Pour la sortie suisse de The Roads Not Taken, entrevue avec Sally Potter réalisée à la Berlinale 2020

Il fut un temps, qu’il nous en souvienne, où il y avait de grands festivals de cinéma qui se tenaient physiquement. Depuis la crise sanitaire due à la pandémie Covid-19, soit ils sont annulés (Cannes et de nombreux petits festivals) soit en ligne (la plupart des festivals de moyennes envergure), soit hybrides comme Locarno 2020. Le prochain qui aura lieu physiquement devrait être la Mostra de Venise. Le dernier qui a eu lieu normalement : la Berlinale 2020. C’est à cette occasion que nous nous sommes entretenus avec Sally Potter qui y présentait son dernier film en compétition : The Roads Not Taken avec Javier Bardem, Elle Fanning, Salma Hayek et Laura Linney.

Ce film aborde un sujet qui tend à toucher de près ou de loin un large pan de notre société – celui des pathologies liées à la démence. Évidemment, dit ainsi, cela ne donne pas forcément l’envie de se précipiter dans une salle de cinéma voir ce film. Et pourtant, The Roads Not Taken est probablement l’un des films de fiction les plus justes et les plus sensibles sur la question, loin des comédies alambiquées qui alignent les situations les plus improbables les unes que les autres dans des caricatures souvent très fantaisistes, évacuant allègrement la multitude de problèmes quotidiens qui se posent aux malades et à leurs proches, ou des drames larmoyants aux abords héroïques (pour les malades ou les aidants). Sally Potter, comme à son habitude ne donne pas une clef à mettre dans la serrure d’une compréhension et appréhension uniques des choses, mais plutôt un trousseau avec lequel chacun.e peut y trouver une ouverture ou s’essayer à plusieurs réflexions. Voir ici la suite de la critique faite pendant le festival.

Entrevue

Quelle est votre relation avec ce festival?

C’est une sorte de coïncidence du calendrier de l’année, le premier festival qui ouvre l’année est Berlin, mais j’ai déjà eu 3 films à Venise. Berlin reste spécial, je crois que le public est très bon, très vivant, très authentique. Par exemple Cannes c’est un public qui achète ses place par les entreprises et leurs patrons, en tant que cinéaste vous ne recevez pas une réponse authentique du public. Ici vous vous asseyez dans le cinéma à la Première et vous sentez qu’il y a un vrai public qui vient voir le film et c’est très bien !

Et Venise?

Bien sûr on ne peut qu’aimer Venise : c’est une ville incroyable, avec ce paysage. Et c’est aussi un festival d’amoureux du cinéma mais cela change un peu maintenant, cela devient un peu plus un marché. Cannes bien sûr c’est le marché. Mais vous ne pouvez pas ne pas aimer Venise. Je crois que Berlin et très particulier car il y a une réelle richesse cinématographique.

Parlons du casting incroyable. Commençons par Salma Hayek…

Quand j’ai écrit le rôle de Dolorès, que j’ai placé au Mexique, bien sûr j’y ai pensé (dit-elle en riant aux éclats) mais je me suis dit qu’elle ne voudrait pas le jouer, que c’était un trop petit rôle. Je l’ai quand même contactée. Elle a beaucoup aimé et n’était pas inquiète de jouer un petit rôle car c’était pour elle une rare opportunité de jouer une femme mexicaine qui n’était pas un cliché. Elle était aussi très intéressée à jouer avec Javier. Mais j’ai dû faire un travail de préparation car c’était vraiment un très court moment de tournage avec elle, 3 jours!

— Salam Hayek et Javier Bardem – Berlinale 2020 pour The Roads Not Taken
© Malik Berkati

Javier Bardem était votre premier choix?

Oui !

Et Elle Fanning, avez-vous pensé à elle tout de suite? Car jouer la fille de Bardem, en termes de ressemblance, n’est pas évident…

Elle est toujours dans mon esprit quand j’écris quelque chose. J’ai travaillé avec elle pour la première fois quand elle avait 13 ans, j’étais très désireuse de travailler avec elle à nouveau et découvrir ce qu’il s’est passé durant ces 7 années. C’est un de ces actrices qui a un corps qui se métamorphose. Car je me disais, mon Dieu jouer la fille de Javier Bardem… En premier il fallait que je caste la mère qui lui ressemblerait. C’est pourquoi j’ai choisi Laura Linney qui est une merveilleuse actrice et qui a une certaine ressemblance avec Elle. Donc on peut croire que génétiquement il est vraisemblable qu’elles soient mère et fille. J’ai changé la couleur des yeux de Elle pour qu’ils correspondent à ceux de Javier – elle a des yeux bleus mais là ils sont bruns. Mais surtout, Elle est une personne qui, quand elle est avec quelqu’un, commence à changer légèrement sa posture, même les muscles de son visage. La première fois que je les ai mis dans la même pièce, j’ai vu sa physionomie changer pour devenir littéralement sa fille.

