Mostra 2021 : Madres paralelas, de Pedro Almodóvar, ouvre la 78ème édition du festival avec un mélodrame poignant

Le film de Pedro Almodóvar était très attendu car il a avait déjà beaucoup fait parler de lui … Ou plutôt son affiche qu’Instagram avait censuré de sa publication à cause du mamelon avec du lait, un mamelon que les algorithmes des réseaux sociaux ne sauraient voir. Pourtant, l’affiche de Madres Paralelas, prend tout son sens après la projection du film de Pedro Almodóvar.

— Milena Smit, Penélope Cruz – Madres paralelas
Image courtoisie La Biennale di Venezia (© El Deseo)

Madres paralelas s’ouvrent sur deux femmes qui partagent la chambre d’hôpital dans laquelle elles sont sur le point d’accoucher. Ces deux parturientes sont toutes les deux célibataires et en fin de grossesse; pour toutes les deux, cette grossesse était inattendue. Janis (Penélope Cruz), proche de la quarantaine, ne regrette rien et dans les heures qui ont précédé la naissance de sa fille, elle est impatiente et heureuse. Ana (Milena Smit), quant à elle, est une adolescente angoissée, triste et traumatisée. Janis essaie de lui remonter le moral et de la rassurer alors qu’elles déambulent dans les couloirs de l’hôpital comme des somnambules. Les quelques mots qu’elles échangeront durant ces heures créeront un lien fort entre les deux et leurs bébés uniront leur destin de manière inattendue, en prenant un cours subitement dramatique et unissant leurs vies pour toujours.

À travers Madres paralelas, Pedro Almodóvar se concentre sur l’histoire de deux mères célibataires, magnifiquement incarnées par Penélope Cruz et Milena Smit, qui doivent surmonter une série de désarrois personnels dans l’état préoccupant de leurs filles post-partum. Les nourrissons sont placés quelques jours en observation; les diagnostics posés sont cinglants : une « inadaptation extra-utérine » et une « immaturité cérébrale ». Les deux femmes redoublent de force et de courage pour affronter cette situation et démontrent une immense capacité de résilience.

Ce processus de « guérison » qui les habite coïncide avec un processus de guérison à l’échelle nationale et prend une dimension politique alors que des associations cherchent à ouvrir les fosses communes dans toute l’Espagne, saisie par son sombre passé alors que les proches des victimes du franquisme demandent à pouvoir leur offrir des sépultures dignes. Ce mouvement national semble remis en question par le gouvernement de Mariano Rajoy et par les descendants des phalangistes. Avec finesse, pudeur et éloquence, Pedro Almodóvar souligne sa vision du monde avec une sobriété stylistique à laquelle il nous a habitués depuis Dolor y Gloria.

Madres paralelas déroule son histoire de manière presque entièrement chronologique, distillant les joies et les peines de ses personnages au gré de violentes ellipses, des interstices temporaires – par exemple, des rideaux agités par le vent et cachant des ébats amoureux fougueux jusqu’à la salle d’accouchement qui accueille la naissance du bébé né.
Si le film suit Janis à la

recherche d’un moyen d’ouvrir la tombe où repose son arrière-grand-père, qui a été assassiné pendant la guerre civile espagnole, il se termine trois ans plus tard, avec l’ouverture du tombeau lui-même

comme l’a précisé le cinéaste lors de la conférence de presse vénitienne.

Madres paralelas de Pedro Almodóvar
Image courtoisie La Biennale di Venezia

Au cœur du film se trouve sa relation avec Ana, qui est étonnamment compliquée. Madres paralelas parle des ancêtres et des descendants, de l’héritage et du devoir de mémoire, une mémoire emmenée et souvent muselée par certains politiciens, mais le film parle aussi de la recherche de la vérité sur le passé historique et de la vérité plus personnelle, plus intime des personnages.
Il parle d’identité maternelle et de passion à travers trois mères très différentes. À côté de Janis et d’Ana, il y a Teresa, la mère d’Ana, égoïste et dépourvue d’instinct maternel. Comme à son habitude, Pedro Almodóvar puise dans la vie et ses affres et dépeint ici des mères imparfaites qui diffèrent de celles qui sont apparues jusqu’à présent dans ma filmographie.

Penélope Cruz offre une incroyable palette de sentiments et

Janis est le personnage le plus difficile que l’actrice ait jamais joué, et certainement le plus douloureux.

souligne Pedro Almodóvar. Le résultat est splendide. À ses côtés, la jeune Milena Smit s’avère la grande révélation du film : retenez son nom ! La pureté et l’innocence de son interprétation d’Ana accentuent les parties les plus sombres de Janis. Toutes deux sont très bien accompagnés par Aitana Sánchez Gijón (Teresa) et Israel Elejalde (Arturo, l’amant de Janis) ainsi que Rossy De Palma (la meilleure amie de Janis). Finalement, toutes ces personnes feront partie d’une même famille pittoresque et bigarrée, mais toujours vraie et authentique.

À la fois émouvant et poignant, Madres paralelas réunit les destins fatidiques de ses personnages sans extravagance formelle ni larmoiement, nourri par des dialogues qui allient franchise et cocasseries vaudevillesques, qui sont la marque de fabrique du cinéaste de La Mancha.

Son affiche montrant un téton avec une goutte de lait, le tout encadré dans un espace en forme d’œil : la photo a été censurée par Instagram, selon son créateur Javier Jaén mais la 78ᵉ Mostra lui fait la part belle et lors de la séance de presse ce matin, les journalistes ont fait une ovation durant le générique de fin.

Avec Madres paralelas, Pedro Almodóvar propose un mélodrame très réussi centré sur la recherche de la vérité de femmes engagées dans la liberté personnelle et la mémoire historique collective.

Firouz E. Pillet, Venise

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Firouz Pillet

Journaliste RP / Journalist (basée à Genève)

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