Silent Friend d’Ildikó Enyedi – Une mémoire du vivant. Rencontre avec Tony Leung Chiu-wai
Silent Friend d’Ildikó Enyedi s’ouvre sur une image simple et millénaire : un ginkgo biloba au cœur du jardin botanique de Marbourg. Autour de cet arbre centenaire, témoin muet de l’histoire, la réalisatrice hongroise tresse trois époques – 1908, 1972, 2020 – et trois solitudes en quête de connexion.

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Chaque période possède sa propre chair visuelle : le noir et blanc granuleux pour Grete (Luna Wedler), première étudiante en botanique de l’université, dont l’entretien d’admission vire à l’humiliation – un examinateur odieux qui ramène toute question à la sexualité pour la déstabiliser. Elle sort de là et court vers l’arbre afin de reprendre souffle et se recentrer. C’est là qu’elle découvre la photographie comme outil de mesure de la croissance des plantes, s’inscrivant dans la grande tradition des Linné et Goethe, époque où les végétaux occupaient encore une place centrale dans les sciences humaines. Les années 70 arrivent en 16mm aux couleurs passées : un étudiant (Enzo Brumm) qui se dit allergique aux plantes subit, face à l’observation intensive d’un simple géranium, une transformation intérieure silencieuse et décisive. Le numérique froid accompagne, quant à lui, le professeur Wong (Tony Leung Chiu-wai) venu de Hong Kong pour communiquer avec l’arbre et explorer chez les bébés cette « conscience-lanterne », état de méditation diffuse que les adultes perdent au profit de leurs impulsions. Le lien entre les trois fils se noue notamment par une photographie : Wong découvre le cliché de Grete devant le ginkgo, dans la même université, et se dirige à son tour vers l’arbre.
Enyedi refuse le twist narratif. Les trois arcs ne se résolvent pas : ils convergent. Le montage final entremêle et accélère les trois temps, comme si les vies se répondaient à travers les décennies sous le regard mémoriel du ginkgo.
Auréolée du prix FIPRESCI à Venise et du prix Mastroianni du meilleur espoir pour l’actrice zurichoise Luna Wedler, cette œuvre poétique et rigoureuse confirme qu’Enyedi, depuis l’Ours d’or 2017 de On Body and Soul, reste une voix singulière : celle qui fait du désir de connexion – à la nature, à l’autre, à soi – une forme d’universel ressenti plutôt qu’expliqué.
Rencontre avec Tony Leung Chiu-wai (In The Mood For Love, Chunking Express, Infernal Affairs) qui, avec Silent Friend, foule pour la première fois de sa prolifique carrière le sol du cinéma européen.
L’arbre dont il est question dans le film est un ginkgo, qui a une symbolique forte : c’est l’une des plus anciennes espèces d’arbres au monde. On lui attribue des vertus thérapeutiques, et ses feuilles sont dorées. Cette relation temporelle entre les humains et les arbres vous parle-t-elle ?
Avant ce projet, je ne voyais les plantes que comme des végétaux. Mais après avoir longuement étudié les plantes dans le cadre de ce projet, j’ai découvert qu’elles sont tout à fait remarquables. Elles ressemblent aux êtres humains : elles peuvent communiquer entre elles, réagir au monde extérieur, elles ont une forme d’intelligence. Pour moi, désormais, les arbres et les plantes sont davantage comme des êtres sensibles. Je pense que certains d’entre eux ont peut-être une âme. Ce qui est amusant, c’est qu’à Hong Kong, je n’avais encore jamais vu de ginkgo. La première fois que j’en ai vu un véritable, c’était sur le plateau de tournage, et c’était à Magdebourg.
Pour ce rôle du professeur Wong, c’est un personnage défini par une profonde intériorité. Il fait pourtant un effort conscient pour s’ouvrir et s’adapter à cet environnement allemand. Comment avez-vous équilibré ce calme interne avec ce besoin d’aller vers les autres lorsque vous prépariez le rôle ?
Quand j’ai préparé le rôle, je n’ai pas réfléchi à cela. J’ai seulement étudié certains documents qu’Ildikó m’a envoyés : les neurosciences et les plantes, rien de plus.
Donc vous ne vous êtes pas préparé émotionnellement ?
Non, seulement sur le plan professionnel. Parce que dans le film, je dois donner un cours, donc je devais au moins avoir des bases. Il fallait que j’étudie le développement cognitif précoce, que j’aille dans une université trouver de vrais neuroscientifiques pour faire des recherches.
