Freedom Fields, le documentaire de Naziha Arebi sur 3 footballeuses libyennes est présenté au Festival des cinémas d’Afrique de Lausanne

La réalisatrice anglo-libyenne a suivi pendant 5 ans trois footballeuses dans leur vie quotidienne, la pratique de leur sport et la déliquescence d’un pays qui sombre dans la guerre civile. Le travail de Naziha Arebi est remarquable… malheureusement a-t-on envie de dire, car elle capte dans le montage de son film l’air du temps d’un pays qui inexorablement se raréfie. Méthodiquement, sur 97 minutes, elle se fait témoin des pans d’espoirs et de libertés qui tombent tels les écailles d’un animal en mue.  Et nous, spectateur.trices, un peu piteux d’apprécier ce superbe rendu esthétique qui se joue de la nuit, des contre-jours, des ombres et d’une lumière ardente, à la chaleur inversement proportionnelle à la situation politique du pays qui tend plutôt à glacer le sang. L’habillage musical de Freedom Fields est également pertinemment mis en place et s’accorde à la perfection au fil narratif du documentaire.

Freedom Fields de Naziha Arebi
Image courtoisie Festival cinémas d’Afrique de Lausanne

Le film débute sur des images de liesse d’après-« révolution »* , un an après comme l’indique l’incrustation qui marquera régulièrement la ligne du temps de cette transition qui suit son cours dans la mauvaise direction. Le choix de suivre ces jeunes femmes et leur rêve de représenter leur pays à l’étranger au sein de l’équipe nationale de football est extrêmement judicieux et habile : comme souvent, les luttes qui passent sous le radar de la violence exposée, des conflits de pouvoir et des jeux politico-économiques sont beaucoup plus révélatrices des processus de dégradation d’une situation, de leur tenants et aboutissants et de impacts profonds sur les sociétés en question, leurs structures et les modifications importantes qu’ils impliquent dans le quotidien des individus qui les composent. Sans compter que la lutte spécifique des femmes, dans toutes les contrées du monde, pour leurs droits et place dans la société est toujours emblématique de sa réelle santé (voir, toute proportion gardée, la dernière grève des femmes en Suisse le 14 juin dernier).

Un an après donc, l’atmosphère est chargée de joie, d’une certaine légèreté et sentiment de liberté. Mais après 10 minutes d’images de jeunes filles heureuses et épanouies, pleines de confiance dans l’avenir, on entend un prédicateur vociférer explicitement contre elles et la fédération libyenne de football qui soutient et promeut l’équipe nationale féminine de foot. La réalité explose de plein fouet les espoirs qui se forment sur la traîne des révolutions. Mais les tacles sur les chevilles de leurs rêves ne sont pas que le fait d’idéologues manipulateurs maniant le dogme comme autant de bombes à fragmentation, parfois tout simplement par une mère soucieuse que sa fille suive le chemin ordinaire du mariage et ceci au plus vite.

 

Ce documentaire, même s’il suit des jeunes femmes qui semblent issues de familles privilégiées, avec Halima qui fait des études de médecine ou une autre personne qui est ingénieure dans une compagnie pétrolière, inclus une protagoniste, Nama, qui habite dans un camp de réfugié, son village étant totalement abandonné et la région aux mains de différentes factions qui se combattent. Ainsi, intelligemment Naziha Arebi, met en exergue très simplement à travers le destin de cette femme une situation globale à l’échelle du pays très complexe. Autre exemple de l’habileté de la cinéaste, une des jeunes femmes, religieuse pratiquante au-delà du port du hijab qui veut se marier et avoir un foyer, permet de ne pas faire de ce film une œuvre militante pour ou contre ceci ou cela, mais de simplement donner une expression à une revendication totalement basique : celle du libre arbitre individuel ; elle dit :

« On ne doit pas oublier sa religion, mais on doit aussi suivre ses désirs et choix dans la vie. »

Au bout d’un quart d’heure, l’atmosphère du film bascule complètement ; les entraînements se font sous surveillance armée, le frère d’une des jeunes femmes se mêle du choix de sa sœur, d’autres membres de l’équipe comme du staff reçoivent des messages hostiles sur Facebook, des tracts islamistes, qui accusent les autorités sportives d’occidentalisation sous prétexte de libération de la femme, apparaissent… C’est à ce moment-là que l’on commence également à voir la situation se dégrader et les milices se battre.

À la trentième minute, 2 ans après la « révolution », la réalisatrice montre en une simple image dans quelle direction le pays va : toute une place de la ville investie par des centaines d’hommes qui font la prière avec la voix d’une des footballeuses qui énonce :

« La révolution n’est plus la nôtre. La révolution est finie, évaporée. »

Une autre, fataliste :

« Je ne devrais pas avoir à choisir le mariage plutôt que le football ou le football plutôt que le mariage. Mais je l’ai fait. Je ne regrette pas, ce sont les circonstances qui m’ont fait faire ce choix. »

Une troisième consternée :

« C’est comme en Afghanistan avec les talibans à présent en Libye ! »

Plus tard dans le film, elle exprimera sa colère et frustration, regrettant à demi-mot l’ancien régime :

« Sous l’ancien régime, ou jouait. Dans cette nouvelle ère, on était fières et disait que la Libye était libre. Mais je n’ai pas vu la liberté, aucune. Rien que de l’abus et de la malveillance ! Même à Téhéran elles jouent au foot, même en Afghanistan, même en Arabie Saoudite. Ses pays sont sous la charia. Pourquoi on ne peut pas participer ?! Il n’y en a que pour les garçons, toujours et encore. »

Cependant, les jeunes femmes ne se laissent pas abattre et font contre mauvaise fortune bon cœur : elle continue leur parcours de vie, ne se contentant pas d’une vie de femme au foyer, mais en travaillant, faisant du sport et n’abandonnant jamais tout à fait leur rêve de jouer au foot au niveau international un jour ou l’autre. Ce combat à faibles signaux, soutenu par des hommes et des femmes de bonne volonté, est remarquable et non sans quelques résultats qui ne font pas totalement désespérer de l’espèce humaine.
À cet égard, Naziha Arebi réalise une scène de beauté absolue en filmant en gros plan le visage d’une de ses protagonistes principales, au volant de sa voiture dans la lumière de la nuit, conduisant sa liberté sur la chanson Total Eclipse of the Heart, rayonnante, inondant de sa joie intérieure l’écran qui embue les yeux des spectateurs.

De Naziha Arebi ; Libye, Royaume-Uni, États-Unis, Qatar, Liban, Canada ; 2018 ; 97 minutes.

Le film est projeté les 24 et 25 août 2019 en en partenariat avec Amnesty International en présence de la réalisatric.

14e Festival cinémas d’Afrique de Lausanne : un très beau programme qui dévoile de nombreuses facettes du continent !

14e Festival cinémas d’Afrique – Lausanne, 22 – 25.08.2019    www.cinemasdafrique.ch

Malik Berkati

* Explication sur les guillemets utilisées pour le mot révolution : dans la ligne éditoriale de j:mag, il n’y a pas de « Printemps arabe » ni de « Révolution de Jasmin » et les soulèvements des pays du Maghreb et du Machrek de la décennie 2010 sont considérés par le magazine comme des révoltes. Le cas libyen est encore plus particulier, la situation de changement de régime étant issu en grande partie à une intervention internationale militaire.

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