j:mag

lifestyle & responsible citizenship

Berlinale 2026Cinéma / KinoCulture / Kultur

Seuls les rebelles de Danielle Arbid –  L’amour comme acte de résistance. Rencontre.

Dans un Beyrouth onirique, Suzanne (Hiam Abbass) rencontre Osmane (Amine Benrachid) après l’avoir sauvé d’une agression raciste. Osmane est soudanais, jeune, sans-papiers et à la recherche d’un avenir meilleur. Suzanne est une veuve de la classe moyenne aux racines palestiniennes, mère de deux enfants adultes et ayant bien plus du double de son âge. Ces deux âmes solitaires, marginalisées, se lient d’amitié avant qu’une relation amoureuse se forme progressivement. Est-ce une relation de convenance pour les deux, comme semblent le penser les voisin·es, ami·es, collègues et enfants de Suzanne, ou l’expression sincère d’un attachement né entre deux êtres que tout oppose en apparence ?

— Hiam Abbass et Amine Benrachid – Seuls les rebelles
© Easy Riders Films

Hiam Abbass porte le film sur ses épaules et donne la réplique à Amine Benrachid, dont il s’agit de la première apparition au cinéma. L’actrice, par de subtiles nuances, instille de sa personnalité dans celle de Suzanne – d’un calme olympien quand tout le monde s’agite de colère ou d’indignation autour d’elle, elle n’a de cesse de tracer sa route de manière volontaire, faisant fi de l’hostilité et des insinuations, avec ce petit grain de folie qui s’exprime dans une économie de moyens particulièrement expressive. C’est probablement aussi cette dignité silencieuse qui lui donne la force de faire face aux regards indiscrets des voisin·es. Cette intégrité qui émane de la personnalité de Suzanne face à sa relation amoureuse renvoie avec force à celle avec laquelle l’actrice choisit ses rôles.

Dans la boutique avec ses collègues, on se croirait dans un soap opera égyptien où les cancans et autres commentaires sur les client·es ou le quartier fusent dès l’ouverture. Arbid instille un humour de situation à travers ces saynètes, tout comme la visite de Suzanne au prêtre de sa communauté auprès duquel elle va « se renseigner » sur la possibilité de se marier avec un homme musulman, noir et sans-papiers.

Cependant, Suzanne et Osmane, même isolé·es, ne sont pas seul·es : dans le café du quartier, sorte d’oasis de bienveillance et de « safe place », un homme et sa fille accueillent un public diversifié et bigarré où les deux tourtereaux sont intégrés avec un naturel qui fait défaut au reste de la société.

Seuls les rebelles fait inévitablement penser à Tous les autres s’appellent Ali de Rainer Fassbinder (1974), qui mettait en scène la relation entre Emmi, veuve sexagénaire allemande, et Ali, travailleur immigré marocain plus jeune. Mais là où les personnages de Fassbinder subissaient la violence sociale et cherchaient l’intégration, Arbid place le couple dans une position de résistance face à l’adversité : le titre l’évoque d’ailleurs clairement, il n’y aura pas de résignation mais de la rébellion. Dans un Liban au bord du précipice, l’amour entre ces deux êtres devient un bouclier aussi intime que politique.

Le film expose la réalité politique et sociale d’un Liban frappé par la crise bancaire, l’effondrement des services publics et un climat de révolte permanent. Dans ce Beyrouth en plein chaos, la maltraitance et le racisme envers les populations immigrées semblent s’être normalisés,  faisant du quotidien d’Osmane un parcours d’obstacles permanent.

Danielle Arbid s’intéresse pourtant avant tout aux petits gestes de résistance. Le dispositif du film lui-même devient un outil de résistance : le film s’ouvre sur un message qui précise qu’il a été tourné hors du Liban en raison des bombardements israéliens. La cinéaste explique avoir reconstitué les rues de Beyrouth à Paris et que ce que l’on voit à l’écran est donc une illusion du Liban ; une illusion qui constitue, selon ses propres mots, « une déclaration d’amour ».