Est-ce difficile de tourner une histoire qui vous est proche?

Toutes les histoires que j’écris sont proches de moi. Je vis avec elles pendant plusieurs années, elles  proviennent toutes d’expériences personnelles d’une manière ou d’une autre. Cette dernière vient d’observations et d’expériences personnelles très difficiles avec plusieurs personnes en réalité, mon frère inclus, qui sont passées dans le temps du processus d’écriture et un changement alchimique qui les a transformées en quelque chose d’autre. Cela n’a plus à voir avec les racines de l’expérience personnelle, autrement ce serait comme un portrait de mon frère, ce que cela n’est pas. Le personnage que joue Javier est totalement différent et n’a absolument rien à voir avec mon frère, mais ce qui reste vrai, c’est ce que j’ai appris de l’expérience de rester auprès de quelqu’un qui est dans cet état mental et perd certaines de ses capacités, à quoi cela ressemble d’être avec elle, ce que cela fait de ressentir cette tendresse et cet amour pour cette personne qui souffre et que vous voulez protéger. Toutes ces recherches profondes et personnelles nourrissent cette histoire qui n’est absolument pas mon histoire mais celles de millions de personnes. Mon travail d’autrice est de prendre ces choses personnelles et de les transformer en quelque chose qui ne m’appartient plus.

La relation père-fille est très belle…

Nous percevons Leo à travers Molly. Elle est le médium entre lui qui est très loin quelque part et nous, le public. Elle nous entraîne et le ramène vers nous. C’était un défi intéressant de structurer cela: pour voir et ressentir ce qu’il y a dans la tête de Leo, on doit s’éloigner de Molly, mais après on revient vers elle. Elle l’appelle “Papa, Papa,…” et le ramène à nous et notre monde.

Avez-vous fait un travail spécial avec Elle?

Oui. Avec tous les acteurs. J’ai pris du temps individuel avec chacun.e d’entre eux. De nombreuses fois à Madrid avec Javier, avec Elle autant de fois que je pouvais à New York et Londres, avec Salma aussi, jusqu’à ce qu’ils sachent qui ils étaient. Je les réunis au dernier moment.

— Sally Potter et Elle Fanning – Berlinale 2020 pour The Roads Not Taken
© Malik Berkati

20 jours de tournage, c’était votre choix?

J’aurais préféré le double de jours de tournage, c’est juste une question d’argent…

Parfois quand on a trop de temps le résultat est moins tendu, moins énergique…

Vous savez, je suis très pragmatique. Je savais combien de temps nous avions et j’ai adapté la manière de tourner en fonction. Je voulais qu’à la fin cela donne l’impression qu’il n’y avait pas d’autres manière de le tourner. Si j’avais eu plus de temps il y aurait eu plus de repérages, de mouvements, j’aurais développé certaines scènes un peu plus. Le résultat aurait été un peu différents, pas nécessairement meilleur. Vous savez, moins vous avez de temps de tournage plus vous devez investir de temps dans la préparation. J’ai pu faire ce tournage dans un si court laps de temps car j’en avais pris beaucoup avant avec les acteurs.

Qu’avez-vous fait avec eux lors de cette préparation?

J’ai mes méthodes (dans un grand éclat de rire). Je rencontre la personne et nous commençons à discuter à propos du texte, du film, de la vie, de politique. Je recherche en les observant ce qui les rend vivant, ce qui les ennuie ou les éteint, ce qui commence à les effrayer, ce qui les détend, est-ce qu’ils aiment être touchés ou préfèrent ne pas l’être.

Sans caméra?

Juste tous les deux. Je deviens la caméra. Je regarde beaucoup et les écoute. C’est beaucoup d’apprentissage sur ce qui fonctionne avec eux. Et aussi beaucoup de répétitions traditionnelles. Après je détermine mieux leur personnage et si j’ai besoin de réécrire un peu – ou parfois beaucoup –  la scène. Petit à petit, une relation se construit, une confiance: ils savent que je les vois, que je les comprends, que j’écoute leurs préoccupations, leurs critiques ou quoi que ce soit qui les travaille. Ils apprennent également à me connaitre en tant que réalisatrice et à quoi cela ressemble de travailler avec moi ; ainsi on n’est pas étranger sur le plateau. Cela me permet de collecter des informations « secrètes » pour le tournage. Par exemple je sais que Javier a besoin de rester dans un certain état d’esprit, qu’il faut lui laisser un certain espace et après être très stratégique pour savoir quand commencer à le diriger. Elle en revanche a besoin de sentir mon regard sur elle, alors je vérifie tout le temps où elle est, j’attrape son regard et elle utilise mes yeux pour rentrer dans l’état émotionnel juste. Elle me fait un petit signe quand elle est prête et je donne au caméraman le signal. Ce sont toutes ces petites choses qui participent au tournage.

