Marjane Satrapi, une artiste sans frontières
De son vrai nom Ebrahimi, l’artiste franco-iranienne Marjane Satrapi, mondialement connue pour son chef-d’œuvre Persepolis – fantastique bande dessinée devenue film –, s’est éteinte le 4 juin 2026 à Paris, sa ville d’adoption.
Morte de tristesse
Je l’avais rencontrée trois ans auparavant à l’Hôtel de Ville, lors de la remise annuelle des prix aux meilleur·es journalistes étranger·ères, organisée par la Maison des journalistes. Sans hésiter, elle m’avait donné ses coordonnées en disant simplement : « Nous organiserons cet entretien quand vous le souhaitez ! » Je ne l’ai jamais revue, mais comme de nombreux·euses Parisien·nes, sa disparition m’a surprise et attristée.
Peintre, dessinatrice et réalisatrice, elle était âgée de 56 ans. Comme l’a annoncé son entourage, elle est « morte de tristesse » peu après la perte de son mari, le Suédois Mattias Ripa, décédé un an plus tôt des suites d’une longue maladie incurable. Ce deuil immense et ce chagrin extrême ont fini par briser le cœur de l’artiste.

Image ManoSolo13241324, CC BY-SA 4.0 , via Wikimedia Commons
L’artiste naît à Rasht, au bord de la mer Caspienne, le 22 novembre 1969. Ayant grandi dans la capitale iranienne, elle est issue de l’aristocratie du pays. Satrapi a connu le régime autoritaire du Shah, puis la révolution islamique de 1979, avant de subir la guerre atroce entre l’Iran et l’Irak. Pour la mettre à l’abri des restrictions des libertés et par crainte pour sa sécurité, ses parents l’envoient en Autriche en 1984. La jeune fille s’inscrit au lycée français de Vienne. Riche de nouvelles connaissances et des expériences de l’exil, elle rentre à Téhéran quatre ans plus tard. En 1994, diplôme universitaire en poche, Satrapi – rebelle contre le régime liberticide et le fort patriarcat – choisit de partir à nouveau. Elle pose ses valises en France, à Strasbourg, où elle étudie à la Haute École des arts du Rhin. Puis, guidée par la curiosité et l’ambition, elle monte à Paris. Devenue rapidement membre de l’Atelier des Vosges, Satrapi y rencontre son fondateur David B., qui l’incite à raconter son incroyable parcours par le biais du dessin.
Au début du troisième millénaire, entre 2000 et 2003, l’artiste publie quatre tomes de Persepolis aux éditions de l’Association. Cette bande dessinée très expressive, faussement naïve, relate son enfance, le contexte politique en Iran et les drames familiaux, avec une intelligence éloquente et un étonnant humour noir.
Persepolis, un succès planétaire
Publié en plusieurs langues, Persepolis connaît un vertigineux succès mondial et est intégré à de nombreux programmes scolaires. Suit Broderies en 2003, astucieuse et libre conversation de femmes iraniennes sur la sexualité, qui lui vaut plusieurs prix internationaux. Un an plus tard, Marjane Satrapi publie Poulet aux prunes, décrochant le Prix du meilleur album au Festival d’Angoulême.
Ne souhaitant pas s’exprimer dans une seule discipline, l’artiste se tourne vers le cinéma et adapte en 2007 son célèbre Persepolis en film d’animation, coréalisé avec Vincent Paronnaud. L’œuvre obtient une reconnaissance internationale : le Prix du jury au Festival de Cannes et deux Césars. La réalisation est également nommée aux Oscars en 2008. Satrapi explore plusieurs genres cinématographiques et réalise en 2011 une adaptation indépendante de Poulet aux prunes, présentée en compétition à la Mostra de Venise. Trois ans plus tard, elle signe The Voices, distingué à l’Étrange Festival et au Festival international du film de Gérardmer. Vient ensuite le biopic Radioactive, en 2019, consacré à l’existence mouvementée de Maria Skłodowska, plus connue sous le nom de Marie Curie. Ce film britannique, tourné en anglais, est présenté en clôture du Festival de Toronto la même année. Paradis Paris voit le jour en 2024. Artiste polyvalente, elle n’a jamais perdu sa passion pour la peinture et a été élue, dans le même temps, à l’Académie des beaux-arts, au sein de la section cinéma et audiovisuel. Marjane Satrapi a également été lauréate du Prix Princesse des Asturies.
Mariée à Mattias Ripa qu’elle rencontre à Paris au milieu des années 1990, elle a trouvé en lui un soutien extraordinaire, ainsi qu’un collaborateur, producteur, financier, scénariste et acteur. Ils ont vécu ensemble près de trente ans. Après sa disparition, elle fonde en février dernier la Fondation pour le cinéma Mattias et Marjane Ripa Satrapi, sous l’égide de l’Académie des beaux-arts, destinée à soutenir les jeunes étudiant·es étranger·ères travaillant en France. La réalisatrice a mis en place des bourses mensuelles ainsi qu’une aide aux frais de voyage et d’installation, accompagnée d’un suivi durant l’année scolaire.
L’année dernière, l’artiste avait refusé la Légion d’honneur, souhaitant dénoncer « une attitude hypocrite de la France vis-à-vis de l’Iran ».
Djenana Mujadzic
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