Mostra 2021 : Eltörölni Frankot (Erasing Frank), de Gábor Fabricius, entraîne le public dans une éprouvante immersion dans la psychiatrie à buts politiques dans l’ex-bloc de l’Est

Après s’être illustré avec ses courts métrages, notamment Skinner (dévoilé à Toronto) et Dialogue (Prix spécial du jury de la Fédération internationale des clubs de cinéma), Gábor Fabricius présente son premier long métrage Erasing Frank (Eltörölni Frankot).

Erasing Frank (Eltörölni Frankot) de Gábor Fabricius
©Tamás Dobos

Situé dans le monde brut orwellien des années 80 en Hongrie, Erasing Frank, de Gábor Fabricius, est présenté en avant-première mondiale dans la prestigieuse sélection de la Semaine Internationale de la Critique de Venise et concourt pour le Lion of the Future Award.

Selon les responsables de la Semaine de la Critique, qui est une section parallèle et autonome organisée par le Syndicat des critiques de cinéma italiens, Erasing Frank est

un premier film puissant, énergique et déchaîné, suspendu entre réalisme et onirisme au sein d’une tradition de narration qui englobe Tarr, Nemes, Serebrennikov (et d’autres) à la fois. Une histoire universelle en mouvement constant, capable d’enregistrer, à travers l’affrontement entre un musicien punk et le régime hongrois du début des années 1980, les doutes et la désorientation de générations entières de jeunes. Intemporel, contre la répression, contre les dictatures, contre le silence. Aujourd’hui comme hier : nous sommes tous Frank.

Le générique d’ouverture montre des défilés de soldats de l’armée rouge, dont la cadence s’accélère soudain, provoquant une sensation de tournis chez les spectateurs, puis ralentit pour laisser la camera se concentrer sur les visages des soldats. Cette introduction ne laisse planer aucun doute : Eltörölni Frankot  nous entraîne au cœur d’un régime autoritaire.

Situé en 1983, derrière le rideau de fer de l’Europe de l’Est à Budapest, le film suit Frank, le chanteur charismatique d’un groupe punk interdit qui porte la voix de leur génération contre un régime totalitaire. La caméra le suit en compagnie de ses comparses, de nuit, la cigarette à la bouche, en train de coller des affiches à la sauvette alors que l’on entend au loin des sirènes de police.

Frank (Tamás Dobos) et ses acolytes se camouflant, les motards de la police passe sans les apercevoir. Puis on retrouve les mêmes jeunes gens en train de boire avant que Frank monte sur scène, haranguant les spectateurs avec un discours très engagé. Le musicien au regard ténébreux et pénétrant entame ensuite une chanson dont on ne saura pas, malheureusement, le contenu; seule indication en lieu et place de sous-titrages : « Paroles déformées ». Dommage ! On ne peut que supposer le contenu politique du texte …. Ceci d’autant plus qu’un soldat vient arrêter Frank et l’emmène directement en prison.

Sous la surveillance de l’État, son amour, Hanna aide Frank à s’évader vers un service psychiatrique ouvert, le seul endroit qui semble lui permettre d’être différent, mais Frank découvre un journal sur les tortures psychiatriques d’Hanna, une patiente qui n’a jamais connu la liberté. Frank se sent solidaire et gagne une âme sœur pour son combat extrême et fatal, vital à la fois pour lui-même et pour les gens. Frank est amené dans sa chambre et découvre son voisin de lit, qui écoute grâce à un petit poste de radio Free Europe Radio : il confie à Frank qu’il est interné à cause de ce choix radiophonique.

Écrit par Gábor Fabricius, le scénario de Erasing Frank fait remonter le temps aux spectateurs en 1983, derrière le rideau de fer. Un étrange écho avec ce qui se passe aujourd’hui dans les camps où sont internés les Ouïghours dans la province du Xinjiang.

Filmant en noir et blanc ses protagonistes au plus près des visages ou les suivant, camera sur l’épaule, Gábor Fabricius plonge en immersion les spectateurs qui ressentent progressivement le sentiment d’oppression qu’éprouve Frank.

À mesure que Frank découvre les personnes internées dans l’asile, il réalise qu’aux fous sont mêlés des opposants politiques, des musiciens, des poètes, des homosexuels. Sa compagne, qui travaille dans l’asile comme infirmière, lui confie en catimini de tenir bon pour ne pas sacrifier son talent et lui promet de prendre l’avion pour fuir cette dictature. Interné dans la partie « libre » de l’asile psychiatrique, Frank déambule, rencontre des personnes internées pour raisons politiques tout comme lui, et débarque dans une bibliothèque où une femme lit un poème politique devant un petit groupe qui l’écoute religieusement; malheureusement, il est est à nouveau indiqué de manière laconique que le poème est politique sans en traduire les vers.

C’est ainsi que commence un voyage tortueux et douloureux d’un rebelle à la recherche de réponses aux dilemmes de la société. Dans la manière immersive et la caméra souvent très proche des visages, l’approche de Gábor Fabricius fait songer au film Saul fia (Son of Saul, 2015) de László Nemes.

Avec Erasing Frank Gábor Fabricius rend un vibrant hommage à tous ces individus talentueux dont la vie a été brisée et la voix étouffée, qui ont été expulsés, tués ou poussés au suicide par les nombreuses dictatures que le monde a connues.

Comme le souligne le cinéaste :

« Des millions de personnes vivent dans un monde où les mauvaises actions sont dissimulées par le silence collectif, caractéristique commune et caractéristique des dictatures qui ont traumatisé des millions d’êtres humains. Erasing Frank est, bien sûr, un film de fiction, mais il repose aussi sur une recherche approfondie, personnelle et historique visant à dénicher une ficelle ou une mosaïque de micro-histoires, de fragments, à la mémoire de ceux qui ont été exclus, injustement stigmatisé, humilié ou détruit. »

Le montage, confié à Bernadett Tuza-Ritter (A Woman Captured) est particulièrement judicieux, impliquant à chaque séquence les spectateurs aux plus près du protagoniste et des personnes qu’il côtoie et mettant le public aux premières loges, y compris lorsque Frank, attaché sur une table, subit des décharges électriques. La caméra de Gábor Fabricius filme les crispations du visage de Frank, les convulsions de ses membres …. Une scène à l’effet redoutablement poignant !

Gábor Fabricius qualifie son premier long métrage en ces termes:

« Erasing Frank est une tentative de redéfinir le cinéma direct et le drame social. Je veux laisser le public vivre une expérience brute dans une réalité orwellienne déshumanisée »

Le génerique de fin rappelle ce triste chapitre de l’histoire de la Hongrie, en l’occurrence, mais de bien d’autres pays aussi :

Psychiatrie politique : Crime contre l’humanité.

Le régime politique a détourné la psychiatrie l’utilisant contre ses citoyens. Des centaines de milliers de victimes ont reçu une « erreur » de diagnostic et ont été torturées dans les institutions derrière le rideau de der pour leurs idées politiques ou leur foi.

Firouz E. Pillet, Venise

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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