Ce dispositif de rétroprojection donne à l’image une patine évanescente et onirique, traversée d’une douce ironie et d’une grande tendresse. Les rues reconstituées deviennent alors une métaphore particulièrement juste du film lui-même : une illusion, certes, mais née d’un désir profond et qui finit par nous porter. L’œuvre est, en ce sens, un véritable oxymore. Dans son artificialité réside une grande sincérité. Son geste affirme que la rébellion consiste parfois simplement à ne pas céder au quotidien : ne pas renoncer à ses amours, à ses convictions ou même à son désir de cinéma lorsque les circonstances semblent rendre sa réalisation impossible.

Rencontre avec Danielle Arbid et Hiam Abbass à la Berlinale 2026 où le film a fait l’ouverture de la section Panorama.

Danielle Arbid, vous n’avez pas pu tourner au Liban à cause de la guerre. Vous avez donc dû utiliser un dispositif de rétroprojection qui donne au film une atmosphère très particulière, évanescente, presque douce. Pensez-vous que le film aurait été différent si vous aviez pu tourner au Liban ?

Danielle Arbid : Qui sait ? Je travaille aussi dans l’art vidéo et j’aime expérimenter avec l’image. Ce que j’apprécie dans cette méthode, c’est qu’elle permet une nouvelle façon de « fabriquer » le Liban. C’est un Liban reconstitué. Créer une nouvelle grammaire cinématographique m’intéresse énormément. Si j’avais tourné au Liban, j’aurais sans doute fait les choses différemment, mais j’aurais quand même cherché à expérimenter. Je voulais par exemple retrouver le grain d’image des années 1980 pour restituer une atmosphère particulière. Je ne voulais pas simplement filmer la réalité. L’histoire est simple et parle d’elle-même ; je voulais ajouter une couche supplémentaire dans la manière de la mettre en images. Pour moi, le fond et la forme sont indissociables.

Cette histoire d’amour n’est pas conventionnelle. En recevant le scénario, y avez-vous immédiatement cru ?

Hiam Abbass : Qu’est-ce que le vrai amour ? Je vois surtout deux âmes solitaires qui se rencontrent et vivent leur histoire malgré les conditions difficiles qui les entourent. Il n’existe pas de méthode pour aimer. Ces deux personnes ne sont pas censées être ensemble, ni tomber amoureuses. Pourtant, les poètes décrivent l’amour comme quelque chose qui dépasse les individus. C’est une forme de résistance.

Ce film est lui-même un acte de résistance. Le faire alors que le Liban était bombardé constituait une manière de résister à l’effondrement. Ce film parle au même niveau que sa fabrication : il résiste. Ce qui m’intéresse aujourd’hui, c’est la manière dont ces personnages se fichent des conventions.

Le film explore plusieurs formes de résistance – religieuse, raciale, sociale. Comment avez-vous navigué entre tous ces thèmes sans perdre de vue l’histoire d’amour ?

Danielle Arbid : Oui, il est musulman et noir, elle est beaucoup plus âgée et chrétienne. Elle est palestinienne, il est soudanais. Ce sont deux peuples qui souffrent énormément aujourd’hui. Il était très important pour moi de raconter cette histoire avec Hiam, que j’admire profondément comme actrice et comme femme palestinienne qui lutte pour exister. Puis j’ai rencontré Amin, qui porte lui aussi une histoire personnelle très forte à travers son parcours du Soudan vers l’Europe à travers la Libye .

C’est un film humble, réalisé avec peu de moyens, mais c’est l’une de mes œuvres les plus importantes. Derrière le message politique, il y a beaucoup de tendresse.

Hiam Abbass : Nous venons de cultures très différentes du monde occidental. On considère souvent certaines situations comme impossibles parce qu’elles ne correspondent pas aux normes dominantes. Pourtant, il s’agit simplement d’êtres humains qui résistent à tout ce qui tente de les empêcher de vivre.

Le sujet du film, c’est aussi le regard des autres. La manière dont la société veut constamment classer les choses dans des catégories morales ou immorales. Comment survit-on à l’amour dans une telle situation ?

Danielle Arbid : J’ai commencé à réfléchir à ce projet il y a cinq ans. Lorsque j’ai commencé à imaginer cette histoire, je me demandais si je devais le situer en France, avec une actrice comme Catherine Deneuve tombant amoureuse d’un Syrien. Puis je me suis dit qu’en Europe, personne ne l’embêterait vraiment.

