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En terrain neutre de Stéphane Goël et Mehdi Atmani : la neutralité suisse à l’épreuve du réel. Rencontre

On la croyait gravée dans le granit du Gothard, immuable comme un sommet alpin. Pourtant, la neutralité helvétique n’a jamais semblé aussi friable, aussi contestée que depuis que le fracas des armes a repris ses droits sur le continent européen. Face à un monde qui se fragmente et se radicalise, Stéphane Goël et Mehdi Atmani – l’un fils de paysan vaudois, l’autre fils d’un pêcheur d’oursins kabyle – s’emparent de cette « valeur identitaire suprême » pour la passer au scalpel d’un road movie documentaire à la fois loufoque et introspectif. Leur film, véritable autopsie d’un mythe national, interroge ce qui sert encore – ou non – de colonne vertébrale à la Suisse contemporaine.

— Mehdi Atmani – En terrain neutre de Stéphane Goël et Mehdi Atmani
Image courtoisie Agora Films

Le récit s’ouvre sur le bitume d’une zone périurbaine, entre enseignes de sex-shops et terrains vagues. C’est dans ce décor sans grâce que les deux cinéastes rappellent que notre destin national s’est construit sur un échec sanglant : Marignan. Une défaite devenue mythe fondateur. Comme le souligne le film avec une ironie mordante, « c’est dans l’échec et la défaite que l’on allait écrire ce qu’on appelle notre destin particulier ». Mais aujourd’hui, alors que les sanctions contre la Russie et les tensions au Proche-Orient rebattent les cartes diplomatiques, ce « destin » semble vaciller. De Washington à Moscou, la neutralité suisse n’apparaît plus comme un sanctuaire inviolable, mais comme un curseur géopolitique que chacun déplace selon ses intérêts.

À travers une narration à deux voix, portée par une bande-son aux accents rock, jazzy, pop-classique,  et un goût assumé pour l’autodérision, le duo nous emmène des bunkers de luxe du Gothard – symboles d’un réduit national devenu produit immobilier à plusieurs millions de francs – jusqu’aux couloirs feutrés de l’ONU à New York. En terrain neutre pointe avec acuité les contradictions d’un pays qui se rêve « hôtelier de la réconciliation » tout en exportant ses technologies militaires dans les salons de l’armement. Peut-on encore prétendre arbitrer les conflits du monde lorsque notre prospérité reste aussi intimement liée aux flux économiques et stratégiques internationaux ? Pour l’historien Sacha Zala, convoqué tout au long du film comme une forme de conscience critique, la réponse est limpide : la neutralité n’est pas un dogme moral, mais un « simple outil politique », une construction fragile susceptible de s’effondrer dès que les circonstances historiques changent.

Le vertige du juste milieu traverse alors tout le documentaire. Le montage des archives parlementaires se révèle particulièrement éclairant : on y voit la neutralité ressurgir cycliquement dans le débat public suisse, comme un serpent de mer politique que chaque génération croit redécouvrir. Mais il ne faut pas se laisser tromper par l’humour, l’autodérision ou la fausse désinvolture du dispositif. En terrain neutre est tout sauf un mockumentaire. Derrière sa légèreté apparente, le film impressionne par la précision de sa documentation et la rigueur de son travail historique. En avançant souvent par la bande, il met en lumière les implications très concrètes – positives comme profondément ambiguës – d’un pays qui a bâti une part de son identité et de sa prospérité sur cette posture singulière.

L’enquête de Mehdi Atmani et Stéphane Goël ne se contente d’ailleurs pas d’analyser des structures politiques ; elle ausculte aussi des imaginaires. Des militant·es de Pro Suisse et de l’UDC récoltant des signatures pour une neutralité « stricte et armée » aux diplomates suisses jonglant avec les éléments de langage, le film révèle une Suisse qui parle mais ne dit pas grand-chose. La séquence tournée à l’ONU est, à cet égard, d’une cruauté révélatrice : face à l’urgence humanitaire et à l’intensité des prises de parole, la parole helvétique se réfugie dans l’incantation politique dévitalisée. On sort du film avec l’impression tenace que la neutralité, loin d’être un bouclier, peut aussi devenir un écran  de fumée derrière lequel se dissimulent autant des intérêts économiques qu’une difficulté chronique à assumer un positionnement moral.