Vous avez suivi des cours ?
Oui. C’est très intéressant, j’ai appris beaucoup de choses grâce à ce projet. Voilà ce que j’avais besoin de préparer. J’ai aussi étudié les plantes, et un livre sur la façon dont nous devrions partager cette planète, sur un plan philosophique.
Je pense qu’Ildikó veut quelque chose d’authentique, de vrai. Chaque fois que j’essayais de jouer, elle disait : « Non, non, Tony, ne joue pas. Je ne veux pas que tu joues. Tu ressens. » Donc c’est plus une question de sensations et de sentiments dans le personnage, très peu de technique, voire pas de jeu du tout, juste une présence.
Mais c’est extrêmement difficile de simplement incarner une présence que les autres puissent ressentir. On peut avoir une présence, bien sûr, mais elle peut sonner faux… ou alors on se révèle vide, sans substance…
Oui, c’est exactement cela : une présence creuse, sans profondeur. C’est pourquoi j’ai consacré six mois à me métamorphoser, en quelque sorte, en neuroscientifique. J’ai étudié des livres sur la philosophie occidentale et orientale, les plantes, les neurosciences — tout ce qui concerne la conscience. Pendant cette période, j’ai tenté de me convaincre, de « reconfigurer » mon esprit pour incarner ce personnage et construire une confiance intérieure. Ainsi, même sans parler, même immobile, on porte en soi une richesse invisible. Parce qu’on a accumulé des connaissances, des réflexions. Le regard change, les émotions aussi, surtout face à des éléments comme les plantes. Avant, pour moi, elles n’étaient que des végétaux. Maintenant, je les perçois différemment : je les comprends, je les sais.
Je crois que c’est ce qu’Ildikó recherchait. Dès le début, elle m’a envoyé des documents, des vidéos de neuroscientifiques. Avec le scénario, une citation d’Anil Seth m’a marqué : « Nous hallucinons en permanence, mais quand nos hallucinations se recoupent, nous appelons cela la réalité. » Cette idée a immédiatement évoqué le bouddhisme, qui décrit la vie comme une illusion. Les parallèles entre neurosciences et bouddhisme sont fascinants. Sans savoir s’il existe plusieurs niveaux de réalité, cette réflexion m’a poussé à approfondir les enseignements bouddhistes. Une exploration aussi captivante qu’enrichissante.
Votre personnage tente de mesurer l’invisible avec des machines. Quel est votre lien avec la technologie ?
Je suis plutôt « vieille école ». Je n’ai pas l’habitude des nouvelles technologies. Je pense que la technologie, d’une certaine manière, éloigne les gens. Je ne sais pas… Je n’adhère pas vraiment à la technologie.
Mais avec l’avènement de l’IA dans l’industrie cinématographique, quelle est votre vision actuelle de votre métier d’acteur ?
Je ne peux pas dire que l’IA n’a pas de sentiments, mais elle ne peut que produire des réactions. Quand elle reçoit une stimulation ou une information, elle réagit. Mais nous, les humains, nous avons des sentiments. C’est ça, la différence. Mais je pense que ce sera la tendance, et que nous serons remplacés. Et pas dans un avenir très lointain.
Ce sera la fin du cinéma ?
Je pense que certaines personnes préféreront toujours de vrais acteur·ices. Et au théâtre, on ne peut pas demander à l’IA de faire une performance en direct. Mais au cinéma, je pense que l’IA peut faire beaucoup de choses et qu’à terme, une partie de ce qui fait l’artisanat de cette industrie disparaîtra.
Le scénario semble complexe, fragmenté, voire déstructuré. Lorsque vous recevez un tel script, tentez-vous de visualiser votre place dans l’ensemble, ou votre rôle reste-t-il une pièce abstraite du puzzle jusqu’au montage final ?
La première fois que j’ai lu le scénario, je n’avais aucune idée de l’histoire dans son ensemble. Mais mon rôle, lui, m’a immédiatement parlé. Je pouvais le comprendre et m’y identifier. Le récit, en réalité, se déroule du point de vue d’un arbre – une perspective fascinante, mais qui ne m’a pas permis d’anticiper ce que deviendrait le film.