La question de savoir si ce que vit Leo dans sa tête est imaginaire ou s’est réellement passé travaille beaucoup de spectateurs…

Pour moi ce sont de réelles vies parallèles. Nous sommes dans une réalité mais la réalité dans son esprit. Il est le seul à y avoir accès à travers le portail de son esprit, de porte de la conscience. En philosophie c’est une question souvent discuté : ce qui est réel et ce qui ne l’est pas si on ne le voit pas. Est-ce que cette pièce et cette porte existent même si personne ne les voit. Souvent les gens se heurte à cette perception de la réalité. Lui croit que c’est réel, moi je crois que c’est réel, vous peut-être pas, peu importe. L’esprit parfois ne peut plus distinguer entre les souvenirs et le présent. Le scanner du cerveau est identique entre ce qui est souvenir et la chose présente. C’est identique, l’esprit et le cerveau ne font pas la différence. Les gens peuvent interpréter par le prisme de ce qui fait sens pour eux. Certaines personnes sont contentes d’avoir une interprétation duale, d’être dans une certaine ambigüité, et d’autres ont besoin de savoir ce que c’est, comme quand on touche une chose pour vérifier sa réalité. Mon intention est de laisser cette interprétation ouverte.

Quel a été processus de maturation du film pour 20 jours de tournage ?

Cinq ans !

Et le montage?

Presque un an. Cinq mois en premier lieu puis je l’ai regardé et j’ai recommencé.

Est-ce un processus normal pour vous?

Non (rires) ! C’était un film très difficile à monter. Il fallait que cela coule mais en même temps il fallait assembler toutes ces situations différentes dans une certaine continuité. C’était un véritable défi que de trouver cette structure de connections et de trouver les transitions avec des coupes très spécifiques  pour passer de ce qu’il se passe dans sa tête au présent.

Leo semble plonger dans le regret et culpabilité quel que soit le chemin sur lequel il se trouve dans son esprit…

Oui tout à fait. Il est la même personne dans différente manifestation de lui-même. C’était le défi pour Javier. On en a beaucoup discuté: il devait être la même personne mais légèrement différente selon l’endroit où son personnage était car l’environnement change légèrement le comportement ; par exemple à la mer il est un peu plus tendre. Le regret est un sujet très intéressant ainsi que celui de la déception. Je voulais traiter de la vulnérabilité masculine et dans la sphère de la vulnérabilité masculine il semble qu’il y ait la peur de l’humiliation, le regret de s’être trompé. J’ai appris cela par mon frère qui était une personne vulnérable ; quelqu’un m’a dit: les hommes ont vraiment peur d’être aimés, les femmes ont vraiment peur d’être tuées. (Rires). Mais la peur de l’humiliation est une vraie peur comme celle du rejet. On a parlé beaucoup de cela avec Javier et exploré cet aspect.

La démence dont il souffre n’est pas nommée…

Si elle l’est: la démence frontotemporale avec aphasie. C’est tout à fait exact sur le plan clinique, un neurologiste a vérifié le script. J’ai lu et appris beaucoup de choses sur cette pathologie et Javier a fait une visite dans une clinique pour rencontrer des gens dans cet état. Cette démence est très individuelle et peut prendre de nombreuses formes selon la personnalité des individus touchés,  mais lorsque cela touches des jeunes, cela peut aller très vite.

Quelles émotions vous ont accompagnée, avec la perte de votre frère, et le fait de repasser par cela avec le film, comment vous avez décidé de le réaliser?

Avec une certaine appréhension. J’étais inquiète que cela n’honore pas sa mémoire d’une bonne manière car bien sûr il y eu une vie riche avant de tomber malade. C’est pourquoi je tiens à dire que ce n’est pas son portrait, que ce n’est pas lui sur l’écran. Cependant, quand je travaillais sur le film, j’étais moins confrontée à mes propres sentiments qu’à ceux concernant le film, comment le faire, comment travailler avec ces gens, comment faire fonctionner l’histoire. J’étais préoccupée par la conception et le façonnage de la forme cinématographique.

Vous travaillez sur quoi pour le prochain?

Une comédie (dans un grand éclat de rires), une comédie politique. L’idée mais venue directement après The Party. Je travaille toujours en parallèle sur la comédie et la tragédie.

Entretien réalisé à Berlin le 27 février 2020 par Malik Berkati

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