Pour autant, il évite l’écueil du procès à charge comme celui des réponses définitives. En croisant les archives de la guerre d’Algérie avec les engagements actuels des troupes sur la place d’armes de Bure, il montre que cette neutralité demeure, pour beaucoup, une responsabilité active : non pas ignorer les conflits, mais tenter de les neutraliser. Surtout, En terrain neutre rappelle que cette question reste profondément ouverte, appelée à être redéfinie collectivement au moment même où la Suisse s’apprête à voter sur le sujet. Car la neutralité engage aussi une vision commune du rôle que le pays souhaite jouer dans le monde. Le constat final du parlementaire Samuel Bendahan résonne alors comme un avertissement : peu importe la définition que la Suisse donne d’elle-même ; ce qui compte, c’est la manière dont le reste du monde la perçoit. Si plus personne ne croit à notre neutralité, notre propre conviction ne devient plus qu’un monologue intérieur.

Rencontre avec deux cinéastes qui, loin de la complaisance, ont décidé de secouer le cocotier helvétique pour voir ce qu’il reste de nos certitudes lorsque le vent de l’histoire se met à souffler trop fort :

Le film frappe par son contraste formel : d’un côté, une grande rigueur documentaire sur les faits, et de l’autre, un ton débonnaire, presque désinvolte, soutenu par une utilisation audacieuse de la musique et une mise en scène du dispositif technique, des coulisses du film. Comment avez-vous travaillé cet équilibre entre sérieux du sujet et légèreté de la narration ?

Stéphane Goël : Pour chacun de mes films, j’essaie de trouver un dispositif qui convient à la narration et à la thématique, sans m’enfermer dans une seule forme. Ici, la matière est assez austère. On aurait pu l’aborder de manière purement historique avec un défilé d’entretiens de politologues et d’historien·nes, filmé·es devant des bibliothèques dans des bureaux moches. C’est un cliché du documentaire télévisé, et on en joue délibérément.

J’aurais rêvé d’un film d’immersion, à la Nicolas Philibert ou à la Wiseman, au cœur de la mission suisse à l’ONU : voir le quotidien des diplomates, les tensions, les conflits, les espoirs. J’aurais adoré faire le portrait de l’ambassadrice e la Suisse auprès de l’ONU, Mme Baeriswyl. Mais l’accès nous a été refusé.

Alors j’ai opté pour cette forme de la quête – plus que de l’enquête –, un road movie légèrement décalé. Puisque les situations que nous pouvions filmer ne généraient pas de dramaturgie forte, nous nous sommes résolument orientés vers la comédie, pour que le spectateur ressente quelque chose  de l’ordre de la légèreté, tout en maintenant du fond.

Nous avons ensuite travaillé avec Kevin Schlosser, qui avait monté Riverboom, et qui aime superposer sources, archives et musiques pour créer un rythme dynamique sur une matière en soi plutôt neutre.

En terrain neutre de Stéphane Goël et Mehdi Atmani
Image courtoisie Agora Films

Avez-vous eu des difficultés pour obtenir des autorisations de tournage dans certains endroits?

Mehdi Atmani : Pour le salon de l’armement, c’était une simple accréditation, c’était comme aller au Salon de l’auto. Pour aller à la convention de Pro Suisse, un simple e-mail a suffi et nous avons pu filmer sans restrictions. Le Département de l’armée s’est montré très ouvert et là où cela a pris du temps avec l’armée, c’est dans la définition de ce qu’on voulait obtenir et cela nous a amenés à une propre réflexion sur nos intentions.

L’instance la plus fermée, la plus contrôlante sur l’image, c’était le DFAE. On a assez vite compris, lors du tournage, qu’on n’aurait accès qu’aux décors – aux coulisses de représentation. Pas à ce que Stéphane espérait initialement : s’immerger, comprendre, capter les négociations et les tensions en temps réel. Ce refus a justifié à la fois de filmer en marge et de nous filmer nous-mêmes dans notre tentative de faire ce film.

En intégrant votre propre histoire et vos origines algériennes dès l’introduction, vous semblez rejeter le mythe d’une neutralité journalistique désincarnée. Pourquoi était-il essentiel pour vous de « parler depuis quelque part » plutôt que d’adopter une posture d’objectivité classique ?

