la tristesse de perdre leur père et l’espoir qu’il change d’avis, meurtries par sa demande, résignées par son obstination, elles accompagneront ce père si amoureux de la vie qu’il veut la termine avec panache.

On songe inévitablement au film de Stéphane Brizé, Quelques heures de printemps (2012), avec Vincent Lindon et Hélène Vincent, qui abordait la même thématique avec plus de distance par rapport aux protagonistes. Chez François Ozon, le public se retrouve au premier plan, aux côtés des filles d’André, ce qui pourra mettre certaines spectatrices ou certains spectateurs dans une position légèrement voyeuriste. Reconnaissons le mérite à Tout s’est passé de ne jamais sombrer dans le pathos même si certaines scènes insistent sur la dégradation physique du père, le film témoigne avec lucidité et justesse de la fin de vie programmée.

Un témoignage poignant remarquablement interprétés par des acteurs tous excellents et dirigés avec maestria par François Ozon !

Firouz E. Pillet, Cannes

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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