La raison pour laquelle j’ai accepté ce projet, c’est avant tout mon admiration pour le travail d’Ildikó. J’aime profondément ses films. Je voulais simplement collaborer avec elle, découvrir comment elle traduirait cette histoire à travers le son et l’image. Et le résultat est vraiment saisissant. Pour moi, ce n’est pas un film dominé par une narration linéaire, mais plutôt une circulation d’énergie. Je ne saurais dire pourquoi, peut-être parce que le montage épouse les sensations et les émotions des acteurs – ou de l’arbre, ou des plantes – plutôt qu’il ne suit une trame classique. C’est une œuvre qui se vit comme un flux, une énergie pure.

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Vous avez dit que vous aimez le travail d’Ildikó. Qu’aimez-vous dans son travail ?
Corps et Âme (On Body and Soul) et L’Histoire de ma femme (2021, avec Léa Seydoux, Gijs Nabe, Louis Garrel) sont excellents. Ce sont les types de connexions, les connexions cachées et les relations entre les personnes qu’elle prospecte.
Et vous avez trouvé cette connexion avec elle ?
J’ai vraiment apprécié tout le processus. Nous n’avons pas beaucoup parlé, mais je sais ce qu’elle veut. Elle laisse beaucoup d’espace aux acteur·ices pour improviser. Elle donne quelques indications, mais elle crée un terrain de jeu pour que vous puissiez explorer et vous découvrir vous-même. J’ai trouvé cela très agréable de travailler avec elle, ainsi qu’avec son équipe. Très professionnel·les.
Avec une telle filmographie, vous n’avez plus rien à prouver, ni aux autres ni à vous-même – si tant est que vous ayez jamais eu quelque chose à prouver. Quelle est votre vision actuelle de votre métier ? Qu’est-ce qui vous pousse encore aujourd’hui à vous rendre sur un plateau de cinéma ?
Si j’aime le réalisateur ou la réalisatrice, j’accepte le projet. C’est donc le cinéaste qui compte pour moi, pas l’histoire. Parce que je pense que les personnes sont plus intéressantes que les histoires. Si vous confiez un très bon scénario à différentes personnes, le résultat sera différent. Il y aura une interprétation différente. Donc, les personnes sont plus intéressantes.
Vous êtes donc vous-même un cinéphile ? Vous regardez beaucoup de films ?
D’abord, je dois voir leurs films, ensuite j’ai besoin de les rencontrer. J’ai l’habitude de les « sentir », parce que je crois en mon instinct. Je ne veux pas calculer. Je veux ressentir si je peux travailler avec lui ou elle. C’est ainsi que je choisis un projet.
C’est votre instinct ?
Oui. Je ne planifie jamais. Dans ma carrière d’acteur, je n’ai jamais planifié. Je laisse les choses arriver. Je ne planifie pas ce que je veux faire ensuite, car les choses ne se passeront jamais comme prévu. Donc je laisse faire. Je n’aurais jamais imaginé tourner un film européen. Et soudain, Ildikó est venue et elle a écrit un personnage pour moi.
Silent Friend est votre premier film européen. Pour vous, existe-t-il un cinéma européen avec des spécificités ?
Pour moi, en tant que personne ayant grandi à Hong Kong et ayant tourné beaucoup de films grand public, les films européens me semblent plus personnels, plus arthouse, plus indépendants. Les films de Hong Kong ressemblent beaucoup aux films hollywoodiens. Seuls quelques réalisateurs font encore des choses très arthouse ou très personnelles. Ils ont quelque chose à raconter. J’ai travaillé avec Hou Hsiao-hsien (pilier de la nouvelle vague taïwanaise : A City of Sadness, 1989; Les Fleurs de Shanghai, 1998; Millennium Mambo, 2001; The Assassin, 2015; N.D.A.), ou avec Trần Anh Hùng, Ang Lee, Wong Kar-wai, mais il n’y a pas beaucoup de ce genre de réalisateurs à Hong Kong.
Oui, mais il fut un temps où le cinéma hongkongais avait aussi un cinéma d’auteur, par exemple Infernal Affairs (2002 d’Andrew Lau et Alan Mak), avant d’être repris par Hollywood (Les Infiltrés, 2006, de Martin Scorsese), avait été présenté dans la section Forum de la Berlinale, qui est celle des nouvelles tendances narratives et des œuvres non conventionnelles…
Maintenant, ce n’est plus pareil. Tout le secteur est en déclin. Je pense que ce n’est pas seulement Hong Kong, mais Hollywood aussi se réduit, peut-être à cause de l’essor des plateformes de streaming, ou à cause du COVID, qui ont changé les habitudes de nombreux·ses spectateur·ices, les éloignant des salles de cinéma. Et beaucoup de salles de cinémas ont fermé à Hong Kong aussi. C’est très triste. Les gens regardent des films en streaming.