Mehdi Atmani : C’était vraiment central. C’est quelque chose que j’aime faire aussi en presse écrite, sur des sujets complexes : démystifier une thématique, parler à hauteur d’homme, montrer mes propres questionnements sans prétendre imposer un regard. Je ne crois pas à l’objectivité journalistique. On parle toujours depuis quelque part, avec sa propre histoire. Et montrer qu’on peut être convaincu de quelque chose tout en doutant, qu’on peut se tromper, qu’on peut se poser des questions, cela dédramatise le rôle du journaliste et ouvre un dialogue. Je préfère être un passeur, apporter ma subjectivité à un débat, plutôt qu’incarner le sachant face à l’autre.

Stéphane Goël : Ce qui m’intéressait aussi, c’est d’avoir un vrai personnage, et de jouer avec les codes du journaliste d’investigation – ce super-héros de l’imaginaire collectif. Et puis non. Au fil de ma rencontre avec Mehdi – on ne se connaissait pas avant –, j’ai découvert quelqu’un de sensible, qui doute, avec ce côté un peu candide et lunaire… Un faux candide, peut-être. En tout cas, cela me donnait accès à un personnage. Avec un journaliste de type Cash Investigation, cela n’aurait pas fonctionné de la même manière.

Vous mentionnez dans le film que le déclenchement de la guerre en Ukraine réveille la question de la neutralité en vous…

Stéphane Goël : Ce n’est pas tant la guerre elle-même que le fait que la Suisse ait suivi l’Union européenne en sanctionnant la Russie  qui est à l’origine d’une véritable crise de conscience nationale. Une crise qui nous mène à la votation sur la neutralité prévue pour la fin de l’année.

Entre 2022 et 2026, il s’est passé quelque chose de particulier. La Suisse siégeait au Conseil de sécurité de l’ONU, et cette initiative sur la neutralité était dans l’air. C’est ça qui m’a mis en mouvement. Dans ma génération, dans mon milieu, la neutralité n’était pas une thématique sur laquelle on s’était souvent penché. C’était quelque chose de sacralisé – les bons offices, la Suisse représentant les intérêts américains en Iran par exemple –, dont je tirais une certaine fierté. Et soudain, des circonstances extérieures nous obligeaient à nous positionner politiquement : neutralité stricte, armée, nationaliste, repliée sur elle-même – telle que la défendent les tenants d’une vision identitaire – ou bien neutralité ouverte, solidaire, pragmatique.

On ne siégera pas à nouveau au Conseil de sécurité avant une ou deux générations. Le multilatéralisme s’effondre. On était dans un moment, et ce moment méritait qu’on s’en empare.

Il y a une scène marquante où vous donnez de la chair au film: vous laissez le discours du représentant palestinien à l’ONU, Riyad Mansour, dans la longueur et coupez dès le début celui de l’ambassadeur israélien après qu’Ignazio Cassis, qui présidait le Conseil de sécurité le 29 octobre 2024, lui donne la parole. C’était un parti pris délibéré ?

Stéphane Goël : C’est d’abord un moment de cinéma. Parmi toutes les situations que nous avons pu filmer, c’est le plus cinématique : de cette simple prise de parole se dégage une émotion, une puissance du verbe. C’est pour cela qu’on la laisse respirer.

Et dans cette prise de parole, dans l’émotion qui traversait la salle ce jour-là – une émotion que Cassis ne semblait manifestement pas partager –, se jouait quelque chose de fondamentalement lié à notre rapport à la neutralité. « Faites quelque chose ou taisez-vous à jamais », interpelle le représentant palestinien. Puis Cassis passe la parole à l’ambassadeur israélien, puis prononce sa phrase – « la paix se fera par la voix politique ou ne se fera pas» – et s’en va.

Cette séquence nous a d’ailleurs été reprochée. On nous a dit : vous êtes partisans. Mais c’est drôle, parce que d’autres nous ont reproché de ne pas l’être assez. Dans ce moment précis, je trouvais que se jouait quelque chose d’essentiel sur notre rapport à la neutralité : agir ou se taire. Ce représentant nous interpellait directement : soyez médiateurs, prenez des sanctions, montrez que vous faites quelque chose, même si vous vous sentez impuissants. Mais arrêtez de vous draper dans votre vertu !

L’historien Sacha Zala est très intéressant car cela a un petit côté abrégé historique de la Suisse très efficace tant les citoyen·nes semblent en réalité pas très au fait de ce qui sous-tend l’histoire helvétique moderne. Le fait qu’il soit des Grisons de la minorité italophone ramène aussi toutes les composantes fédérales dans le film…  

Mehdi Atmani : On l’avait vu dans différentes interventions, mais toujours dans des contextes très sérieux : costume terne, plateau mal éclairé. Le discours était excellent, mais l’emballage austère. Au moment où l’on ne pouvait pas faire l’impasse sur l’histoire de la neutralité, on s’est demandé : est-ce qu’on la raconte en voix off, avec des animations ? Ou est-ce qu’on trouve quelqu’un qui condense à lui seul une certaine suissitude, une diversité culturelle, et qui peut servir d’ancrage tout au long du film, pour remettre l’église au milieu du village quand nous partons dans nos questionnements ?