Aujourd’hui, je pense que ce film parle davantage de l’Occident que du Moyen-Orient. Le racisme y est devenu flagrant, décomplexé. Avec la montée des partis nationalistes et le retour de Trump, certaines personnes n’hésitent plus à afficher leurs préjugés.

Hiam Abbass : Il y a cinq ans, le film n’aurait pas eu la même résonance politique. Tout était déjà politique, bien sûr, mais nous n’avions pas la guerre directe à Gaza, nous n’avions le génocide, nous n’avions pas les bombardements sur Beyrouth. La crise au Soudan dure depuis des années, mais personne n’en parle. L’illusion d’un certain politiquement correct occidental s’est effondrée. Quelque chose a basculé.

Seuls les rebelles de Danielle Arbid
© Easy Riders Films

Il y a une scène clé dans le film : la danse dans la cuisine de Suzanne avec Osmane. Elle semble libérer les corps et permettre le rapprochement. Comment l’avez-vous conçue ?

Danielle Arbid : Dans le scénario, il était simplement écrit : « Ils dansent ». Nous avons tourné une première version, puis en regardant les images j’ai dit à Hiam et Amin : « On recommence. » C’était trop sage. Je leur ai dit : « Faites le truc le plus fou possible, montez sur le canapé si vous voulez ». Je leur ai demandé d’aller beaucoup plus loin.

Hiam Abbass : Nous ne pouvions pas vraiment monter sur le canapé à cause des contraintes techniques de la rétroprojection ! (rires)

Danielle Arbid : Oui, il y avait des limites physiques. Mais je voulais qu’ils soient libres. Pour moi, l’amour commence lorsqu’on sent que l’on peut être pleinement soi-même avec l’autre. Dans ce film, ce sont deux originaux qui se trouvent.

Amine Benrachid : Comme rien n’était chorégraphié, nous avions une grande liberté. La contrainte technique devenait même stimulante. C’était un moment de joie pure.

Hiam Abbass : Danielle possède une capacité incroyable à lire les corps. Elle a vu certaines choses dans mes mouvements et m’a encouragée à les développer. C’est là que ces personnages existent vraiment : dans un espace sans jugement. Le studio est devenu un terrain de jeu, un refuge loin du chaos extérieur.

Danielle Arbid : Je « vole » beaucoup à mes acteur·ices. Je les observe, je regarde comment ils parlent, comment ils marchent. C’est un open bar ! (rires)

Hiam Abbass : On se sent libre avec Danielle. Elle possède un imaginaire bien plus vaste que ce qu’elle écrit. Avec elle, il faut accepter le risque et l’expérimentation.

Danielle Arbid : Les acteur·ices qui veulent tout contrôler ne sont pas pour moi. Le film se crée dans la rencontre, entre l’écriture solitaire et la réalité du plateau. C’est là que la fiction est contaminée par la vie.

Suzanne semble refuser tout compromis avec elle-même. Cette intégrité fait-elle écho à votre manière de choisir vos rôles ?

Hiam Abbass : Aujourd’hui, j’ai besoin de trouver dans un rôle quelque chose qui me ressemble. Je suis convaincue que chacun·e est désormais obligé·e d’être politique. L’art pour l’art ne suffit plus dans une époque aussi dangereuse, marquée par une montée du fascisme à grande échelle.

Si nous, artistes, n’utilisons pas notre travail comme un vecteur de responsabilité, comme une manière d’interroger le monde, de bousculer les certitudes et de provoquer la réflexion, alors cela ne m’intéresse tout simplement pas.

De Danielle Arbid; avec Hiam Abbass, Amine Benrachid, Shaden Fakih, Charbel Kamel, Alexandre Paulikevitch, Sami Dekhissi, Rubis Ramadan; Liban, France, Qatar; 2026; 98 minutes.

Le film est à voir aux Cinémas du Grütli à Genève jusqu’au 7 juillet.

Malik Berkati

© j:mag Tous droits réservés

Malik Berkati

Journaliste RP / Journalist - Rédacteur en chef j:mag / Editor-in-Chief j:mag

Malik Berkati has 1010 posts and counting. See all posts by Malik Berkati

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*