Vous avez tourné à Magdebourg, une petite ville très ancienne, presque hors du temps. Comment avez-vous ressenti cet environnement européen ? A-t-il influencé votre état d’esprit ? Parce que ce n’est pas comme Hong Kong, très frénétique, très grande…
Je me suis senti assez calme en y arrivant. C’est tellement paisible. Peu de monde, une petite ville, pas de touristes. Je me suis senti très calme là-bas.
Cela a-t-il influencé votre travail sur le plateau ?
Oui, je pense. Surtout en tant qu’étranger. Je me sens comme un étranger parce que je ne sais même pas lire l’allemand. Dans les restaurants normaux, ils n’ont pas de menu en anglais. Ce n’est pas Berlin. J’étais comme un étranger explorant cet endroit.
Dans l’imaginaire collectif, votre nom et votre carrière sont très liés à celle de Wong Kar-wai. Comment ressentez-vous cela ?
Je pense que Wong Kar-wai est l’un des réalisateurs les plus importants de ma carrière. Avant de le rencontrer, j’avais presque perdu tout intérêt pour le jeu d’acteur, car j’avais l’impression de ne plus savoir jouer. Soudain, je me suis dit que je ne savais plus comment faire. Mais après avoir travaillé avec lui, j’ai vu un espoir : quelqu’un qui sait comment me guider vers un personnage. À partir de ce jour, j’ai travaillé avec lui pendant vingt ans, et nous avons fait beaucoup de films ensemble.
Et des films à succès ! Vous dites qu’il vous a donné au départ quelque chose qui vous a permis de continuer. Mais après, avec toute cette collaboration, lui avez-vous aussi apporté quelque chose dans son travail ?
J’ai le sentiment que je le joue, lui. Et il écrit sur lui-même. Je suis son double. Et à la fin, je pense que c’est devenu un mélange de lui et de moi.
Avez-vous un projet en ce moment ?
Oui, je me suis engagé dans une série télévisée où je joue un tueur en série. C’est assez sombre. Et un autre film sur la mort, que nous allons tourner en Inde à Bénarès.
Qui est le réalisateur ?
C’est mon maître spirituel bouddhiste. Il aime le cinéma. Je pense qu’il a été inspiré par La Mort à Venise, le livre – pas le film. Il veut faire une histoire sur Bénarès, parce qu’en Inde, les gens vont là-bas pour mourir.
Vous disiez auparavant que vous avez imprégné votre conscience de ce professeur Wong, et cela reste en vous avec la relation aux plantes, etc. Mais vous ne pouvez pas faire cela pour n’importe quel rôle, par exemple si vous jouez un tueur en série…
J’espère que je n’ai aucun tueur en série en moi (sourire). Ce genre d’état d’esprit serait extrêmement sombre.

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Donc vous travaillez différemment pour ces rôles ?
Oui, je travaille différemment. Mais j’ai quand même besoin de faire des recherches. Je pense que ce sera très sombre.
Et après avoir joué un tueur en série, vous le laisserez partir ?
Oui, je le laisserai partir et passerai à d’autres projets.
Mais c’est intéressant, parfois il reste quelque chose du personnage en vous, et d’autres fois vous les laissez suivre leur propre chemin…
Oui, mais tôt ou tard, il y a le retour à la vie quotidienne et le personnage s’estompe. Il disparaît. À moins que vous ne travailliez comme Wong Kar-wai. Si nous passons trois ans sur un même personnage, il faut beaucoup de temps pour que ce personnage s’en aille. Quand j’étais jeune, j’étais très confus : je ne savais pas si, quand je rentrais à la maison et que je parlais à ma mère, c’était moi qui lui parlais ou mon personnage. J’ai traversé des moments difficiles. Mais maintenant, j’arrive à me détacher du personnage. C’est très, très intéressant.
À noter que les cinémas du Grütli à Genève consacrent un focus à Ildikó Enyedi en projetant quatre films de la réalisatrice du 15 au 28 avril: Silent Friend, Mon XXe siècle (1989), On Body And Soul (Corps et âme, 2017) et L’Histoire de ma femme(2021).
D’Ildikó Enyedi; avec Tony Leung Chiu-wai, Luna Wedler, Enzo Brumm, Sylvester Groth, Marlene Burow, Léa Seydoux; Allemagne, France, Hongrie; 2025; 148 minutes.
Malik Berkati
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