Stéphane Goël : Pour moi, il joue aussi un rôle de caution – pas académique au sens strict, mais morale. C’est le meilleur spécialiste suisse du sujet aujourd’hui, et il dispose de la légitimité pour commenter, pour affirmer que la neutralité est d’abord une construction, pas un destin. Une construction essentiellement politique, pas une réalité juridique. On est neutre parce que les autres nous perçoivent comme neutres. Il n’y a pas de tribunal mondial de la neutralité.

Mehdi Atmani : Il débunke cette idée reçue en une phrase, sur la base de sources historiques. C’est exactement ce qu’on cherchait.

Stéphane Goël : La difficulté de ce genre de film, c’est de décider ce qu’on raconte et ce qu’on laisse de côté. Le film ne répond pas à toutes les questions, dans ce sens, il est un peu « wikipédien », et je l’assume. J’espère qu’à la fin, les gens ont envie d’aller lire un article sur Nicolas de Flüe, ou sur la construction de la neutralité dans la Constitution de 1848, la Convention de La Haye de 1907, son importance pendant la Première Guerre mondiale – toutes les choses que Sacha Zala nous a racontées lors d’un long entretien de fond, mais qui ne trouvaient pas leur place dans le film.

— Stéphane Goël et Mehdi Atmani – En terrain neutre
Image courtoisie Agora Films

Il y a une véritable progression dans le film, une montée en ironie qui met en lumière le cynisme de la posture de neutralité. On passe du mythe à ses failles : les nazis, l’apartheid, les fonds juifs, les positions actuelles de la Suisse sur le Proche-Orient, et puis cette scène aussi parlante que sidérante avec l’homme d’affaires Freddy Gantner. Comment avez-vous pensé cette dramaturgie ?

Stéphane Goël : On aurait voulu avoir accès à des banquiers. Monsieur Gantner n’en est pas un, mais la question de la finance et de son rapport à la neutralité est centrale. Il existe ici, à Genève, un think tank bancaire qui réfléchit autour de la neutralité. L’image de neutralité, c’est la sécurité, la fiabilité – des valeurs qui ont bâti leur richesse et la nôtre en tant que pays. Comment maintient-on coûte que coûte cette image, même quand elle ne fonctionne plus de la même manière ?

Et quand on voit que des hommes comme Monsieur Gantner, un homme d’affaires qui a dîné avec Donald Trump à Davos, bénéficient d’un accès direct là où nos diplomates peinent à entrer, ça interroge. Les bons offices à coups de Rolex et de lingots d’or – c’est peut-être ça, au fond, la neutralité des plus riches. Il nous semblait important de le mentionner.

Monsieur Gantner dit d’ailleurs que si la Suisse n’était plus neutre, l’impact serait finalement assez limité pour lui…

Stéphane Goël :  Ce qui compte, c’est d’être perçu comme neutre. Il répondait à la question du devenir de la Suisse en l’absence de neutralité formelle. Sa réponse : pour l’étranger, la neutralité reste une image positive, mais si on la décrète abolie un jour, on continuerait à être perçus comme neutres. Les Suédois en sont l’exemple parfait : membres de l’OTAN, mais toujours perçus comme neutres.

Mehdi Atmani, dans le film, vous dites que ce sujet vous agace, que vous n’arrivez pas à le saisir. Avez-vous fini par faire la paix avec lui ?

Pas vraiment, ça m’agace encore un peu (rires). Mais j’ai pris conscience, au fil de ce projet, que je traitais au fond toujours de la même question : l’identité, ce qu’on ne dit pas, ce qu’on dissimule. J’ai réalisé que ça m’intéressait profondément – essayer de psychanalyser la Suisse pour mieux la comprendre et pour mieux l’habiter.

De Stéphane Goël et Mehdi Atmani; Suisse; 2026; 84 minutes.

Le film est sur les écrans romands depuis ce mercredi et de nombreuses séances spéciales sont prévues en présence de l’équipe du film.

Malik Berkati

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